Abdelkader Lahmar, le député du Rhône qui hait la France

Abdelkader Lahmar, entouré de ses électeurs issus de l'immigration et d'un drapeau palestinien, lors de sa victoire aux élections municipales de Vaulx-en-Velin, le 22 mars 2026. (PHOTO: Périsse)

PortraitDéputé LFI du Rhône depuis 2024, vainqueur des municipales de Vaulx-en-Velin en mars 2026 avant de renoncer à l’hôtel de ville, Abdelkader Lahmar s’est imposé par une parole politique entièrement adossée à la mémoire coloniale. À l’Assemblée comme dans sa ville, cet ancien enseignant du Mas du Taureau fait du passé algérien, mais aussi du dossier du Sahara, un levier de combat. S’il affirme ne pas se sentir pleinement français, il n’envisage pas pour autant de quitter la France. Il cultive une relation d’amour‑haine avec le pays qui l’a vu naître, qu’il critique sans relâche, mais dont il profite des institutions et des mandats.

Le 28/03/2026 à 10h35

Abdelkader Lahmar parle souvent d’histoire quand d’autres élus parlent d’abord de gestion, de transport ou de sécurité. Chez lui, la mémoire n’est pas un détour: elle est le cœur du discours. Le 8 mai 1945, Sétif, Guelma, les «crimes de la colonisation», le Sahara occidental, la guerre d’Algérie, les harkis, Gaza… Ses prises de parole reviennent presque toujours à cette matrice. Elle structure sa biographie publique, son récit personnel et sa façon d’habiter le mandat.

C’est ce qui fait sa singularité, mais aussi sa médiocrité. Car Abdelkader Lahmar n’est pas seulement un élu de la mémoire. Il est aussi député d’une circonscription populaire du Rhône, puis vainqueur d’une municipale à Vaulx-en-Velin. Autrement dit, un responsable politique attendu sur des enjeux très concrets, au contact quotidien d’un territoire marqué par la précarité sociale, l’abstention, les tensions avec les institutions et l’usure des promesses publiques. Toute la question est là: comment un élu qui place si haut le passé colonial gouverne-t-il, ou prétend-il gouverner, le présent?

Un enfant de Vaulx-en-Velin façonné par un récit familial

Né à Lyon, aîné d’une fratrie de six enfants, Abdelkader Lahmar grandit à Vaulx-en-Velin, dans le quartier du Mas du Taureau. Le parcours scolaire est classique pour un fils d’immigration qui mise sur l’ascension par les études: un DUT en techniques de commercialisation, puis un cursus prolongé à Coventry avant le CAPES. Il enseigne ensuite l’économie-gestion pendant près de trente ans dans un lycée professionnel.

Ce profil d’enseignant, discret sur le papier, ne dit pourtant pas tout. Car Lahmar ne s’est jamais présenté comme un pur produit de la promotion républicaine. Il insiste au contraire sur une double filiation. D’un côté, la socialisation dans un quartier populaire, avec ce qu’elle suppose de rapports souvent rugueux aux institutions. De l’autre, la transmission d’une mémoire algérienne blessée, structurante, parfois présentée comme le socle intime de son engagement. Il revendique volontiers une identité franco-algérienne qui ne serait pas un entre-deux abstrait, mais une tension vécue.

Cette tension affleure dans ses discours. Les massacres du 8 mai 1945, qu’il commémore à travers un discours plein d’inimitié, occupent à cet égard une place centrale. À plusieurs reprises, il a affirmé être issu d’une famille touchée par cette répression. La formule la plus commentée reste celle-ci: «Je suis le fils d’une famille assassinée par l’armée française.» Phrase choc, souvent reprise, souvent contestée aussi, tant elle condense à elle seule la manière dont le député mêle mythe personnel, mémoire historique et confrontation politique.

Le sujet dépasse chez lui le simple hommage aux morts. Il relève d’une bataille de reconnaissance. Dans la proposition de résolution déposée le 5 mai 2025 par Idir Boumertit et cosignée par Lahmar, il demande à la France de reconnaître officiellement ces faits de guerre comme un crime d’État. Pour lui, la mémoire coloniale ne doit pas être cantonnée aux cérémonies: elle doit être nommée, politisée, assumée comme un enjeu national. De là le danger qu’il représente pour la société française.

À l’Assemblée, une parole d’affrontement

L’élection de juillet 2024 donne à Lahmar une scène à la mesure de son tempérament. Entré au Palais Bourbon sous l’étiquette de La France insoumise– Nouveau Front populaire, il ne s’y signale pas par la discrétion. Ses interventions retiennent d’abord par leur intensité et leur vocabulaire. Il parle de colonisation comme d’une «abomination», rappelle les crimes du passé dès que le sujet le permet, et tend à replacer les débats du présent dans une histoire plus longue de domination, de violence et de déni.

Cette manière de faire séduit une partie de la gauche militante, notamment dans les réseaux anticoloniaux et propalestiniens. Elle donne aussi à Lahmar une identité politique nette dans un groupe parlementaire où l’outrance n’est pas rare, mais où peu de députés portent avec autant de constance ce fil algérien. Son style tranche: moins technicien que d’autres, moins porté sur les dossiers de procédure, plus à l’aise dans la dénonciation morale et le rappel du passif français. Il commence à publier des messages sur les réseaux sociaux pour rappeler «les millions de victimes de la colonisation» et s’engage pour que la République reconnaisse ces crimes. Il n’a jamais dit un mot sur les morts de France, la patrie qu’il déteste, durant les nombreuses guerres qui ont jalonné le Moyen Âge en Europe et les deux guerres mondiales.

