Certaines histoires commencent par un silence épais, presque matériel, qui s’installe dans une maison et en verrouille les fenêtres. Celui de la famille de Lyes Guernine en est une. À 22 ans, Lyes, un jeune Kabyle sans histoire, a été condamné à deux ans de prison ferme par le tribunal de Tizi Ouzou pour un chef d’accusation aux contours flous et redoutables: «atteinte à l’unité nationale». Trois mots aux échos larges, capables d’engloutir une vie, et qui dans ce cas précis renvoient à un nom murmuré avec prudence: le Royaume du Maroc.
Depuis le 6 janvier 2026, plus rien. Pas de déclaration publique, pas de cri de protestation, pas de banderole brandie devant le palais de justice. La peur a pris la parole à la place des parents. Elle s’est assise à leur table, a fermé leurs téléphones, a appris aux voisins à détourner le regard. En Algérie, le silence n’est pas une absence de courage; c’est une stratégie de survie apprise de longue date. On imagine la chambre de Lyes laissée telle quelle, les vêtements pliés avec soin, le laptop éteint sur un bureau trop bien rangé – comme si son propriétaire devait rentrer d’une minute à l’autre. On imagine surtout l’attente interminable qui ronge les heures et dilate les nuits. Son prénom est devenu un symbole que l’on n’ose prononcer qu’à voix basse. Et dans ce murmure contraint, c’est toute une jeunesse qui comprend que parfois le prix d’un mot, d’un symbole ou d’un morceau de tissu porté sur les épaules peut être deux années d’effacement.
Le village accroché au ciel
Lyes Guernine est originaire d’Aït Mesbah, un village perché sur les reliefs de la Kabylie, du côté d’Ath Douala, non loin de Tizi Ouzou. Là-bas, les maisons semblent tenir au flanc des collines par la seule volonté de ceux qui les habitent. Les routes serpentent entre les oliviers et les châtaigniers, et le vent porte les voix plus loin que ne le pourraient les téléphones. On y apprend tôt la fierté et la retenue, le poids des appartenances.
Rien ne prédestinait Lyes à devenir, malgré lui, une icône locale. Il n’était ni orateur, ni militant. Pas de slogans aux manifestations, pas d’engagement affiché, pas d’activisme clandestin. Ses proches le décrivent comme un «simple supporter», un visage parmi d’autres dans les gradins du stade, un jeune chômeur qui tuait le temps entre la maison familiale et les cafés du village. Pas de petite amie connue, pas de projet professionnel à l’horizon. Une vie modeste, presque invisible.
À Aït Mesbah, on parle plus volontiers des fêtes du village que des grandes fractures géopolitiques. On évoque les ateliers où l’on coud la robe kabyle aux motifs multicolores, les mains expertes qui tournent la poterie, les associations culturelles qui maintiennent la langue amazighe vivante auprès des plus jeunes. C’est de ce décor-là, simple et rustique, que vient Lyes. Un décor qui ne prépare pas à se retrouver brusquement au cœur d’une affaire d’État.
Un match ordinaire, une bascule
Le 2 janvier 2026, la JS Kabylie affronte le MC Alger au Stade Hocine-Aït-Ahmed. Coup d’envoi à 17 heures. Un match de championnat comme il en existe des dizaines. Les tribunes vibrent sous les chants, les drapeaux vert et jaune de la JSK s’agitent dans le vent froid de janvier. Score final: 1-1. Un match nul sans éclat, qui n’aurait dû survivre que quelques heures dans les conversations du café du coin. Et pourtant…
Quatre jours plus tard, le 6 janvier, le tribunal de Tizi Ouzou condamne Lyes Guernine à deux ans de prison ferme pour «atteinte à l’unité nationale». La nouvelle est relayée le 7 janvier par une militante de la région, Messaouda Cheballah, originaire du même village que Lyes. Sur Facebook, elle partage la photo du jeune homme et s’indigne de cette condamnation. «Alors que l’équipe nationale algérienne jouait au Maroc et que les supporters algériens y étaient accueillis chaleureusement, les autorités se sont crues autorisées à arrêter un supporter de la JS Kabylie simplement parce qu’il portait un maillot marocain… Il a été condamné à deux ans de prison et incarcéré», écrit-elle, stupéfaite.
Lire aussi : Algérie: un jeune homme condamné à 2 ans de prison pour avoir porté le maillot des Lions de l’Atlas
Aksel Bellabbaci, conseiller du président du MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie) souligne, à son tour, sur les réseaux sociaux, l’ironie mordante de la situation: au même moment, à Rabat, des centaines de Marocains brandissaient des drapeaux algériens dans la rue en soutien à l’équipe d’Algérie lors de la Coupe d’Afrique. Un élan fraternel de l’autre côté de la frontière, contre une répression implacable de ce côté-ci.
