La solennité d’une remise de diplôme, la chaleur d’une réunion entre amis et la joie de célébrer un homme dont la liberté a été si durement éprouvée. Lundi 19 octobre 2026, au Cercle de l’Union interalliée, rue du Faubourg-Saint-Honoré à Paris, l’hommage rendu à Boualem Sansal par l’École libre des sciences politiques (ELSP) a réuni ces trois dimensions. Autour de l’écrivain, des ministres, des diplomates, des auteurs et des proches ont partagé une cérémonie simple dans son esprit, profondément amicale dans son expression.
Le président de l’établissement, le docteur John Thomas, lui a remis un diplôme de Philosophiae Doctor en Lettres, en présence du corps professoral et de membres du conseil d’administration. Cette distinction, qui s’ajoute à son doctorat en économie obtenu dans les années 1990, salue sa contribution éminente à la littérature, à la pensée humaine et à la défense de la liberté intellectuelle.
Élu à l’Académie française le 29 janvier 2026, au fauteuil de Jean-Denis Bredin, Sansal a choisi de répondre à cet hommage en revenant sur les expériences qui ont façonné son écriture. Son intervention a conduit l’assistance de la guerre civile algérienne à l’univers carcéral, puis au pouvoir inattendu d’un poème.
John Thomas salue une liberté éprouvée
Dans son hommage, John Thomas, rapproche l’œuvre de l’épreuve traversée par son auteur. «Vous avez été emprisonné à cause de vos idées, à cause de la vérité que vous défendiez», déclare-t-il. Le président de l’ELSP souligne ainsi le prix personnel payé par un écrivain dont l’attachement à la langue française accompagne le refus des intimidations.

Son propos se fait plus intime lorsqu’il évoque la manière dont Sansal raconte sa détention. «Je pense que cette souffrance, elle est toujours en vous quelque part, mais que par pudeur, vous ne voulez pas la communiquer totalement.» Derrière la retenue du récit, John Thomas perçoit une blessure que la reconnaissance publique ne suffit pas à effacer. Il invite à entendre ce que l’écrivain choisit de livrer, tout en respectant ce qu’il garde pour lui.
Cette attention à l’homme donne sa tonalité à la cérémonie. Les honneurs célèbrent une œuvre, mais les paroles échangées s’adressent aussi à celui que ses amis ont attendu, défendu et retrouvé.
Noëlle Lenoir et la littérature comme résistance
Ancienne ministre et présidente du Comité Boualem Sansal, Noëlle Lenoir a aussi pris la parole pour inscrire l’hommage dans la continuité de cette mobilisation. «On est ici en présence d’un homme universel, d’un écrivain qui est un écrivain mondial, qui est un combattant de la liberté et qui est aussi un résistant», affirme-t-elle.
Ce portrait rassemble les dimensions d’un engagement qui dépasse, à ses yeux, le seul destin du romancier. Défendre Sansal revenait à défendre la possibilité d’écrire, de contester et de penser librement. Elle rappelle le rôle du Comité de soutien et de ses animateurs durant l’emprisonnement de Sansal, parmi lesquels Arnaud Benedetti, Stéphane Rozès et Kamel Bencheikh.

«La littérature, c’est une forme de résistance quand elle n’est pas courtisane», poursuit Noëlle Lenoir. La formule donne à la création une exigence d’indépendance: l’écrivain conserve sa force lorsqu’il refuse de mettre son talent au service de la complaisance. Évoquant les poèmes que Sansal a fait entrer dans la vie des détenus, elle souligne la portée de ce geste dans un univers de contrainte.
La libération de l’écrivain a d’ailleurs ouvert une nouvelle étape. Le Comité de soutien est devenu le Comité Boualem Sansal pour la liberté d’expression. Noëlle Lenoir entend prolonger l’action collective autour de la littérature, de la culture et de l’accès à une information pluraliste.
De la science à l’énigme humaine
Lorsque Boualem Sansal prend la parole, il revient d’abord à l’homme de science qu’il fut. Il décrit une existence structurée par les nombres, la rationalité et la recherche d’explications. Puis la guerre civile algérienne a bouleversé cet ordre intérieur. «On est fabriqué par les événements extrêmes», dit-il. Dans cette phrase se dessine l’origine d’une écriture travaillée par les ruptures, par ces moments où l’expérience déborde les instruments dont on dispose pour la comprendre.
