Samedi 24 janvier, le Premier ministre algérien, Sifi Ghrieb, ainsi que certains chefs de partis politiques proches de la mouvance présidentielle, ont été mis à contribution pour assister à une réunion, convoquée par Boualem Boualem, directeur de cabinet d’Abdelmadjid Tebboune. Le but principal de cette rencontre était de dire aux médias que le 28 décembre dernier, le ministre délégué à la Défense et chef d’état-major de l’armée, le général Said Chengriha, n’a pas boycotté le Conseil des ministres consacré à l’amendement technique de la Constitution. Il aurait été juste en «congé de fin d’année». Un congé qu’il n’a pas non plus daigné écourter pour assister au discours annuel du président devant les deux chambres du parlement, deux jours plus tard.
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À l’issue de la réunion de samedi, Boualem Boualem a fait une déclaration à la presse, affirmant que «le projet de loi portant amendement technique de la Constitution et celui relatif au régime électoral ont été présentés au Conseil des ministres après avoir été examinés par le Conseil du gouvernement. Ensuite, leur examen a été reporté, non pas en raison de l’absence du général de corps d’armée, qui était en congé de fin d’année, mais afin d’enrichir ces deux projets par les différentes formations politiques». Selon lui, il n’y a donc aucun lien entre l’absence de Chengriha le 28 décembre dernier et le report, le même jour, de l’examen du projet de loi en Conseil des ministres. «Ce sont des rumeurs», a-t-il démenti, sans conviction.
Bien évidemment, ce mensonge sorti tout droit de la bouche du directeur de cabinet de Tebboune est flagrant, car il explique le report de l’examen du projet de loi par des besoins d’enrichissement du texte, en consultations avec la classe politique. Or, cette étape est supposée avoir déjà été franchie au départ, puisque les amendements proposés ont été avalisés en Conseil du gouvernement, et programmés dans l’ordre du jour du Conseil des ministres du 28 décembre dernier.
À aucun moment, Boualem Boualem ne s’est exprimé sur le projet de déverrouillage des mandats présidentiels qui a provoqué l’ire des généraux. Et ils ont leur raison, puisque les manifestations du hirak, de 2019 à 2021, ont été déclenchées par un mandat de trop en faveur d’un Abdelaziz Bouteflika gravement malade et dépourvu de tout discernement. L’on se rappelle que les manifestations populaires ont essentiellement ciblé les généraux de l’armée dont ils ont exigé l’envoi à «la poubelle» au profit d’un «État civil et non militaire».
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Le directeur de cabine de Tebboune avait également pour mission de dissiper indirectement tout malentendu sur la constitution entre le clan présidentiel et celui des généraux. En cédant définitivement sur le mandat présidentiel, Tebboune a ainsi invité Chengriha à enfiler son costume pour rejoindre son fauteuil au sein du Conseil des ministres tenu dimanche 25 janvier, au lendemain de la réunion organisée par Boualem Boualem.
La mise en scène de cette réunion, qualifiée de «conférence» sur la révision technique de la constitution, était trop théâtralisée. Elle s’est déroulée au palais des nations, haut lieu réservé en général aux grandes cérémonies solennelles, qu’elles soient nationales ou internationales, organisées par l’État. Une salle de conférences d’un hôtel ou d’un ministère aurait suffi, voire le salon d’une villa d’État. Mais ce qui était recherché derrière cet effet de grandiloquence, c’est de maquiller le rétropédalage du clan présidentiel, en divulguant les 10 amendements constitutionnels de Tebboune.
On y retrouve pêle-mêle une grave régression avec le projet du retour de l’organisation des élections dans le giron de «l’administration» (ministère de l’Intérieur et Direction générale de la sécurité intérieure), la prolongation du mandat du président du sénat qui passe de 3 à 6 ans, la possibilité pour le chef de l’État de convoquer des élections locales anticipées, l’identification de l’autorité devant laquelle il doit désormais prêter serment… Et cerise sur le gâteau, l’instauration d’une nouvelle condition pour être candidat à la présidence, à savoir l’exigence d’un «haut niveau d’instruction».
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Ces balivernes sont un aveu d’échec du clan présidentiel, dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a été laminé par Said Chengriha. Ce dernier semble avoir plié en sa faveur le bras de fer qui l’a longtemps opposé aux hommes du président, à tel point qu’il est aujourd’hui plus facile à Chengriha d’écarter Tebboune que l’inverse. En effet, le chef d’état-major de l’armée a non seulement placé ses fidèles aux postes stratégiques de l’armée, mais a aussi écarté tous ses adversaires potentiels, jetés en prison ou envoyés à la retraite. Tous les militaires et sécuritaires sur lesquels la présidence pouvait s’appuyer ont disparu de l’échiquier. L’ex DGSN Farid Bencheikh, l’ex-patron de la gendarmerie le général Yahya Oulhaj, l’ex DGSI le général Nasser El Djenn… tous aujourd’hui en prison, sans parler de la mise à l’écart de l’ex-chef de la garde républicaine et doyen de l’armée algérienne, le général Ben Ali Ben Ali, ou celle de l’ancien chef des forces terrestres, le général Amar Athmania…
Mieux encore, et sur injonction des généraux, Tebboune a été contraint, en octobre 2025, de dépouiller Boualem Boualem de son poste de conseiller à la présidence qui lui permettait de disposer de larges prérogatives, voire d’être, à lui seul, un gouvernement-bis.
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Il faut dire aussi que le clan de Tebboune est actuellement dans le creux de la vague à cause de lois et décisions impopulaires initiées en cascades ces dernières semaines. En plus de la tentative de modification de la constitution, du retour du projet de loi sur la déchéance de la nationalité, le nouveau code (pénal) de la route a mis le feu aux poudres suite à une grève générale des transporteurs qui a paralysé le pays pendant une dizaine de jours. Le fiasco de la loi sur la criminalisation de la colonisation française, adoptée par les députés aux ordres avant de voir la moitié de ses 26 articles «gelés» par le sénat également aux ordres, a fini par entamer le très peu de crédibilité dont disposait l’exécutif dirigé par Tebboune.








