Confrontée à une succession de chocs exogènes — crise financière de 2008, printemps arabe, pandémie de Covid-19 — la politique budgétaire du Maroc a navigué entre soutien expansionniste à l’activité et épisodes de consolidation rendus nécessaires par les contraintes macroéconomiques. C’est l’une des principales conclusions d’un chapitre de l’ouvrage Oxford Handbook of the Moroccan Economy, publié par les presses de l’Université d’Oxford, sous la direction de Karim El Aynaoui, économiste et président exécutif du Policy Center for the New South et Arkebe Oqubay, professeur titulaire de la chaire «British Academy Global» à l’université SOAS de Londres.
Ce chapitre, intitulé «Fiscal policy in Morocco», est l’œuvre des économistes Idriss El Abbassi, Saïd Tounsi, Aziz Ragbi. Il a été présenté par Idriss El Abbassi, le 9 avril 2026, lors d’une conférence dédiée à la présentation de ce manuel, organisée par Policy Center for the New South à son siège situé sur le Campus de l’Université Mohammed VI (UM6P) à Rabat.
Proposant une analyse inédite de soixante-cinq ans de finances publiques au Maroc, les auteurs se sont penchés sur les rigidités structurelles, la persistance de la procyclicité et l’émergence de financements non conventionnels.
Il ressort de cette analyse que l’évolution de la politique budgétaire marocaine depuis l’indépendance s’inscrit dans trois phases distinctes. La première phase, dite «pré-ajustement», se caractérise par un volontarisme avéré. En effet, entre 1974 et 1977, les investissements publics sont multipliés par 3,4, les salaires des fonctionnaires ont augmenté de 26% et l’État subventionne les produits alimentaires. Toutefois, la donne a été inversée par le choc pétrolier, avec le déficit budgétaire qui s’emballe atteignant 12,6 % du PIB en 1982, plongeant le pays dans un surendettement externe.
La seconde phase coïncide avec la période de l’ajustement structurel (1983-1992), dicté par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Ce qui s’est traduit par des coupes dans les dépenses d’investissement, une rationalisation des dépenses courantes et une modernisation fiscale. La loi organique des finances (LOF) de 2015 introduit la logique de budgétisation par résultats.
La troisième phase, post-crise financière mondiale (2009-2019), voit une inversion: face à la récession, l’État adopte une orientation contracyclique, qui consiste à agir à l’inverse du cycle conjoncturel pour le lisser, en soutenant l’activité via des dépenses publiques. Mais les événements sociaux du printemps arabe (2011) ont poussé l’État à engager de nouvelles réformes, dont la Constitution de 2011 qui consacre le principe de légalité de l’impôt.
Une assiette fiscale étroite
L’analyse empirique effectuée par les auteurs du chapitre révèle trois traits caractéristiques des finances publiques marocaines. Le premier est la persistance des déficits. En effet, entre 1993 et 2008, ceux-ci restent modérés (autour de 3% du PIB), mais se creusent à 6,3% en 2012 sous l’effet de la crise. Par la suite, la pandémie de Covid-19 a provoqué un effondrement en 2020, avant un redressement amorcé en 2021 grâce à l’amélioration du solde courant.
La deuxième caractéristique est la concentration de la pression fiscale sur trois catégories de contribuables: les consommateurs (via la TVA, qui représente 40% des recettes fiscales), les salariés (impôt sur le revenu) et un petit nombre d’entreprises. Près de 80% des contribuables à l’IR ne participent qu’à hauteur de 1,6% des recettes de cet impôt. La TVA, avec un taux effectif de 4,9% contre un taux optimal estimé à 6,6%, offre pourtant une marge de manœuvre.
Le troisième trait caractéristique des finances publiques au Maroc est la rigidité des dépenses courantes, avec un poids exorbitant de la masse salariale et les charges de compensation. La réforme engagée en 2013 vise à réduire ces dernières, avec un objectif de 3% des recettes fiscales à l’horizon 2026, contre 11,2% avant réforme.
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L’un des principaux enseignements du chapitre est le caractère procyclique de la politique budgétaire marocaine. Les auteurs utilisent à cet effet deux modèles empiriques (corrélation entre dépenses et écart de production, et fonction de réaction budgétaire) sur la période 2000-2024.
Les résultats de cette analyse empirique montrent que les dépenses publiques totales réelles affichent un coefficient de corrélation positif et significatif avec le cycle. Les dépenses d’investissement sont les plus concernées par ce phénomène de procyclicité, surtout entre 2020 et 2024 (coefficient 0,808). En période d’expansion, les dépenses augmentent en moyenne de 10%, contre seulement 9% en période de récession. En revanche, les dépenses courantes sont acycliques sur la décennie 2010-2019.