L’évocation de la violence lui fait retrouver le vertige de cette découverte. «Tout ce que j’avais comme système de compréhension du monde, la science, l’économie, le droit, l’histoire, tout ça tombe.» Face à des comportements humains devenus inconcevables, les explications habituelles lui paraissent soudain insuffisantes. C’est cette insuffisance qui le pousse à chercher ailleurs, à interroger ce que les analyses politiques ou économiques laissent échapper.
Dans son récit, la littérature naît de cette recherche. Sansal convoque Albert Camus, revient sur le mystère de «L’Étranger» et s’interroge sur les limites du langage face à une violence extrême. Comment dire ce que les mots ordinaires, forgés dans un monde familier, semblent incapables de contenir? Comment raconter sans réduire l’expérience à une explication rassurante?
«Chaque livre, pour moi, est une douleur parce qu’on s’enfonce dans l’incompréhension», confie-t-il. La phrase éclaire le travail d’un romancier pour qui écrire oblige à approfondir l’énigme humaine. La reconnaissance dont il fait l’objet ne le dispense pas de cette inquiétude. Elle donne au contraire à entendre, derrière l’académicien honoré, un auteur toujours aux prises avec les mystères de l’être humain.
La solidarité reçue derrière les murs
Le récit de la détention ramène ensuite l’assistance vers une autre expérience: celle du soutien qui parvient à un prisonnier par bribes, à travers des noms, des nouvelles et des images. Sansal raconte comment le comité a progressivement pris forme dans son esprit. D’abord lointaine et difficile à saisir, cette mobilisation est devenue une présence essentielle.
Le titre de son livre «La Légende» prend ici une signification particulière. «La légende, c’est le comité», raconte-t-il en évoquant le cheminement de cette idée. Sansal déplace ainsi le centre du récit vers les personnes qui ont porté sa cause. À travers elles, il retrouve le lien entre son expérience de prisonnier et le monde extérieur. Cette manière de partager l’hommage avec ses soutiens donne une profondeur supplémentaire à la cérémonie: celui que l’on distingue tient à rappeler le rôle des autres dans l’épreuve qu’il a traversée.
«Quand on découvre que des gens se battent pour vous, pour la liberté, ah ça vous donne une pêche extraordinaire», témoigne-t-il. La familiarité de l’expression restitue la vigueur de ce secours. Savoir que des personnes se mobilisent au nom d’un principe commun permet de tenir et de retrouver une force que l’enfermement cherche à épuiser.
À ceux qui l’ont défendu, Sansal dit sa reconnaissance avec les mots de la parenté: ils sont devenus sa famille. Ce passage éclaire la joie de la soirée parisienne. Plusieurs de ceux qu’il découvrait à distance sont désormais auprès de lui. L’hommage circule dans les deux sens: les invités célèbrent son courage, tandis que l’écrivain rappelle ce qu’il doit à leur engagement.
Quand la poésie ouvre un espace de liberté
L’un des récits les plus saisissants de son intervention concerne les poèmes récités en prison. Sansal raconte s’être approché de détenus absorbés par leurs lectures religieuses et avoir commencé à déclamer des vers français. Selon son témoignage, l’attention suscitée a fait naître un rendez-vous qu’ils lui demandaient ensuite de renouveler.
«Mais la poésie, c’est pas des mots, c’est une musicalité, c’est magique», explique-t-il. Dans cette scène, l’effet du poème passe par le rythme et par la voix, au-delà de la compréhension immédiate de la langue. L’écrivain décrit la possibilité d’une rencontre là où les appartenances et les convictions semblaient enfermer chacun dans son propre univers.
Il résiste pourtant à la tentation d’en tirer une recette. «On ne peut pas expliquer cette expérience. Il faut l’écrire et on peut la sentir ou ne pas la sentir.» Cette réserve prolonge sa réflexion sur la création: la littérature transmet une expérience dont le lecteur demeure libre de se saisir.
Enfin, Sansal ramène la responsabilité vers chacun: «L’ennemi de l’homme, c’est lui-même.» La formule invite à examiner nos renoncements et notre capacité à nous montrer à la hauteur des libertés reçues. Au Cercle de l’Union interalliée, le diplôme remis à l’écrivain a ainsi pris place dans une conversation plus vaste sur ce que le savoir engage. Honorer Boualem Sansal, ce soir-là, déjà détenteur d’un doctorat en économie, c’était aussi écouter un homme continuer à chercher, à douter et à transmettre, entouré de ceux dont la solidarité l’avait aidé à tenir.




