Une fois n’est pas coutume, le film du dimanche soir a cédé sa place à une soirée placée sous le signe de la relation franco-marocaine à travers l’histoire. Un sujet qui ne manquera pas d’intéresser des deux côtés de la méditerranée car il y a tellement à dire. Je t’aime moi non plus: France-Maroc… Le titre gainsbourien du premier documentaire réalisé par Benoît Bringer, annonce la couleur: on va parler de sujets qui fâchent. Why not? Après tout, cette soirée spéciale n’est-elle pas programmée, explique France Télévisions, «à l’occasion du 70ème anniversaire de l’indépendance du Maroc». Bon, passons sur le fait que cette même indépendance a été officialisée le 2 mars 1956 et que nous sommes le 5 avril… On ne résiste pas à un bon documentaire qui mêle histoire et actualité.
Le programme de la soirée ne manque pas d’attrait et promet de revenir sur l’histoire des relations franco-marocaines, d’explorer «une histoire d’amour contrariée», de l’avènement du protectorat, à l’indépendance jusqu’à de nos jours, à travers deux documentaires– dont le second est consacré à Mohammed V, père de l’indépendance marocaine–, et un débat.
Mais pour condenser un siècle d’histoire commune en quelques heures, encore faut-il déterminer un angle. Pour ce faire, Benoît Bringer, réalisateur du premier documentaire — celui qui donne le ton de la soirée — choisit d’utiliser la métaphore d’un couple qui s’aime et se déchire, régi par une dynamique de domination et de soumission.
D’ailleurs, explique-t-il à propos du titre retenu, ce documentaire — qu’il aurait pu intituler «Amour sous influence», confie-t-il — s’attache à raconter «l’histoire passionnelle et méconnue d’un duel de pouvoir entre la France et son ancien protectorat, où les blessures d’hier s’invitent à la table des présidents et des rois».
Ce documentaire, présenté comme «un récit cinématographique tendu et incarné», se penche ainsi sur l’histoire de deux nations «condamnées à s’entendre» et s’attache surtout à répondre à une question: «Que faut-il sacrifier pour éviter la rupture?» Ou, comme le formule le réalisateur: «Quel prix faut-il accepter de payer pour que le lien ne se rompe pas?»
Qu’on ne s’y trompe pas, la question ne s’adresse pas au Maroc mais à la France, car d’emblée, dès le début du documentaire comme dans le débat qui suivra, on part du constat que la France est toujours celle qui cherche à se réconcilier avec le Maroc après une période de brouille, et partant de ce postulat, on se demande quels peuvent bien être les moyens (de pression) dont disposent le Maroc pour faire ainsi plier la France. Un sujet qui fait vendre et qui plaira aux amateurs de complots en tout genre. Mais ces questions, loin d’être anodines, sont surtout problématiques à plus d’un titre. En effet, à mesure que le documentaire déroule sa trame, force est de constater qu’aucune des réponses apportées n’est documentée et que tout repose sur des on-dit, des ressentis, des impressions, des points de vue… mais jamais sur des faits avérés. Pire encore, pour s’assurer que le documentaire tienne bien la route, on va surtout recycler de vieux dossiers au goût sulfureux pour ajouter un peu de piquant à un contenu qui, in fine, ne nous apprend rien de nouveau.
Le casting qui interroge
C’est en parlant football que Benoît Bringer décide d’aborder ce vaste sujet en nous replongeant dans l’ambiance survoltée de la demi-finale de la Coupe du monde 2022 opposant la France au Maroc. En voix off, un commentateur sportif qui s’enflamme. A l’image, Paris, dans toute sa modernité, qui incarne «la France». Puis, on bascule dans un autre univers: des gamins qui jouent pieds nus sur un terrain de football improvisé dans les montagnes, devant une petite maison en pisé. Un tableau pittoresque que l’on intitule «le Maroc»… À croire que le pays ne dispose d’aucune infrastructure sportive, que l’Académie Mohammed VI du football n’existe pas, que le Maroc ne vient pas de signer la plus belle édition de la CAN jamais organisée dans l’histoire du football africain. Mais passons… Jamel Debbouze qui ne peut se résoudre à choisir entre sa mère et son père sert d’exemple pour illustrer l’attachement des binationaux à leurs deux patries et à introduire un beau casting.
