«IMMA, UNE FEMME IMPROBABLE»
Abdellah Ben Mlih
Afrique Orient
Janvier 2026.
Ce récit s’inscrit dans le parcours d’un auteur, docteur d’État en science politique (Sorbonne), universitaire, consultant et conférencier, qui a enseigné la science politique à Paris-IV Sorbonne et Paris-VIII, ainsi que le management dans plusieurs grandes écoles françaises. Auteur de plusieurs ouvrages sur le Maroc, la mémoire et le management interculturel, il dirige aujourd’hui des sociétés de conseil et de formation, et anime un café philo à Franconville depuis 2002. Fort de cette expérience, il nous propose un roman où la fiction s’entrelace à la mémoire pour mieux saisir les paradoxes d’une société marocaine en pleine mutation.
S’inspirant de sa propre histoire familiale, Ben Mlih fait de la ville sainte de Zaouia – double littéraire de Moulay Idriss Zerhoun – le théâtre d’une chronique où la tradition, loin d’être figée, se révèle traversée de tensions, de doutes et de désirs d’émancipation. Le récit s’ouvre sur la figure d’Imma, mère courage, femme de devoir et d’intuition, dont la trajectoire épouse les soubresauts de l’histoire familiale et collective. Si la trame s’ancre dans le réel, l’auteur revendique la liberté du romancier: « une bonne partie du récit ne respecte pas le réel ». Cette hybridation donne au texte une profondeur singulière, où l’intime rejoint l’universel, et où la fiction devient un laboratoire de la mémoire.

La grande force du roman réside dans la qualité de son écriture, élégante et précise, attentive au détail, à la justesse des dialogues, à la complexité des caractères. Abdellah Ben Mlih excelle à restituer l’ambiance d’une maison marocaine, la saveur des gestes quotidiens, la beauté des rituels, mais aussi la violence sourde des non-dits et des conflits générationnels. À travers la figure d’Imma, il interroge la capacité d’une société à se transformer sans se renier. Imma incarne la tradition dans ce qu’elle a de plus noble – fidélité, transmission, sens du sacrifice –, mais elle est aussi le lieu d’une contestation silencieuse, d’une volonté d’émancipation, d’un désir de mobilité, au sens social, symbolique et intime. Comme le souligne Ben Mlih: «Accepter son destin, se soumettre à l’ordre des choses, sont des croyances dont elle a du mal à s’accommoder. Son pragmatisme la met en conflit avec les valeurs dont elle a hérité. Son volontarisme lui fait découvrir les vertus de l’anticonformisme. Alors elle en joue. Elle se met à défier son mari puis son père. Sa colère et sa détermination lui procurent l’énergie nécessaire pour se battre. Elle finit alors toujours par avoir gain de cause en alternant fermeté et diplomatie, colère et persuasion, bouderie et négociation».

Le roman met en scène, avec une grande subtilité, la dialectique entre fixité et mobilité. Zaouia, perchée sur ses collines, semble immuable, mais elle est traversée par des flux, des migrations, des influences extérieures. Les personnages eux-mêmes sont en mouvement: exils, retours, départs pour la ville ou pour l’étranger, ascensions sociales, déclassements. La mobilité n’est pas seulement géographique, elle est aussi sociale, culturelle, psychologique. Les enfants d’Imma, confrontés à l’école moderne, à la langue française, à la tentation de l’exil, vivent dans un entre-deux, tiraillés entre l’héritage familial et les exigences du monde contemporain. La figure du fils qui part étudier en France, la question de l’assimilation, du retour, de la fidélité aux racines, sont abordées avec une rare intelligence, sans manichéisme ni nostalgie.
Mais la mobilité, dans le roman, n’est jamais purement matérielle: elle est aussi une affaire de regard, de langage, de capacité à se réinventer. Les personnages qui réussissent à s’adapter, à inventer de nouveaux modes de vie, sont ceux qui savent conjuguer l’héritage et l’innovation, la fidélité et la créativité. À travers eux, Ben Mlih propose une réflexion profonde sur la possibilité d’une modernité enracinée, d’une identité ouverte, capable d’accueillir le changement sans perdre son âme. Cette tension se lit dans les scènes du quotidien, dans les dialogues entre générations, dans les hésitations et les rêves des jeunes, mais aussi dans la mélancolie des aînés, conscients de voir s’effriter un monde qu’ils croyaient immuable.
C’est ici que la lecture du roman trouve un écho saisissant dans la pensée du sociologue Zygmunt Bauman, qui a forgé le concept de «modernité liquide» pour décrire notre époque. Dans «La vie liquide» (Fayard, 2006), Bauman écrit: «La vie liquide est une vie précaire, vécue dans des conditions d’incertitude constante». Cette précarité, cette nécessité de se réinventer sans cesse, traversent le roman d’Abdellah Ben Mlih, où la tradition n’est jamais un simple héritage, mais une matière vivante, travaillée par le doute, la mobilité, l’ouverture à l’autre. Plus loin, Bauman précise: «Dans une société liquide moderne, il n’y a plus de structures durables, et les individus doivent apprendre à vivre dans un monde où tout est transitoire, flexible, incertain». (La vie liquide, p. 14)
Dans cette réflexion sur la mémoire et l’identité, on retrouve l’intuition de Paul Ricœur: «La mémoire n’est pas seulement conservation du passé, elle est aussi travail d’appropriation et de réinterprétation» («La mémoire, l’histoire, l’oubli», Seuil, 2000). Le roman de Ben Mlih illustre ce travail de la mémoire, où le passé familial devient source de questionnement et de création.
Sur la question de la transmission et de l’émancipation, Hannah Arendt rappelle: «L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité». («La crise de la culture», Gallimard, 1972). Imma, en transmettant ses savoirs et en encourageant ses filles à penser par elles-mêmes, incarne cette responsabilité et cette ouverture à l’avenir.
Enfin, sur la tension entre tradition et modernité, Albert Camus écrivait: «L’homme a besoin de racines, mais il a aussi besoin de routes». («Actuelles», Gallimard, 1950). Ce dilemme traverse tout le roman, où les personnages cherchent à concilier fidélité aux origines et désir de mouvement.

