Belkhayat et Doukkali se disputaient le trône de la chanson marocaine. On disait que les femmes préféraient le deuxième, et les hommes le premier. Mais on disait aussi le contraire. Je ne comprenais rien à ce débat, j’écoutais davantage Nass El Ghiwane. Mais j’avais une petite préférence pour Doukkali parce qu’il écrivait et composait ses propres chansons, et pas Belkhayat.
Belkhayat, ce n’était pas ma tasse de thé. C’est du moins ce que je pensais à l’époque. Je me plaisais même à le répéter. Je marquais ainsi mon territoire, ma différence. Et mon cas ne s’est pas arrangé avec le temps, plutôt le contraire. J’ai croisé plusieurs fois l’artiste, pourtant humble et accessible en privé. Je l’ai même trouvé étonnamment intimidé face aux autres, alors que je m’attendais à l’inverse.
Mais j’étais jeune, rebelle et anticonformiste, et Belkhayat me semblait incarner l’exact contraire. Pour moi, il était le chanteur des autres, la génération d’avant, qui donnait l’impression de tourner le dos à la modernité, dans le sens occidental du terme. J’avais sans doute tort, mais c’est comme ça.
Cela ne m’empêchait pas de connaitre ses chansons par cœur. Il n’y avait aucun moyen d’y échapper puisqu’elles inondaient la seule chaine de télévision nationale et la radio officielle: on n’en avait pas d’autre!
Ses romances et ses prestations scéniques représentaient, à mes yeux, un côté beldi qui me laissait de marbre. Je me suis ainsi fermé et pour toujours, me semblait-il, aux mots qu’ils chantaient. Je suis passé à côté.
Dans les années 1990 et plus encore dans la décennie suivante, et alors que Doukkali multipliait les tentatives de recoller à l’air du temps, sans doute pour accrocher un public plus jeune, Belkhayat effectuait le chemin inverse: il ne sortait plus de sa retraite artistique que pour interpréter des chants religieux. J’ai d’ailleurs retrouvé sa trace, tout à fait par hasard, à Nouakchott!
Quelle fut en effet ma surprise quand, au beau milieu des années 2000, et alors que j’effectuais un court séjour dans la capitale mauritanienne, je découvris que Belkhayat y séjournait depuis un certain temps. Il était en quête de spiritualité et se faisait le plus discret possible. Loin du bruit, dans un anonymat presque total.
Cet épisode étrange m’a touché. Je me suis pris d’un attachement inattendu pour la personnalité de Belkhayat, autant que pour une œuvre qui faisait désormais partie de son passé. J’ai encore croisé le chanteur au hasard d’une correspondance d’avion. Son look était transformé, avec barbe de fakir et habit traditionnel…
Je me suis rappelé de ces anecdotes quand, il y a quelques jours, j’ai tourné le “tuner” de ma voiture pour tomber sur l’intro de “Qitar al-Hayat” (littéralement “le train de la vie”). Mais oui! J’avais l’impression d’écouter pour la première fois cette chanson que je connaissais, ou croyais connaître, par cœur.
Je n’étais pas seul en voiture. Je n’ai pas pu m’empêcher de marmonner les paroles en me disant: “Mais qu’est-ce qu’elle est belle cette mélodie”. Grandiose même. Je me suis intérieurement promis de redécouvrir toute l’œuvre passée de l’artiste. Deux ou trois jours plus tard, j’ai appris la nouvelle de son décès. Et j’avais l’exact sentiment d’avoir perdu un membre de la famille. Pas le plus proche mais celui que j’aurais pu, en d’autres circonstances, tant et tant aimer…