Pour aborder les relations franco-marocaines, le réalisateur convie, d’une part, des personnalités franco-marocaines à l’instar de Tahar Ben Jelloun, Leïla Slimani, Nesrine Slaoui et Najat Vallaud-Belkacem, mais aussi des figures politiques françaises nées au Maroc, comme Élisabeth Guigou et Dominique de Villepin, ainsi que les anciens présidents de la République Nicolas Sarkozy et François Hollande.
Chacun d’eux s’emploie à relater, de son point de vue, sous le prisme de son parcours et de ses fonctions, la nature des relations entre les deux pays.
Puis, pour relever quelque peu le propos, sous prétexte d’équilibrer le débat, le réalisateur convie également le poète et écrivain marocain Abdellatif Laâbi, emprisonné au Maroc de 1972 à 1980 durant les années de plomb, présenté comme exilé en France sans qu’il soit précisé qu’il retourne régulièrement au Maroc.
Autre intervenant: Hicham Mansouri, qui se présente comme journaliste d’investigation, ayant été emprisonné au Maroc pour adultère — un prétexte avancé pour le réduire au silence. Sa version n’est ni contestée ni mise en perspective, pas plus que sa crédibilité n’est interrogée. Mieux encore, à aucun moment ne sont évoqués ses travaux journalistiques ni les enquêtes qu’il aurait menées au Maroc, alors même qu’il accuse le Royaume de tous les maux.
Enfin, Laurent Richard, journaliste et fondateur de Forbidden Stories, l’un des principaux intervenants du documentaire, apporte, quant à lui, de l’eau au moulin à cette production, qui entend remettre l’affaire Pegasus au goût du jour.
Mais ce qui dérange dans le choix de ce casting en apparence équilibré, c’est surtout l’analyse faite par le journaliste des propos que tiennent les uns et les autres. Car, quand Tahar Ben Jelloun, Leila Slimani ou Najat Vallaud Belkacem évoquent les relations franco-marocaines, l’amour qu’ils portent aux deux pays, on s’applique ensuite à interroger leurs véritables motivations, instaurant un climat de suspicion quant à leur présence lors de dîners ou de photos officielles scellant les rapprochements France-Maroc.
Pegasus, la Mamounia et Tazmamakht… les ingrédients d’une recette éculée
Pour répondre à la question centrale autour de laquelle s’articule ce documentaire, le réalisateur va s’employer à déterminer les moyens de pression dont dispose le Maroc pour «faire plier» littéralement la France. Faute de faits avérés, on va donc déterrer de vieux dossiers et leur faire dire ce qu’on veut.
L’affaire Pegasus occupe une place centrale dans ce film cousu de fil blanc. Elle sert d’exemple pour illustrer la prétendue soumission de la France vis-à-vis du Maroc, Paris ayant choisi, selon cette lecture, de passer l’éponge sur une supposée affaire d’espionnage en normalisant ses relations avec Rabat après plus de deux ans de brouille.
Le réalisateur part ainsi du postulat qu’Emmanuel Macron a bien été espionné par le Maroc. En tendant le micro à Laurent Richard sans jamais le contredire, Benoît Bringer élude l’ensemble des résultats d’enquêtes menées depuis l’éclatement de cette affaire, qui ont pourtant conclu à l’absence d’implication du Maroc.
Rien n’est dit non plus du rapport sur l’utilisation de Pegasus et des logiciels espions, établi au terme d’une année d’investigations approfondies par la commission d’enquête du Parlement européen. Silence également sur les conclusions de son président, l’eurodéputé néerlandais Jeroen Lenaers, qui a affirmé qu’aucune preuve ne permettait d’établir que le Maroc avait eu recours à cette technologie pour espionner, notamment, des responsables européens.