La passion du foot pour seul langage
Pour comprendre Lyes, il faut revenir à sa passion: le football. En Kabylie, le foot est un repère identitaire, un miroir de la fierté, parfois même un refuge émotionnel. Autour se mêlent chants festifs, mémoire historique et ferveur populaire. Pendant les deux heures que dure le match au stade, on oublie le chômage endémique, les frustrations quotidiennes, l’horizon parfois étroit de la vie dans les villages. La passion sportive devient un langage partagé, offrant aux jeunes une appartenance immédiate, une communion dans la clameur. On se reconnaît à une écharpe, à un refrain scandé en chœur, à un numéro 10 floqué sur le dos.
Dans ce contexte, porter le maillot d’une autre équipe peut n’être que l’expression d’une admiration sportive, rien de plus. Les Lions de l’Atlas du Maroc, ces dernières années, ont incarné une réussite footballistique africaine éclatante, dépassant les frontières. Des stades en liesse, des parcours héroïques en compétitions internationales, une énergie contagieuse. Pour beaucoup de jeunes algériens amateurs de foot, le football marocain a représenté une fierté régionale, un modèle d’espoir et d’enthousiasme.
Au cours de la récente Coupe d’Afrique des nations organisée au Maroc, les images de fraternisation ont fait le tour des réseaux: des supporters algériens accueillis à bras ouverts à Marrakech et à Tanger, des drapeaux algériens brandis par des Marocains en signe de réconciliation. Dans les tribunes, le football abolit parfois les frontières que la politique érige. Il crée des fraternités spontanées, des complicités éphémères de chants et de couleurs mêlés.
Lire aussi : Algérie: confronté à des manifestations populaires à Relizane, le régime répond par la répression
Lyes, comme tant d’autres, a été touché par ces moments de grâce sportive où l’on se sent plus maghrébin que ressortissant d’un seul pays.
Ainsi, pour un supporter de 22 ans, revêtir un maillot marocain dans un stade kabyle pouvait n’être qu’un salut enthousiaste, un hommage naïf aux Lions de l’Atlas, une manière candide de dire: «J’ai aimé ce que vous avez fait sur le terrain.» Il y a dans certaines jeunesses une façon d’aimer par le sport, par l’émotion collective, qui n’a rien d’un calcul politique. Lyes n’a jamais brandi le Maroc comme un étendard militant ou une provocation: il l’a applaudi comme on applaudit une belle équipe, une ambiance de stade, une lumière d’espoir aperçue au-delà des frontières tracées sur les cartes.
Entre intention et interprétation
Le problème, bien sûr, n’est pas tant dans l’intention que dans l’interprétation. Il surgit dans l’écart tragique entre ce qu’on croit exprimer et ce que d’autres décident d’y voir. Lyes pensait sans doute partager une passion sportive; le pouvoir y a lu un acte de défiance nationale. Une carte imprimée sur un t-shirt n’est plus un simple dessin: elle devient une déclaration supposée de loyauté envers l’ennemi. Un maillot rouge devient un message politique crypté.
Lire aussi : Algérie: dos au mur, le clan présidentiel tente de désamorcer la crise avec les généraux
Lyes, silhouette anonyme dans les gradins, s’est retrouvé projeté au centre d’une scène qui le dépasse, et suspendu. Ni militant, ni stratège, ni provocateur: juste un jeune homme dont l’enthousiasme a croisé la paranoïa d’un État. La justice l’a jugé comme un dangereux fauteur de trouble, là où la raison aurait sans doute vu un supporter exalté parmi tant d’autres.
Deux années retranchées de la vie d’un jeune homme
Deux ans. Sur le papier, ce n’est qu’une durée administrative. Dans une vie de 22 ans, c’est une éternité. Deux années retranchées dans l’élan de la jeunesse. Deux années pendant lesquelles les amis de Lyes avanceront, trouveront peut-être un emploi, se marieront. Deux années pendant lesquelles ses parents vieilliront un peu plus chaque jour, où le village continuera de vivre sans lui – les saisons agricoles, les fêtes traditionnelles, tout ce quotidien dont il est brutalement exclu. Deux années pendant lesquelles son prénom restera associé à une affaire dont il n’avait sans doute pas mesuré la portée en enfilant ce maillot.
Il y a quelque chose de profondément mélancolique dans cette histoire. Dans la petite maison familiale aux murs blanchis à la chaux, le silence continue de régner en maître. Il protège autant qu’il enferme. Les parents de Lyes ont bien compris que la moindre parole publique pourrait aggraver le sort de leur fils. Alors ils se taisent. Ils attendent. Ils espèrent en silence des jours meilleurs, un éventuel appel, une grâce improbable.