La transmission, au cœur du livre, n’est pas seulement verticale, elle est aussi horizontale. Le roman accorde une grande place aux solidarités féminines, aux réseaux d’entraide, aux moments de partage et de complicité qui permettent aux femmes de résister à l’ordre patriarcal. Imma, en initiant ses filles à la couture, à la cuisine, à la gestion du foyer, mais aussi en les encourageant à penser par elles-mêmes, incarne une pédagogie de l’émancipation, où l’apprentissage du savoir-faire va de pair avec l’apprentissage du savoir-être: «La maîtresse de maison consacre ses après-midis à la transmission de ses habiletés à une assemblée de jeunes filles auxquelles la Tradition et la misère ont barré le chemin de l’école. Les séances d’apprentissage de la couture se déroulent dans une pièce ouverte donnant sur le patio. Assise en tailleur au milieu de la pièce, entourée de ses propres filles auxquelles sont associées d’autres apprenties, Imma prend plaisir à expliquer, à montrer, à faire faire, à contrôler et à répondre aux questions».
Le roman s’attarde aussi sur la question du langage, de la transmission des mots, des proverbes, des dictons, qui sont autant de passerelles entre les générations. Imma, souvent confrontée à ses propres limites, à son analphabétisme, fait de la parole un instrument de résistance et de transmission: «Les lunettes avec lesquelles je regarde le monde sont celles d’une femme qui n’a reçu aucune instruction, en dehors des enseignements que nos parents et nos aînés nous ont transmis oralement. Ce qui est loin de suffire pour vivre dans un monde si compliqué. Le verre gauche de mes lunettes, c’est mon cœur, le verre droit est mon bon sens. Parfois, j’ai le sentiment d’être atteinte d’une myopie incorrigible».
La modernité, dans le roman, n’est jamais idéalisée. Elle est source de ruptures, de souffrances, de déracinements, mais aussi d’espérance. Les enfants d’Imma, en partant étudier à Meknès ou en France, découvrent l’anonymat, la liberté, mais aussi la solitude, la difficulté de se faire une place dans un monde régi par d’autres codes. Le roman n’élude pas la question de l’exil, du retour, de la nostalgie, du sentiment d’être étranger à soi-même et aux autres. Mais il montre aussi la capacité de résilience, d’adaptation, d’invention, qui permet à chacun de trouver sa voie, de se réconcilier avec son histoire, de faire de la mobilité une chance et non une menace.
Ce qui distingue profondément le roman d’Abdellah Ben Mlih, c’est la qualité du regard porté sur la société marocaine. L’auteur, universitaire, consultant, spécialiste du management interculturel, met à profit son érudition pour éclairer les enjeux de son récit. Les références à l’histoire, à la sociologie, à l’anthropologie, sont nombreuses, mais jamais pesantes: elles servent à donner du relief aux personnages, à situer leurs trajectoires dans un contexte plus large, à montrer que l’intime est toujours traversé par le social et le politique. Ben Mlih n’est pas un nostalgique de la tradition ni un chantre naïf de la modernité. Son roman est traversé par une tension féconde entre le désir de préserver ce qui fait la richesse de la culture marocaine, et la nécessité de s’ouvrir au monde, d’inventer de nouvelles formes de vie, de repenser les rapports entre les sexes, entre les générations, entre le local et l’universel.
En somme, «IMMA, une femme improbable» est un roman d’une grande maturité, porté par une écriture exigeante et généreuse, qui honore la littérature marocaine contemporaine. À travers la trajectoire d’Imma et de sa famille, Abdellah Ben Mlih nous invite à repenser la place de la mémoire, de la femme, de la tradition et de la modernité dans nos sociétés. Son livre est une méditation sur la complexité du réel, sur la difficulté, mais aussi la beauté du passage, sur la possibilité d’inventer une modernité fidèle à ses racines. Un texte à la fois enraciné et ouvert, personnel et collectif, qui donne à voir, à comprendre et à espérer.
Références:
Zygmunt Bauman, La vie liquide, Fayard, 2006.
Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, 2000.
Hannah Arendt, La crise de la culture, Gallimard, 1972.
Albert Camus, Actuelles, Gallimard, 1950.








