Gaza: de quoi la paralysie du régime algérien est-elle le nom?

Au centre, le président algérien Abdelmadjid Tebboune et Saïd Chengriha, le chef de l'armée.
Le président algérien Abdelmadjid Tebboune et Saïd Chengriha, le chef de l'armée.

Des marches de soutien au peuple palestinien interdites, des transports publics mis à l’arrêt, un Haut conseil de la défense sur la question qui se solde par une simple dénonciation, une affligeante dichotomie entre les discours de soutien à la cause palestinienne et les actes… La posture adoptée par Alger par rapport au conflit entre Israël et le Hamas traduit non seulement une inquiétante incapacité d’agir, mais aussi une peur maladive qui ronge le Système, celle du peuple algérien.

Le 18/10/2023 à 11h36

Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais. C’est à l’évidence la seule politique d’Etat qui vaille chez le voisin de l’est. La réaction pour le moins discordante du régime en place, qui se gargarise de son soutien inconditionnel à la Palestine, par rapport aux événements tragiques qui ont lieu au Proche-Orient interpelle à plus d’un titre. Si, au lendemain des attaques du Hamas contre Israël et de la riposte de Tsahal contre Gaza, le silence des autorités algériennes a été assourdissant, les réactions survenues ces derniers jours, aussi timides que tardives, en disent long sur une insoutenable fragilité. En prime, jusqu’ici, une interdiction formelle des manifestations de soutien aux Palestiniens et une totale inaptitude à activer une quelconque action diplomatique à l’international. Nous sommes bien loin du coup d’éclat d’octobre 2022, lorsque le président Tebboune promettait d’unir les rangs des factions palestiniennes qu’il avait invitées à Alger… avec un spectaculaire échec en fin de course.

Au régime, il ne reste plus que l’impératif de maintenir, en interne, un fragile statu quo que des manifestations risquent de torpiller. Pour y faire barrage, tous les moyens sont bons. On retiendra à titre anecdotique la série de pannes, soucis de maintenance et autres excuses bidon que les opérateurs de tous les services de transport public ont trouvés, d’un coup d’un seul, le vendredi 13 octobre dernier. Tout simplement parce que les Algériens se sont donné le mot pour se retrouver au centre-ville d’Alger et manifester leur soutien au peuple palestinien. Bus, trams et métros se sont ainsi, comme par un coup de baguette magique, mis à l’arrêt. Plus radical comme moyen de stopper les flux, on aura rarement vu.

Et tous ceux qui ont osé braver l’interdit ont tout simplement été arrêtés. Au pays où le régime cache toute son illégitimité derrière le voile du faux soutien à la libération des peuples, hisser ne serait-ce qu’un semblant de drapeau palestinien est, soudain, devenu un crime. Preuve d’un étonnant retard à l’allumage, il aura fallu attendre hier mardi 17 octobre, soit dix jours après le déclenchement du nouveau conflit entre Israël et le Hamas, avec au moins 3.000 morts et 12.500 blessés dans la bande de Gaza contre 1.400 morts côté israélien, pour que des partis politiques, organisations syndicales et ce qui reste de société civile appellent, sous l’instigation du régime, à une marche «populaire»… demain jeudi. On verra bien si elle aura lieu. Et surtout de quelle façon.

Retard à l’allumage

Dans un communiqué signé notamment par le Front de libération nationale (FLN) et son pendant syndical l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), ce collectif totalement acquis au pouvoir en place appelle ainsi à des marches populaires, jeudi, à travers toutes les wilayas du pays. Une marche à Alger est également annoncée et nul doute qu’elle sera particulièrement quadrillée. En attendant, l’Algérie se sera distinguée en étant le seul pays arabe et musulman, et un des très rares dans le monde avec la France, à avoir jusque-là interdit des manifestations de soutien au peuple palestinien.

Autre signe d’une stupéfiante inconséquence d’un régime en perte de vitesse, même sur ce qu’il érige en leitmotiv de son «règne», il aura également fallu attendre le lundi 16 octobre pour qu’Abdelmadjid Tebboune, au demeurant chef suprême des Forces armées et ministre de la Défense nationale, sorte de sa torpeur pour présider rien de moins qu’une réunion du Haut conseil de sécurité consacrée à la question palestinienne. La règle veut que pareil conclave, tenu naturellement en présence, en uniformes, de tous les hauts gradés de l’armée, dont le chef et véritable homme fort du régime, Saïd Chengriha, se solde par de grandes décisions et des actions fortes avec large effet. On se souvient, c’est à la sortie d’une réunion de ce genre que la junte a annoncé la rupture unilatérale par Alger de ses relations diplomatiques avec le Maroc et la fermeture de son espace aérien.