Mais parce que Pegasus ne suffit pas à justifier les raisons pour lesquelles la France serait prête à passer l’éponge et à tout pardonner à son partenaire, on ajoute encore un peu de piquant en évoquant cette fois-ci «la diplomatie de la Mamounia», cette expression aguicheuse que l’on emploie désormais à toutes les sauces pour parler de la diplomatie informelle, autrement dit d’une corruption des élites étrangères qui se joue dans le luxe des palaces.
«Avez-vous déjà séjourné à la Mamounia?» demande-t-on ainsi à brûle pourpoint à Nicolas Sarkozy ou encore Dominique De Villepin, partant là aussi du principe, somme toute ridicule, que toute personne influente ayant résidé à la Mamounia a donc été corrompue par le Maroc. Nicolas Sarkozy aura beau tenter d’expliquer la culture de l’hospitalité au Maroc, l’amitié et la confiance qui ont régné entre la royauté et certains présidents français à l’instar de Jacques Chirac, rien n’y fait. Ainsi, pour jeter le discrédit sur l’intégrité de certains politiques français pendant l’exercice de leur mandat, on fait en sorte d’omettre des «détails» pourtant d’une haute importance. On s’attardera sur cette longue amitié entre Jacques Chirac au cours de son mandat présidentiel et Hassan II, puis Mohammed VI, laissant planer des doutes injustifiés sur la nature de leur relation. Mais on omettra de rappeler le fait que Jacques Chirac, âgé de 81 ans et n’exerçant plus depuis longtemps, avait été accueilli au Maroc dans une résidence du roi à Agadir, à proximité d’un hôpital militaire afin de lui garantir les meilleurs soins en cas de besoin. On ne dira pas non plus qu’il a été rapatrié en France à bord d’un avion privé du roi et que le Maroc n’avait rien à gagner à faire preuve de cette hospitalité là à l’égard de son invité.
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Enfin, encore faut-il expliquer ce que le Maroc gagne à déployer tant d’efforts à séduire les élites françaises. D’après le scénario du réalisateur, pour obtenir des avantages personnels et signer des contrats juteux, il s’agirait côté français de fermer les yeux sur le non-respect des droits humains au Maroc. On va donc se tourner du côté de l’histoire du Maroc, les années de plomb plus précisément, et évoquer en long, en large et en travers les prisons de Tazmamart et Kelaât M’Gouna, lieux de détention et de torture longtemps gardés secrets sous le règne de Hassan II.
Alors qu’il ne subsiste plus aucun mystère sur ces lieux fermés et démantelés au début des années 90 et que les personnes qui y ont été incarcérées ont été indemnisées par l’État dans le cadre d’un programme conçu en 2004 par le roi Mohammed VI, Benoît Bringer va expliquer, sur le ton des révélations, s’être rendu auprès des populations voisines de ces bagnes, qui de peur dont ne sait quoi en parlent encore en chuchotant... Le réalisateur va ensuite s’appliquer à dessiner les contours d’un pays où on emprisonne de longue date les voix dissidentes, images de la prison abandonnée de Kelaât Mgouna à l’appui, et où parler des victimes des années de plomb serait selon lui un tabou. Quel affront aux victimes et à leurs familles que de ne pas commémorer leurs mémoires, s’insurge-t-il, omettant là encore de parler de l’abondante littérature qui traite de ce sujet mais aussi de l’Instance Equité et Réconciliation (IER), cet organisme mis en place le 12 avril 2004 par le roi Mohammed VI, dans le but de faire la lumière sur les violences commises sous le règne de son père, à l’égard de ses opposants durant les années de plomb. Il n’expliquera pas non plus que l’IER a permis non seulement d’établir la vérité sur les violations graves des droits de l’homme intervenues au Maroc entre 1956 et 1999, mais aussi de procéder à la réhabilitation et à l’indemnisation des victimes, et enfin de proposer des réformes pour garantir la non-répétition de ces violations. Il ne dira rien non plus des auditions publiques des victimes retransmises à la radio et à la télévision publiques, lors desquelles celles-ci ont pu témoigner librement de leurs souffrances.