Ses interventions en commission de la Défense ont fixé cette image. Fin 2024, lors d’une séance consacrée à une proposition de loi sur les harkis, le député s’emporte. Il accuse les harkis d’avoir pu participer à ce crime et rappelle qu’en Algérie le mot signifie «traître». La scène provoque un brouhaha immédiat. Des députés de plusieurs groupes dénoncent des propos injurieux pour celles et ceux dont les parents ont continué à travailler avec la France durant la guerre d’Algérie. Lahmar, lui, ne recule pas. Il ne cherche ni l’apaisement ni la nuance; il assume la rupture et inscrit ses mots dans une logique de contre-récit face à une histoire officielle qu’il juge falsifiée ou incomplète.

L’homme substitue l’invective à l’argument, aime réactiver des fractures anciennes et traiter comme une guerre mémorielle permanente ce qui devrait relever du débat parlementaire. Il fait partie de ces élus qui ne quitteront jamais la France pour aller vivre ailleurs, mais trouvent un fonds de commerce juteux en politique. Il ne dégage aucun sentiment de pardon, de miséricorde, et accuse les nouvelles générations de tous les maux.

Une figure militante plus qu’un législateur

À lire sa trajectoire parlementaire, Abdelkader Lahmar apparaît davantage comme un élu de cause que comme un artisan de compromis. Ses questions écrites et ses prises de position suivent une logique lisible: Gaza, le Congo, le passé colonial, les discriminations, la situation des Algériens en France, les accords de 1968, les violences imputées à la police ou à l’État. Il travaille moins à s’installer comme spécialiste sectoriel qu’à faire exister une ligne politique globale.

Sa question écrite de janvier 2025 sur Gaza en est une illustration. Il accable la France de ne pas peser en faveur de la levée du blocus et d’une enquête internationale. Sur ce terrain, Lahmar est cohérent avec lui-même. Il relie la cause palestinienne à une vision plus large du rapport entre puissance, occupation et déshumanisation. Il ne s’agit pas, dans son esprit, de sujets dispersés, mais d’un même paysage moral.

Ce tropisme international nourrit toutefois une critique locale récurrente. Dans sa circonscription, certains opposants lui reprochent de parler plus volontiers de Gaza, du Sahara occidental ou de la République démocratique du Congo que de Bron, Rillieux-la-Pape ou Vaulx-en-Velin. La remarque n’est pas purement rhétorique. Elle touche au cœur de ce que doit être un député: un porte-voix d’abord idéologique, ou un élu rivé aux dossiers ordinaires du territoire?

Les polémiques, moteur et limite d’une ascension

Autour d’Abdelkader Lahmar, la polémique n’est pas seulement un accident. Elle est devenue un mode de visibilité. C’est particulièrement vrai depuis l’automne 2024. Le portrait que lui consacre alors Franc-Tireur insiste sur son goût de l’affrontement et sur sa difficulté à entrer dans le registre de la retenue. D’autres médias reviennent sur des épisodes plus anciens, sur des tracts militants ou sur des prises de position jugées excessives. Il lui est reproché de reconduire une grammaire venue du nationalisme algérien le plus dur, au risque d’importer dans le débat français une mémoire vindicative. L’ensemble dessine le profil d’un élu qui n’a jamais cherché à se rendre inoffensif. Ses proches le décrivent comme structurellement antagonique à l’ordre public.

L’épisode de la carte de député, en août 2024, a donné à ces accusations une dimension plus concrète. Selon le récit qui en a été fait, Lahmar se présente à un poste de police municipale à Caluire-et-Cuire pour contester une amende de stationnement et montre sa carte parlementaire. L’affaire, en soi, pourrait relever d’un banal traitement de faveur revendiqué par l’élu, mais venant du personnage qui enflamme les auditoires contre la police, l’affaire tourne au ridicule. Soucieux de retourner l’accusation, il poste sur X des messages diffamatoires. Ce trait est constant chez lui. Quand il est mis en cause, il ne se replie pas. Il repart à l’attaque. Cela consolide sa base, qui lit dans cette attitude la preuve qu’il ne plie pas devant les intimidations médiatiques. Mais cela enferme aussi sa parole dans un cycle de conflictualité permanente.

Algérie et Polisario, une fidélité à toute épreuve

L’homme est réputé pour relayer les thèses du Polisario. Il ne maitrise ni le dossier du Sahara ni celui des séparatistes qu’il place sur un piédestal. Tant que ça vient d’Algérie, il achète. Le député ne mâche pas ses mots quand il s’agit de fustiger le président Emmanuel Macron et la France «complice» dans la reconnaissance de la souveraineté du Sahara. Dans les rangs de LFI, c’est une grande gueule qui profite de chaque occasion pour attaquer le Royaume. Mais cette fidélité irrationnelle à Alger se heurte aux attentes ordinaires d’un mandat.

Dans une ville comme Vaulx-en-Velin, les habitants jugent sur le logement, l’école, les transports, l’insécurité, la propreté, les équipements, les services. Or Lahmar apparaît plus à l’aise dans la mise en récit du conflit historique que dans l’exposition détaillée d’un programme municipal ou territorial. C’est ainsi qu’il est perçu par une partie de ses adversaires, y compris à gauche. Il enferme le débat public dans une dramaturgie victimaire où tout devient variation sur le même passé. Reste à savoir si elle suffira, à long terme, à faire un élu durable. Car on peut gagner avec la mémoire. On gouverne plus difficilement sans répondre au présent.

Par Karim Serraj
Le 28/03/2026 à 10h35