Agriculture: des pluies salvatrices qui ne dissipent pas les fragilités structurelles

Dans le Gharb et le Loukkos, les pluies excessives ont entraîné des inondations localisées, illustrant la montée d’une nouvelle volatilité hydrique.

La campagne agricole 2025-2026 bénéficie d’un retournement pluviométrique notable après plusieurs années de sécheresse. Mais derrière l’amélioration immédiate des perspectives de production, les fragilités structurelles de l’agriculture marocaine demeurent. Pour l’économiste agricole Larbi Zagdouni, l’enjeu n’est pas seulement celui d’une bonne récolte, il concerne la capacité du système agricole à transformer un épisode climatique favorable en résilience durable.

Le 24/03/2026 à 11h38

Après plusieurs campagnes marquées par un déficit hydrique sévère, l’agriculture marocaine a enregistré, durant la période du 1er septembre 2025 au 11 mars 2026, une pluviométrie d’environ 462 millimètres (mm), en augmentation de 56% par rapport à la moyenne des trente dernières années et de 134% comparativement à un an auparavant, selon le ministère de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts.

Dans l’immédiat, ces pluies abondantes ont produit un effet visible sur les systèmes agricoles. Les parcours pastoraux se régénèrent, les jachères sont remobilisées et la biomasse fourragère s’améliore sensiblement. Dans ce contexte, les prévisions de production céréalière pour la campagne en cours se situent entre 8 et 9 millions de tonnes, contre 4,4 millions de tonnes en 2025.

Mais ce redressement conjoncturel ne doit pas masquer la nature structurellement fragile de l’agriculture nationale. C’est précisément ce que souligne Larbi Zagdouni, ingénieur agronome et ruraliste, ancien enseignant à l’Institut agronomique et vétérinaire (IAV) Hassan II, pour qui l’analyse doit dépasser l’effet immédiat des précipitations.

«L’abondance des précipitations enregistrées ces derniers mois aura indéniablement des retombées bénéfiques sur l’agriculture nationale», observe-t-il. Mais il ajoute aussitôt que «le conjoncturel ne dissipe pas le structurel».

Autrement dit, une bonne campagne ne suffit pas à corriger les déséquilibres profonds d’un système agricole largement exposé à la variabilité climatique.

Pour Larbi Zagdouni, l’un des effets les plus immédiats des précipitations concerne les vastes zones d’agriculture pluviale — dites «bour» — qui structurent une grande partie de la production agricole marocaine.

Ces territoires concentrent l’essentiel des cultures céréalières et des légumineuses, mais aussi une part importante de l’arboriculture fruitière, notamment l’olivier et l’amandier. Ils constituent également une source essentielle d’emplois et de revenus pour de nombreuses exploitations rurales.

Indicateurs climatiques et hydriques campagne agricole 2026

IndicateurNiveau 2026Comparaison / référence
Cumul pluviométrique national462 mm au 2 février 2026Supérieur de 56% à la moyenne des 30 dernières années
Évolution des précipitationsTrois fois supérieures à la campagne précédenteCampagne 2024-2025 marquée par la sécheresse
Taux de remplissage des barrages71%Environ 27,5% un an auparavant
au 2 février 2025
Pluies exceptionnelles à Sidi Kacem300 mm en 25 joursÉpisode de précipitations extrêmes
Superficie agricole affectée par les inondations105.000 hectaresGharb 85.000 ha Loukkos 20.000 ha
Plan public de soutien agricole300 millions de dirhamsAide aux exploitations touchées

«Les précipitations profitent directement aux régions où se pratique l’essentiel de la production céréalière et légumineuse, mais aussi à l’arboriculture fruitière, qui constitue une composante majeure de la sécurité alimentaire et des revenus ruraux», souligne l’expert.

Ce phénomène explique en grande partie le redressement attendu de la production céréalière. Les superficies ensemencées ont atteint 3,7 millions d’hectares, contre 2,6 millions un an auparavant, ce qui amplifie mécaniquement l’effet de la pluviométrie sur les volumes récoltés.

Cependant, l’agriculture marocaine reste fortement dépendante de ces aléas climatiques, ce qui limite la prévisibilité économique des revenus agricoles.

L’amélioration de la pluviométrie modifie également les équilibres économiques de l’élevage. Dans les zones pastorales, la régénération des parcours naturels entraîne une augmentation de la production fourragère. Cette évolution réduit le recours aux aliments concentrés achetés sur le marché, dont les prix ont fortement augmenté ces dernières années.

«L’amélioration de la production fourragère naturelle permet d’améliorer l’alimentation du cheptel et de réduire les coûts générés par l’achat d’aliments de bétail», explique Larbi Zagdouni.

Cette évolution pourrait contribuer à stabiliser les marges des éleveurs. Si l’amélioration fourragère se confirme sur la durée, elle pourrait réduire cette dépendance. Mais cette perspective reste étroitement liée aux conditions climatiques futures.

Production céréalière et surfaces cultivées

IndicateurCampagne 2026Campagne précédente
Production céréalière totale8 à 9 millions de tonnes (estimation)4,4 millions de tonnes en 2025
Production estimée de blé tendre5 millions de tonnes (estimation)2,4 millions de tonnes
Superficie céréalière semée3,7 millions d’hectares2,6 millions d’hectares

L’effet des précipitations se fait également sentir dans les périmètres irrigués. Dans certaines zones, les agriculteurs peuvent réduire le recours à l’irrigation, ce qui diminue les charges énergétiques et hydrauliques liées à la production.

«Les agriculteurs des périmètres irrigués peuvent se passer, au moins partiellement, du recours à l’irrigation et donc réduire les coûts associés», observe Larbi Zagdouni.

Par ailleurs, les pluies contribuent à améliorer les réserves hydriques. Les retenues des barrages et les nappes phréatiques bénéficient d’une recharge qui pourrait sécuriser, au moins temporairement, l’approvisionnement en eau potable et en irrigation.

Les barrages marocains afficheraient ainsi un taux de remplissage de 72%, contre environ 36% à la même période l’année précédente, selon les communications officielles agrégées. Mais cette amélioration ne doit pas être interprétée comme une résolution définitive du stress hydrique.

Une agriculture confrontée à une nouvelle volatilité hydrique

Le paradoxe de la campagne 2026 réside dans la coexistence d’un redressement global et de dégâts localisés importants.

Dans certaines régions du nord, notamment au Gharb et au Loukkos, l’excès de pluie a provoqué des inondations. À Sidi Kacem, près de 300 mm de pluie sont tombés en vingt-cinq jours, entraînant l’inondation d’environ 100.000 hectares selon les estimations locales relayées dans les communications sectorielles.

Au total, 105.000 hectares ont été touchés et intégrés dans un plan de reprise soutenu par une enveloppe publique d’environ 300 millions de dirhams.

Ces épisodes illustrent une transformation progressive du risque hydrique. La contrainte agricole marocaine n’est plus seulement celle d’un déficit chronique en eau. Elle devient celle d’une alternance de sécheresses et d’épisodes pluviométriques extrêmes, qui complexifie la gestion des systèmes agricoles.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 24/03/2026 à 11h38