Parution. «Abdelkrim Ouazzani», l’art en liberté: comment Mohamed Métalsi révèle l’âme d’un peintre-sculpteur sans frontières

Abdelkrim Ouazzani à la galerie d’art L’Atelier 21. (A.Gadrouz/Le360)

Porté par un texte éblouissant de Mohamed Métalsi, le beau-livre consacré au peintre Abdelkrim Ouazzani s’impose comme une œuvre poétique d’une rare beauté. Bien plus qu’une monographie exhaustive, l’ouvrage éclaire avec profondeur l’univers onirique et la biographie du plasticien marocain qui a fait éclater les cadres, mêlé peinture et sculpture, et transformé les objets, les animaux et la couleur en langage sensible du monde.

Le 06/03/2026 à 11h45

Dans une prose dense, délicate et érudite, ce livre permet comme rarement auparavant de saisir l’âme du peintre-sculpteur Abdelkrim Ouazzani. Édité en mars 2026 par la Galerie d’art L’Atelier 21, l’ouvrage ne se présente pas comme une simple somme biographique ni comme un catalogue raisonné de plus. Il avance plutôt comme une traversée: celle d’une composition, d’une réceptivité, d’une pensée en mouvement, construite au plus près de l’artiste.

C’est là, dans cette intimité conquise, que nait le dialogue entre deux régimes de savoir: d’un côté, la théorie — esthétique, histoire de l’art, philosophie; de l’autre, l’expérience concrète de l’atelier, du geste, de la matière, des essais et des bifurcations. Cette rencontre entre pensée et pratique donne une lecture vivante du travail de Ouazzani, artiste pour qui créer ne signifie pas seulement produire des formes, mais organiser un monde. Chez lui, chaque ligne, chaque volume, chaque couleur, chaque vide semble répondre à une nécessité intérieure.

L’artiste avance comme un bâtisseur de passages, avec des moyens parfois rudimentaires mais une détermination tenace. Il ne demande pas l’autorisation de déplacer les lignes. Cette énergie se manifeste dans la manière dont il fait sauter les frontières entre disciplines. Peinture, sculpture, installation, dessin… chez lui, les catégories sont moins des cases que des seuils. Les toiles se plient, se soulèvent, se déchirent et deviennent reliefs; les figures quittent le plan pour investir l’air, la lumière et la circulation des corps.

Une œuvre enracinée, un horizon universel

Métalsi insiste sur une tension féconde. Abdelkrim Ouazzani est profondément lié à son ancrage marocain, à la ville de Tétouan et son terroir familial, tout en développant un langage plastique qui dépasse les appartenances immédiates. Ses formes, souvent longilignes, rondes, simplifiées jusqu’au schème, n’appartiennent ni tout à fait à la figuration ni pleinement à l’abstraction. Elles occupent un espace intermédiaire, traversé de symboles, de mémoire et d’invention.

Dans cette œuvre, le spectateur n’est jamais placé face à une représentation passive. Il est invité à une expérience. Les sculptures et les peintures de Ouazzani ne se contentent pas de montrer; elles interrogent. La condition humaine, les fractures sociales, les déséquilibres écologiques, la relation entre l’homme et la nature: ces thèmes traversent son univers sans jamais se figer en slogan. Les œuvres respirent, dialoguent avec l’espace, déplacent le regard.

La couleur, notamment, y devient un langage à part entière, un langage de sensation, mais aussi de pulsions. Les formes humaines et animales, stylisées, condensent des récits de vulnérabilité, de résistance, de désir et de menace. En ce sens, Ouazzani touche à l’universel non pas en effaçant ses racines, mais en les transfigurant.

Métalsi convoque à juste titre les rêveries de Gaston Bachelard pour dire cette ouverture du regard et de l’imaginaire. La formule éclaire bien l’expérience que suscitent certaines pièces de Ouazzani: «La contemplation de la grandeur détermine une attitude si spéciale, un état d’âme si particulier que la rêverie met le rêveur en dehors du monde prochain, devant un monde qui porte le signe d’un infini.» Chez Ouazzani, l’œuvre ne ferme pas le sens, elle l’ouvre.

Le déclic d’El Feddan: quand la création sort du cadre

Parmi les moments charnières dans la vie de Ouazzani, l’exposition en plein air sur la Place El Feddan à Tétouan occupe une place décisive. Mohamed Métalsi en fait un véritable point de bascule, non seulement dans le parcours de l’artiste, mais dans sa conception même de l’art. C’est, dit-il, une épreuve du réel. «Confrontées aux palmiers, aux charrettes, aux flux de passants, aux bruits de la ville, les toiles cessent d’exister» comme des surfaces autosuffisantes. Elles entrent dans un rapport dynamique avec leur environnement. Le cadre, jusque-là perçu comme un contenant naturel, apparaît soudain pour ce qu’il est aussi: une frontière.