Enfin, pour établir un lien entre le passé et le présent et prouver que somme toute, rien n’a changé au Maroc en matière de non-respect des droits de l’homme, le documentaire nourri par le témoignage d’un obscur «journaliste», Hicham Mansouri, va s’employer à établir une vérité: les journalistes dits «libres» et les «historiens » sont placés en détention grâce à des dossiers à charge construits de toutes pièces par les autorités du pays. Les victimes des prédateurs sexuels qui se cachent sous la casquette de journalistes (Omar Radi, Taoufik Bouachrine) qui ont été emprisonnés au Maroc apprécieront…
On ne peut s’empêcher d’établir un parallèle avec le traitement médiatique et judiciaire accordé en France aux scandales sexuels impliquant politiques et journalistes sans pour autant que ceux-ci passent par la case prison. On pense notamment à Patrick Poivre d’Arvor, Eric Zemmour, Jean-Marc Morandini, Jean-Jacques Bourdin, Olivier Duhamel ou encore le journaliste d’investigation Jean-Philippe Desbordes (le seul à être condamné, quant à lui, à la réclusion)… Tous ces journalistes et politiques ne seraient-ils pas victimes d’un complot visant à les faire taire? Parce qu’après tout, qui peut garantir que les accusations à leur encontre n’ont pas été fabriquées? Mais ce qu’on retiendra, c’est l’avis de Laurent Richard, fondateur de Forbidden Stories, qui déclare d’emblée au sujet du Maroc: «C’est un pays qui fabrique des scandales contre tous ceux qui dérangent le pouvoir... La vie de ceux qui essaient d’informer est quasi impossible». La chose prête à sourire.
Un timing qui interroge
En raison de tous les manquements de ce documentaire, des sujets qu’il choisit d’éluder aux entorses à la vérité historique et scientifique qu’il pratique sans rougir, on est en droit de se demander ce qui lui vaut l’incroyable battage médiatique qui accompagne sa diffusion dans la presse hexagonale.
Commémorer l’anniversaire de l’indépendance du Maroc — avec un mois de retard, soit dit en passant —, vraiment? Pourquoi choisir de dépeindre une image aussi tronquée du Maroc? Pourquoi, dans le second documentaire consacré à Mohammed V, passer sous silence son opposition à l’application, à l’égard des Juifs marocains, de la législation antisémite du gouvernement de Vichy? C’est pourtant l’un des faits marquants de son règne…
Enfin et surtout, pourquoi, à l’heure où la France et le Maroc ont rétabli l’excellence de leurs relations, choisit-on de jeter le discrédit sur les rapports entre les deux pays? Ne s’agirait-il pas plutôt de jeter quelques grains de sable dans une machine qui se remet à tourner à plein régime, précisément au moment où est attendue la signature d’un traité bilatéral stratégique et sans précédent, appelé à redéfinir la coopération entre les deux pays et à instaurer un cadre plus pérenne, à l’abri des aléas conjoncturels?
Alors que la signature de ce traité — le premier du genre entre la France et un pays non européen — est attendue lors de la visite d’État du roi Mohammed VI à Paris, prévue à l’automne de cette année, cette campagne médiatique tous azimuts interroge sur ses véritables visées.
D’autant que le débat diffusé entre les deux documentaires a surtout contribué à renforcer nombre de contre-vérités véhiculées dans le film de Benoît Bringer. De l’absence supposée de liberté de la presse aux médias présentés comme assujettis au pouvoir — parmi lesquels Le360 serait, dit-on, dans le Top 3 —, en passant par le Sahara marocain illustré par des cartes tronquées et décrit comme un territoire revendiqué sans fondement, ou encore par les raisons de l’absence du roi Mohammed VI dans les tribunes de la CAN, sans oublier les spéculations sur son état de santé et le prétendu mystère entourant sa personne…
Le tout animé par la journaliste Aurélie Casse, allant jusqu’à demander à ses invités si le prince Moulay Hassan succédera à son père. On s’attendait à mieux d’une soirée censée commémorer notre indépendance.




