Obligations vertes: l’ESG devient-il une condition bancaire pour l’accès aux marchés?

Les ESG deviennent un critère d’accès au capital international, les banques marocaines.

Alors que les exigences ESG deviennent un critère d’accès au capital international, les banques marocaines accélèrent leurs émissions d’obligations vertes et renforcent leur reporting extra-financier. Derrière cette dynamique, une question demeure, celle d’un repositionnement structurel du modèle bancaire ou d’une adaptation tactique pour capter des investisseurs plus exigeants.

Le 08/03/2026 à 14h56

Dans un entretien accordé à Le360, Said Skounti, chercheur à l’Initiative IMAL, dresse un état des lieux de l’intégration des critères ESG dans le système bancaire marocain. Il souligne un contraste entre les avancées réglementaires et les défis structurels persistants. Cette problématique intervient alors que les marchés financiers conditionnent de plus en plus le coût du capital à la performance climatique. Désormais, la finance durable ne relève plus du volontariat: elle touche au cœur même du modèle économique des établissements bancaires.

Selon Said Skounti, «il y a, en général, une prise de conscience accrue de l’importance d’intégrer les critères ESG par les banques marocaines». Longtemps marquée par une certaine hésitation, en raison notamment d’un déficit d’études empiriques et de retours d’expérience concrets, l’intégration des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance progresse désormais dans les stratégies bancaires.

Cette évolution s’observe notamment à travers la publication croissante de rapports RSE annuels et l’intégration d’indicateurs extra-financiers dans la gouvernance des établissements. Toutefois, cette dynamique demeure hétérogène. La question centrale reste celle de la profondeur de l’alignement: les critères ESG constituent-ils un cadre structurant du modèle de risque et d’allocation du crédit, ou s’inscrivent-ils principalement dans une logique de conformité et de communication?

À l’échelle internationale, le débat est déjà ouvert. En Europe, le Green Asset Ratio, indicateur mesurant la part des actifs alignés sur la taxonomie verte, avoisine en moyenne 3%, malgré une communication institutionnelle soutenue sur l’engagement climatique. Cette dissociation entre discours et transformation effective nourrit les interrogations sur le risque de «greenwashing». Au Maroc, les études empiriques restent limitées, ce qui rend toute conclusion prématurée, mais le questionnement n’est pas absent.

Green bonds: instrument de marché ou basculement du modèle?

Les émissions d’obligations vertes constituent le symbole le plus visible de cette transition. Pour les banques, ces instruments permettent de mobiliser des ressources dédiées au financement de projets à faible empreinte carbone et d’attirer des investisseurs institutionnels sensibles aux critères ESG.

Mais selon Said Skounti, l’enjeu dépasse l’acte d’émission lui-même. «Les banques marocaines n’ont d’autre choix que d’intégrer ces dimensions dans leur portefeuille de crédit ainsi que dans leurs cadres de gestion des risques». Autrement dit, la crédibilité de la finance verte repose moins sur le volume des green bonds que sur l’intégration systémique du risque climatique dans l’ensemble du bilan.

La distinction est déterminante. Si les encours d’obligations vertes demeurent marginaux au regard de la taille des bilans bancaires, leur impact structurel reste limité. En revanche, si les politiques de crédit intègrent effectivement des scénarios de transition, des stress tests climatiques et une tarification différenciée du risque carbone, le modèle bancaire entre dans une phase de transformation durable.

Sur ce point, le Maroc dispose de fondations réglementaires notables. «La directive 5/W/2021 de Bank Al-Maghrib appelle explicitement les établissements à mettre en place un cadre de gouvernance et de gestion des risques climatiques. D’autres textes récents, dont les directives 1/W/2025 et 2/W/2025, renforcent les obligations de reporting et de transparence», argumente-t-il avant d’ajouter que «le recours aux stress tests climatiques s’inscrit également dans cette dynamique, plaçant le Maroc dans une position relativement avancée en Afrique du Nord.»