Ouazzani comprend que l’espace transforme l’œuvre, et que l’œuvre peut, à son tour, reconfigurer l’espace. Dès lors, il engage une mutation radicale: il quitte la stricte planéité, explore des formes hybrides, invente des objets mi-peinture, mi-sculpture, où la couleur épouse le relief et où la ligne déborde. La phrase du critique Lucio Fontana citée dans l’ouvrage résonne avec la trajectoire de Ouazzani: «Nous avons brisé l’enveloppe de la figure et nous avons créé une dimension nouvelle dans l’espace. Nous sortons du cadre de la peinture et de la sculpture.» Sans imitation ni filiation mécanique, Ouazzani rejoint cette ambition de dépassement, ou comment faire de l’œuvre un espace à parcourir, et non un simple objet à contempler.

Ce tournant est d’autant plus important qu’il intervient dans un contexte artistique marocain encore très marqué, à l’époque, par les recherches formelles et certaines dominantes de l’abstraction géométrique. Ouazzani, lui, ose un figuratif libre, engagé, traversé de tensions sociales. Ses figures humaines — en fer, en bois, en pigments — portent les traces de la modernité, ses promesses et ses blessures.

Figures, objets, symboles: une grammaire du trouble

L’univers de Ouazzani repose sur une véritable grammaire symbolique. Rien n’y est purement décoratif. Les objets les plus ordinaires, comme les téléphones, montres, cravates y changent de statut. Ils deviennent des signes, parfois des pièges, souvent des révélateurs: «Le symbole représente un concept qui ne peut être défini ou pleinement expliqué. Il suggère plutôt qu’il révèle, offrant à l’esprit conscient un pont vers les vérités cachées de l’inconscient collectif.»

Métalsi décrit avec précision cette métamorphose du banal. Chez Ouazzani, les objets du quotidien peuvent se charger d’une force critique silencieuse. La cravate nouée trop serrée, le téléphone désincarné, la montre déformée: autant de formes qui disent les contraintes du monde moderne, ses dispositifs d’ordre, ses normes, ses étouffements. Sans discours démonstratif, l’artiste installe un malaise, ouvre une interrogation.

La parole de l’artiste, rapportée dans le texte, donne la clé intime de cette symbolique. À propos de ses motifs récurrents, Ouazzani confie: «La vache qui crie, c’est moi qui crie; le poisson pris au piège, c’est mon propre enfermement».

Bestiaire, métamorphoses et imaginaire de l’inconscient

Une autre grande réussite de Métalsi est sa lecture du bestiaire ouazzanien. Les animaux présents dans l’œuvre onirique ne relèvent ni du naturalisme ni du pittoresque. Ils n’habitent pas des paysages identifiables. Ils évoluent dans un espace trouble, entre mythe, rêve et mémoire, où les formes se déforment, se croisent, mutent.

La vache, le poisson, les créatures hybrides: tous deviennent des figures de passage. Le livre insiste sur cette tension entre fertilité et menace, douceur et agressivité, familier et étrange. La vache nourricière peut se transformer en forme défensive; le poisson lié à l’eau et au subconscient devient ailé, libéré de sa gravité élémentaire. Rien n’est stable, et c’est précisément ce qui fait sens.

Le recours à Jung, à Freud, mais aussi à des imaginaires plus vastes, permet de lire ces figures comme des archétypes en circulation, des formes où s’agrègent peurs, désirs, souvenirs culturels. L’hybridation n’est pas un effet plastique gratuit, mais révèle le caractère instable des significations et la mobilité de l’être.

Les figures de Ouazzani apparaissent comme des organismes en devenir, darwiniens, traversés de mutations et de bifurcations. L’histoire de l’art, comme celle du vivant, ne progresse pas en ligne droite. Elle avance par accidents, variations, formes intermédiaires.

S’il fallait retenir un dernier fil conducteur du livre, ce serait peut-être celui de la couleur. Mustapha Metalsi en parle comme d’un langage, mais aussi comme d’un geste de résistance. Chez Ouazzani, la couleur ne se contente pas d’habiller la forme. Elle agit et les tons éclatent, s’affirment, heurtent parfois. Ils ne cherchent pas la politesse visuelle. Ils ne veulent pas rassurer le regard. Ils le réveillent. Cette palette franche, souvent posée en aplats puissants, inscrit l’artiste dans une tradition expressionniste et anti-académique où la couleur cesse d’être descriptive pour devenir force.

Mohamed Métalsi rappelle, à juste titre, l’héritage des Fauves et la leçon de Matisse, mais aussi la violence émotionnelle d’un Van Gogh. Chez Ouazzani, le rouge peut être pulsation vitale et blessure ouverte; le bleu, espace de méditation et profondeur inquiète; le jaune, intensité solaire mais aussi tension nerveuse. Chaque œuvre compose ainsi une partition où les teintes se répondent.

Le beau-livre éclaire l’œuvre du peintre-sculpteur, sans la refermer. Il nous rappelle que l’art, lorsqu’il est vivant, n’est jamais un sanctuaire fermé. Il est une place publique où les formes continuent de nous regarder.

«Abdelkrim Ouazzani», texte Mohamed Métalsi, 231 pages. Éditions L’Atelier 21, 2026. Prix public: 500 DH.

Par Karim Serraj
Le 06/03/2026 à 11h45