Ghar Djebilet, la mine miracle ou l’art de transformer un fiasco annoncé en épopée

Au centre, le président algérien Abdelmadjid Tebboune. (W.Belfkih/Le360).

Au centre, le président algérien Abdelmadjid Tebboune. (W.Belfkih/Le360).

Présenté comme le pilier du renouveau industriel algérien, le projet de Ghar Djebilet concentre superlatifs, chiffres vertigineux et mise en scène présidentielle. Derrière le récit officiel d’un géant enfin réveillé, les données techniques, les coûts réels et les choix de gouvernance dessinent une tout autre histoire: celle du plus grand échec économique de l’histoire de l’Algérie, sacralisé au propre et figuré par un chef de l’Etat plus hors sol que jamais.

Le 02/02/2026 à 11h39

Ghar Djebilet devait incarner l’entrée de l’Algérie dans l’ère de la grande industrie minière. Il est surtout en train de devenir un cas d’école de déconnexion entre communication politique et réalité économique. Dimanche 1er février 2026, au milieu du désert du sud-ouest, le pouvoir algérien a inauguré la ligne ferroviaire Ghar Djebilet–Béchar comme on inaugure une épopée nationale. Tout y était: discours enflammés, bain de foule, mise en scène millimétrée, unanimisme médiatique. À défaut d’un projet mûr, on a offert au pays un récit digne d’un dessin animé.

Le président Abdelmadjid Tebboune a personnellement présidé la cérémonie, entouré de tous les piliers du Système. La présence du chef d’état-major, Saïd Chengriha, annoncée après hésitation, a donné à l’événement une portée quasi institutionnelle. À ce niveau d’exposition, il ne s’agissait plus de célébrer une infrastructure ferroviaire, mais de sanctuariser un régime.

Dans un discours écrit pour lui et auquel il a peu dérogé cette fois, le chef de l’État a parlé de «réveil d’un géant», phrase devenue un mantra médiatique, de renaissance industrielle, de projet «réalisé en 20 mois», allant jusqu’à suggérer une inscription au livre Guinness des records. La salle a répondu par des ovations, des youyous et des applaudissements nourris. Peu importe que le train présenté comme convoi de minerai soit à l’évidence un matériel initialement destiné au transport de céréales. Dans ce type de grand-messe, l’essentiel n’est pas ce qui circule sur les rails, mais ce qui passe à l’écran. Pour l’occasion, Tebboune n’hésite pas à porter la casquette d’un chef de gare, donnant ordre de la main au conducteur de la locomotive de passer. On avoue: c’est très drôle.

Le discours officiel s’est voulu souverainiste. Le projet serait l’œuvre exclusive du génie et des bras algériens. Une phrase plus tard, les remerciements appuyés aux partenaires chinois sont venus rappeler que le patriotisme industriel s’arrête souvent là où commencent les marchés publics.

Iron Man, sauce algérienne

Avant, pendant comme après cette inauguration, la saturation médiatique est totale. Télévisions publiques, radios, presse écrite et plateformes numériques répètent le même récit, sans nuance ni contradiction. Ghar Djebilet est présenté comme l’équivalent algérien des grands bassins miniers américains ou allemands. La Palme d’or revient à la chaîne publique AL24News qui a même diffusé un documentaire d’environ une heure, saturé d’images aériennes, de témoignages dithyrambiques et d’analyses complaisantes. Le tout est fièrement signé «Direction générale de la communication de la présidence».

À l’écran, le spectateur découvre une épopée industrielle en marche. Sur le terrain, les images réellement disponibles montrent surtout un immense cratère, des tas de minerai brut et très peu de traces visibles des plateformes industrielles géantes promises. La «révolution» est surtout narrative. Où sont les images de cette mine? Pour seules images du «projet du siècle», on verra seulement une fosse qui ressemble à n’importe quelle carrière. Pas de machines d’extractions, ni d’infrastructures pour acheminer le minerai, même pas de logis pour les ouvriers. Le bluff de Tebboune est décidément en acier.

La mine supposée de Ghar Djebilet telle que documentée par les médias algériens.

Officiellement, le projet repose sur un gisement colossal. Découvert en 1952, Ghar Djebilet est présenté comme «l’un des plus grands réservoirs de fer au monde», avec environ 3,5 milliards de tonnes de réserves, dont 1,7 à 2 milliards exploitables. Le régime affirme que l’exploitation industrielle a débuté en 2022 et vise une production annuelle de 40 à 50 millions de tonnes à partir de 2026. Ces chiffres, martelés, servent de socle au storytelling présidentiel. Mais il y a comme un couac. Si la mine est déjà opérationnelle, tous les éléments fournis quant à son exploitation (création de 25.000 emplois directs, à multiplier par dix en indirects tant qu’à faire, émergence d’une cite minière appelée à devenir, wallah, une mégapole), se conjuguent au futur. À date, il n’y a rien.