Le risque climatique au cœur du crédit

L’intégration du risque climatique dans la politique de crédit constitue le véritable test de sincérité de la transition bancaire. Or, les données disponibles soulignent l’ampleur de l’exposition potentielle. Selon le rapport «Double Trouble» publié conjointement par la Banque mondiale et Bank Al-Maghrib, un tiers des prêts bancaires sectoriels seraient exposés à des risques physiques particulièrement élevés.

Ces risques physiques – sécheresses, inondations, événements climatiques extrêmes – s’ajoutent aux risques de transition liés à la décarbonation progressive de l’économie. Les secteurs de l’électricité, du transport, de l’exploitation minière, de l’agriculture ou encore de l’industrie manufacturière sont directement concernés. L’entrée en vigueur du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l’Union européenne pourrait amplifier ces vulnérabilités, en renchérissant le coût des exportations carbonées.

Pour Said Skounti, l’intégration effective de ces risques demeure cependant «à un stade encore précoce». Le manque de données granulaires, l’incertitude sur les trajectoires de transition et l’absence d’études empiriques locales constituent autant de freins à une tarification fine du risque climatique. Les banques progressent, mais dans un environnement méthodologique encore en construction.

Pression des marchés et coût du capital

La dynamique internationale renforce cette exigence d’alignement. Les investisseurs institutionnels intègrent désormais systématiquement les critères ESG dans leurs décisions. Selon le Global Private Equity Responsible Investment Survey, plus des deux tiers des investisseurs accordent une importance élevée aux critères ESG, et 56% déclarent avoir déjà interrompu une transaction pour des raisons liées à ces critères.

Cette évolution se traduit mécaniquement par une pression accrue sur les banques cherchant à lever des fonds sur les marchés internationaux. Comme le souligne Said Skounti, «si les investisseurs internationaux intègrent désormais les considérations ESG dans leurs décisions d’investissement, les banques se trouvent contraintes d’évoluer dans cette direction afin de préserver leur compétitivité et leur accès aux marchés de capitaux».

La question du coût du capital devient alors centrale. À l’échelle internationale, la performance climatique influence déjà la perception du risque par les marchés, avec un impact direct sur les conditions de financement. Pour le Maroc, il reste «prématuré d’apporter une réponse tranchée», précise-t-il notant l’absence d’études empiriques spécifiques. Néanmoins, le chercheur note que «la tendance mondiale suggère que l’alignement ESG pourrait devenir un déterminant majeur du spread de financement.»

Un cadre réglementaire structurant mais exigeant

Depuis la COP22 de Marrakech en 2016, le Maroc a multiplié les initiatives en matière de finance climat. La feuille de route de Bank Al-Maghrib, les directives sectorielles et la stratégie nationale de finance climat portée par le ministère de l’Économie et des Finances témoignent d’un cadre en consolidation. L’Autorité marocaine du marché des capitaux impose également des obligations de reporting ESG aux sociétés cotées.

Au niveau régional, le Maroc est classé en phase d’«implementation» par le Sustainable Banking and Finance Network, tandis que l’Égypte et la Tunisie demeurent en phase de «developing» . Cette position traduit un avantage comparatif certain. Toutefois, la mise en œuvre opérationnelle reste un défi. Les PME, qui représentent 91% du tissu économique marocain, affichent un déficit de capacité financière et technique pour s’aligner sur les standards ESG. Or, sans leur inclusion, la transition bancaire demeure partielle.

À moyen terme, la finance durable pourrait devenir un levier stratégique de compétitivité internationale. Les banques multilatérales de développement privilégient désormais les établissements capables d’orienter les flux financiers vers des projets alignés sur les Objectifs de développement durable et l’Accord de Paris. L’alignement ESG ne serait plus un supplément d’âme, mais un passeport d’accès aux ressources longues et concessionnelles.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 08/03/2026 à 14h56