Né au cœur du Moyen Atlas, l’Oum Er-Rbia s’impose comme le deuxième plus long fleuve du Maroc et l’un des plus riches en ressources. Véritable pilier hydrique, il alimente près de 10 millions de personnes et contribue à environ la moitié de la production hydroélectrique nationale.
De sa source montagneuse à son embouchure atlantique, ce fleuve déroule une histoire mêlant géographie, mémoire et dynamiques de développement. À travers cette immersion, nous dévoilons les réalités et les secrets de ce cours d’eau souvent qualifié de «fleuve qui ne dort jamais».
Depuis l’Antiquité, ce fleuve a suscité l’intérêt des explorateurs, historiens et géographes. Selon le chercheur Lahcen Rahouane, auteur de l’ouvrage «Oum Er-Rbia, mémoire et histoire», le fleuve a porté plusieurs noms au fil des siècles, dont le plus ancien remonte à l’explorateur carthaginois Hannon, qui le nommait «Anatis». Par la suite, d’autres appellations, telles que «Asana» ou «Koufa», ont été évoquées par des sources grecques et latines.
Les sources arabo-islamiques évoquent, quant à elles, des dénominations telles que «Ouasifen», «Wansifen» ou encore «Mrabiâ», avant que ne s’impose progressivement l’appellation actuelle «Oum Er-Rbia». Ce dernier aurait une origine amazighe, dérivée de «Assif n Isaffen» signifiant «le fleuve des fleuves», en référence à l’abondance de ses affluents, d’après le chercheur.
Oum Er-Rbia prend naissance à environ 1.800 mètres d’altitude, dans le Moyen Atlas, au sud de la province d’Ifrane. Il résulte de la confluence de trois oueds issus respectivement des hauteurs de Timahdite, du mont Hayane et du mont Sidi M’Kide.
À ce point de rencontre, plus de 40 sources jaillissent du sous-sol, renforçant le débit du fleuve. Ce phénomène s’explique notamment par la nature karstique des terrains calcaires, favorisant l’infiltration et le stockage des eaux souterraines.
Grâce à des précipitations abondantes, notamment neigeuses, et à un taux d’infiltration pouvant atteindre 33%, la région constitue un réservoir naturel stratégique. Cette richesse hydrique alimente le fleuve tout au long de son parcours de près de 550 kilomètres.

De sa source jusqu’à l’océan atlantique, où il se jette près d’Azemmour, dans la zone de Lalla Aïcha, Oum Er-Rbia traverse montagnes, plaines et plateaux, irriguant des territoires clés comme la plaine de Tadla et les terres fertiles de Doukkala.
Au fil de son parcours, il est rejoint par plusieurs important affluents, dont les oueds Srou, Derna, Tassaout, El Abid et Lakhdar. Cet apport constant explique la régularité de son débit, souvent cité comme l’un des plus stables du pays.

Pour maîtriser cette ressource, pas moins de 15 barrages ont été construits le long de son cours, totalisant une capacité supérieure à 5 milliards de mètres cubes. Parmi eux, figurent des infrastructures stratégiques comme Bin El Ouidane et Al Massira, deuxième plus grand barrage du pays.
Un pilier économique et énergétique majeur
Oum Er-Rbia constitue le cœur d’un bassin hydraulique de près de 48.000 km², deuxième bassin du Maroc après celui du Sebou, couvrant 16 provinces et cinq régions. Il assure l’alimentation en eau potable d’environ 10 millions de personnes, soit près de 30% de la population marocaine, et irrigue une superficie agricole estimée à plus de 335.000 hectares.
Le bassin se distingue également par son activité économique diversifiée, dominée par l’agriculture moderne, les industries agroalimentaires, notamment les sucreries et les huileries, ainsi que l’exploitation minière.
Les sources d'Oum Er-Rbia dans la région de Khénifra (Said Bouchrit/Le360).
Le fleuve contribue à hauteur de 47% de la capacité hydroélectrique installée du pays, grâce à 13 unités de production, dont 80% reposent sur la station de transfert d’énergie par pompage d’Afourer.
Malgré cette richesse, le bassin fait face à des tensions croissantes. Les ressources en eau sont estimées à 3,3 milliards de mètres cubes par an, pour une pluviométrie moyenne de 378 mm.
L’exploitation des nappes souterraines, au nombre de 12, atteint environ 610 millions de mètres cubes par an, avec un déficit annuel avoisinant les 300 millions de mètres cubes, signe d’une surexploitation.
Lire aussi : Al Massira à 33% de remplissage: le bassin de l’Oum Er-Rbia reprend des couleurs
La demande en eau reste fortement tirée par l’agriculture, avec plus de 3,4 milliards de mètres cubes consommés à l’intérieur du bassin, contre 260 millions pour l’eau potable. En parallèle, des efforts importants ont été engagés pour la protection contre les inondations, avec le traitement de 60% des zones à risque recensées.
Au-delà de ses fonctions hydriques et économiques, Oum Er-Rbia occupe une place centrale dans l’histoire du Maroc. Il a longtemps servi de frontière naturelle entre tribus et zones d’influence politique, notamment entre les dynasties wattasside et saadienne.
Ses rives ont vu naître et prospérer de nombreuses agglomérations, dont certaines subsistent encore aujourd’hui, telles Khénifra, Tadla ou Azemmour, alors que d’autres ont disparu.

Le fleuve a également joué un rôle économique majeur. Il a longtemps servi de source d’eau potable, fourni des ressources halieutiques — notamment le poisson «chabel», autrefois exporté vers l’Europe — et soutenu les activités agricoles et pastorales de la région.
Par ailleurs, le fleuve est entouré de récits et de traditions, dont une légende évoquant des tentatives de contrôle de ses sources par des forces mystiques, finalement mises en échec par la puissance du fleuve.
Enfin, ses rives ont accueilli de nombreuses zaouïas et lieux de culte, témoignant de son ancrage dans la vie religieuse et culturelle du pays.
Malgré son importance stratégique, Oum Er-Rbia reste, selon le chercheur Lahcen Rahouane, insuffisamment valorisé. Ce qui l’a poussé à publier son ouvrage pour appeler à réhabiliter ce patrimoine naturel et historique.
Plus qu’un simple cours d’eau, le fleuve incarne une mémoire collective, mêlant héritage matériel et immatériel. Il demeure ainsi un élément fondamental de l’identité territoriale et culturelle du Maroc, appelant à une reconnaissance à la hauteur de son rôle.