Ce que la communication officielle passe sous silence, c’est que la taille d’un gisement–à l’image, elle est d’ailleurs très relative– ne dit rien de sa rentabilité. Depuis plus de soixante ans, ce gisement est connu pour un vice majeur, identifié dès l’époque coloniale et confirmé par de nombreux travaux universitaires algériens. La très forte teneur en phosphore du minerai.

Anatomie d’une très chère chimère

Les données techniques disponibles évoquent une teneur en phosphore proche de 0,8%. Les normes internationales pour une sidérurgie de qualité exigent des taux inférieurs à 0,02%. L’écart est vertigineux. Le minerai de Ghar Djebilet se situe environ quarante fois au-dessus des standards requis. Ce n’est pas un défaut marginal, c’est un obstacle structurel.

La présence excessive de phosphore fragilise l’acier si elle n’est pas éliminée. Elle impose donc des procédés de déphosphoration lourds, complexes, énergivores et extrêmement coûteux. C’est précisément pour cette raison que ni la France coloniale ni les gouvernements algériens successifs après l’indépendance et avides de devises n’ont jugé l’exploitation économiquement viable pendant plus de six décennies.

À cette contrainte s’ajoutent des coûts logistiques massifs. Le minerai doit être transporté sur près 1.000 kilomètres de voie ferrée à travers le désert jusqu’au réseau national et aux ports du nord, celui d’Oran en l’occurrence. Cela implique la construction et l’entretien de la ligne ferroviaire fraichement inaugurée en conditions extrêmes, mais aussi des investissements colossaux en énergie, en eau et en infrastructures industrielles.

Les estimations officielles évoquent entre 12 et 15 milliards de dollars d’investissements sur une période de 8 à 10 ans. Sur le terrain, il faudra facilement compter le double. Ce chiffre inclut la ligne ferroviaire, les installations de traitement, les infrastructures énergétiques et hydriques. À cela s’ajoutent des coûts d’exploitation annuels très élevés, notamment dans les premières phases du projet.

Même dans les scénarios présentés comme optimistes, le retour sur investissement est lointain. Les projections officielles évoquent un horizon 2029-2030. Des analyses indépendantes, intégrant les coûts réels de transport, de déphosphoration et le partage des revenus avec des partenaires étrangers, estiment que le profit net annuel pour l’Algérie pourrait se limiter à quelques centaines de millions de dollars, voire moins. Un rendement dérisoire au regard des capitaux engagés.

Une option évoquée en coulisses consisterait à mélanger le minerai local, de mauvaise qualité, avec du minerai importé plus riche et moins phosphoreux afin d’obtenir un produit vendable. Une telle stratégie transformerait un projet censé réduire la dépendance extérieure en un mécanisme coûteux d’importation permanente. Tout ça pour ça. Du Tebboune pur jus: un pas en avant, trois en arrière.

Quoi qu’il en coûte

Si Ghar Djebilet avance malgré ces évidences techniques et économiques, c’est parce que sa fonction première est politique. Le projet est devenu un marqueur du mandat présidentiel, un élément de bilan à exhiber, coûte que coûte. Dans un contexte d’isolement diplomatique, d’échecs économique et de naufrage social, la mine sert de récit compensatoire.

La gouvernance du projet soulève par ailleurs de lourdes interrogations. Des notes techniques internes que le journaliste Mohamed Sifaoui affirme détenir, font état de procédures exceptionnelles, avec des décisions prises directement au plus haut niveau, sans respect des circuits réglementaires habituels. L’attribution du projet ferroviaire Béchar–Tindouf–Ghar Djebilet à un groupement chinois pour un montant de 3,9 milliards de dollars aurait été décidée sans évaluation comparative formelle, ni analyse détaillée des coûts.

Ces documents évoquent également des surcoûts massifs. Le prix des rails aurait été facturé autour de 4.800 dollars la tonne, alors que le prix de référence sur le marché international avoisine les… 730 dollars. Une surfacturation de six à sept fois, rappelant les dérives déjà observées lors de l’autoroute Est-Ouest ou de la Grande Mosquée d’Alger. Le tout, avec pour maître d’ouvrage un certain Mohamed Tebboune, fils de son père.

Dans ce contexte, la criminalisation de la critique apparaît comme un symptôme supplémentaire. L’enlèvement et l’arrestation de Djelloul Slama, économiste ayant simplement rappelé des chiffres, des coûts et des horizons de rentabilité a envoyé un signal clair: sur Ghar Djebilet, le débat d’expertise est interdit. La moindre nuance est perçue comme une menace. Le régime est même allé jusqu’à trouver à Djelloul Slama des origines marocaines, un sacrilège ultime.

Ghar Djebilet devait être le symbole du réveil industriel algérien. Il est en train de devenir celui d’un pouvoir qui substitue la communication à l’analyse, l’affichage à la viabilité et le récit à l’économie réelle. Le fer sortira peut-être un jour du désert. Mais à quel prix? Les milliards, eux, comme l’avenir du pays, sont déjà engagés. Le premier train supposément parti, il y a une semaine, de cette mine n’est toujours pas arrivé à Oran. C’est dire.

Par Tarik Qattab
Le 02/02/2026 à 11h39