Mais qu’a donc décidé le régime cette fois, s’agissant de Gaza? Que «l’Algérie réaffirme son rejet de ces opérations menées contre des civils sans défense, et sa pleine solidarité avec le peuple palestinien frère, convaincue en cela que la solution radicale ne réside pas en les génocides, ni en les déplacements massifs, mais plutôt en l’établissement de l’Etat de Palestine avec Al-Qods pour capitale, sur les frontières de juin 1967», précise un communiqué. Et c’est à peu près tout. Un bis repetita donc d’une veille littérature qui, non seulement, ne participe en rien à un quelconque début de solution, mais trahit également une incapacité totale du «Système» à agir, même pour défendre sa propre doxa.

Cette attitude a un nom: la peur. Celle de voir des manifestations pro-palestiniennes se transformer en nouvel épisode de Hirak contre le régime. Elle participe du même esprit que pendant très longtemps, même les stades de football étaient fermés au public et que les déplacements d’Abdelmadjid Tebboune à l’intérieur de son propre pays se comptent sur les doigts d’une seule main… et par avion. Quand on sait que même au Portugal, en mai dernier, le président algérien a été reçu avec des jets d’œufs par la diaspora algérienne, il est facile d’imaginer le sort qui lui sera réservé si, d’aventure, il se risque en dehors de la Mouradia ou de sa résidence. Dans toutes ces situations, c’est littéralement la trouille qui prend le dessus. Et tant pis si le très peu de décence que le régime met encore en jeu en pâtit.

«Le souci des autorités algériennes est ailleurs. Le pays connaît de fortes tensions au sommet de sa hiérarchie, qui, manifestement, ne peut pas contrôler des débordements qui peuvent souffler l’élite politique et militaire en place. La question palestinienne, c’est tout juste bon pour anesthésier l’opinion publique et marquer des coups opportunistes et conjoncturels», explique Mohamed Bouden, politologue et spécialiste du Moyen-Orient.

Un capital mobilisation toujours disponible

«La préoccupation majeure du régime, c’est d’éviter que de telles manifestations ne servent d’exutoire aux Algériens et de ressort pour les contestations contre le système. Tebboune et Chengriha veulent à tout prix éviter que la machine du Hirak, enclenchée en février 2019, ne soit relancée. Et ils savent que le capital de mobilisation est toujours disponible. Essuyant les échecs et en pleine guerre des tranchées avec l’armée, Tebboune en particulier n’y survivra pas», souligne, pour sa part, le politologue Mustapha Sehimi.

Il faut dire qu’en un an, analyse ce dernier, l’Algérie du duo Tebboune-Chengriha «a franchi un palier dépressif». Le point d’orge de cette descente aux enfers n’est autre que l’échec à intégrer les BRICS. «De là à pouvoir agir sur des dossiers aussi importants que le conflit israélo-palestinien, l’Algérie, qui subit un effacement d’influence inédit, devient tout simplement inaudible», souligne notre source. «Non seulement, l’Algérie ne fournit aucune aide concrète aux Palestiniens, même en temps de paix, en termes d’éducation, de santé ou de logement, comme le fait, par exemple, le Maroc, mais elle n’a pas non plus de relais ne serait-ce que pour se faire entendre. Au contraire, elle passe son temps à critiquer les pays qui ont la capacité d’interagir avec Israël au lieu de critiquer Israël», explique Mohamed Mouden.

Ce que les Algériens, ou le monde, peuvent penser de cet énième décalage est, dans cette configuration, le cadet des soucis du pouvoir. Il serait d’ailleurs intéressant de voir comment les chancelleries étrangères établies en Algérie s’amusent d’un tel niveau de déphasage entre des réactions aussi puériles et la littérature de la junte au pouvoir, basée à grands coups de slogans sur un discours ouvertement antisémite et sur des proclamations voulant que la question palestinienne soit «l’affaire» de l’Algérie et du président Tebboune lui-même.

Par Tarik Qattab
Le 18/10/2023 à 11h36