L’impulsion budgétaire (variation du solde primaire structurel) confirme cette analyse: restrictive dans les années 2000, expansionniste entre 2010 et 2019, puis modérée après 2020. Le solde structurel s’est dégradé en moyenne à 5% du PIB potentiel entre 2020 et 2024, contre 4% dans la période 2013-2019.
«Cette procyclicité limite l’efficacité de la politique budgétaire comme instrument de lissage des chocs, aggravant les déséquilibres en phase de tension», note Idriss El Abbassi.
La dette publique marocaine soutenable
Les auteurs jugent la dette publique marocaine soutenable, en dépit d’un pic d’endettement à 72,2% du PIB en 2020 (retombé à 69,5% en 2023). Leur indicateur de «Natural Debt Limit» (NDL) fixe le seuil maximal à 74,8% du PIB, niveau non atteint. Ils expliquent cette résilience par plusieurs facteurs, notamment une part faible de la dette en devises (25%), une maturité moyenne longue (neuf ans), et une base d’investisseurs institutionnels nationaux solide.
«La dette publique reste soutenable, mais cette soutenabilité dépend fortement de la trajectoire future de la croissance et des politiques budgétaires», souligne Idriss El Abbassi, lors de la conférence. Il fait remarquer à cet effet que la politique budgétaire marocaine s’inscrit globalement dans une logique de résilience. Toutefois, il insiste sur la nécessité de faire preuve de vigilance avec la nature et l’ampleur des investissements engagés actuellement par le Maroc.
Il note aussi que les finances publiques disposent d’un espace budgétaire potentiel (marge de manœuvre dont dispose l’État pour augmenter ses dépenses ou réduire ses impôts sans mettre en danger la soutenabilité de ses finances publiques ni sa solvabilité).
«L’existence d’un espace budgétaire potentiel suggère que des réformes fiscales pourraient augmenter les recettes sans nuire à la croissance, à condition d’améliorer l’efficacité du système fiscal», souligne-t-il.
Ces réformes «nécessaires», explique-t-il, incluent l’élargissement de l’assiette fiscale, la réduction des niches fiscales et l’amélioration de la gouvernance des finances publiques.
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L’estimation de la courbe de Laffer pour la période 2015-2023 montre qu’une hausse du taux effectif global de l’impôt (IR, TVA, IS) de 1,7 point permettrait de dégager 56,1 milliards de dirhams supplémentaires, soit 4,9% du PIB, selon les auteurs.
Côté dépenses, une analyse par enveloppement des données (DEA) comparant une trentaine de pays émergents place le Maroc avec un score d’efficacité moyen de 63%, contre 71% pour l’échantillon. Le Chili, le Mexique ou Le Salvador obtiennent de bien meilleures performances en capital humain et productivité pour un niveau de dépenses publiques similaire, selon eux.
Ils rappellent que, face aux limites des ressources traditionnelles (fiscalité, emprunt), le Maroc explore des mécanismes innovants, dont ils en recensent plusieurs. Ainsi, les partenariats public-privé (PPP), encadrés par la loi 86-12 de 2015, ont permis de financer la ligne à grande vitesse Tanger-Casablanca.
De même, la valorisation du domaine privé de l’État via des opérations de cession-bail a généré 107,2 milliards de dirhams entre 2019 et 2024, dont 33,3 milliards en 2024 seulement. Cinq centres hospitaliers universitaires (CHU) ont été transférés au fonds de retraite marocain pour 5 milliards de dirhams.
Le Maroc a également exploré les obligations thématiques (vertes, sociales…), relèvent les auteurs du chapitre, notant que les besoins d’investissement durable sont estimés par l’OCDE à 6.800 milliards de dollars par an. Le Maroc, engagé dans une décarbonation, pourrait capter des capitaux étrangers.
Nécessité de réformes structurelles profondes
Cependant, font-ils remarquer, ces instruments restent techniquement complexes et exigent une gouvernance rigoureuse. «Les financements innovants représentent une opportunité importante pour diversifier les sources de financement et réduire la pression sur les finances publiques. Toutefois, leur efficacité dépend de la qualité des institutions et de la gouvernance», estime Idriss El Abbassi.
L’analyse apportée par le chapitre 5 de l’ouvrage The Oxford Handbook of the Moroccan Economy met ainsi en évidence «les limites de la politique budgétaire marocaine en tant qu’instrument de stabilisation et de transformation structurelle», conclut cet économiste, notant que «ces limites sont liées à des contraintes économiques, mais aussi à des facteurs institutionnels et politiques».
Pour y remédier, recommande-t-il, «la politique budgétaire marocaine doit évoluer vers un cadre plus cohérent et plus efficace, capable de concilier stabilisation macroéconomique, équité sociale et soutenabilité financière. Cette évolution passe par des réformes structurelles profondes et une amélioration de la gouvernance publique».




