Le premier roman d’Hélène Lotito (éd. Fugue, janvier 2026) s’ouvre sur une enfance algéroise encore traversée de jeux, de gourmandise et de rituels minuscules. Nana grandit au début des années 1990 avec Soraya, Émilie, Nora et Aminata. Il y a les anniversaires, les trajets vers l’école, les complicités enfantines, les gâteaux dévorés en cachette, les rêveries sous un tilleul. Mais, autour de ce petit monde, le pays se resserre. La guerre civile n’est d’abord qu’une menace diffuse, un grondement en lisière, avant de gagner toute la ville. La «décennie noire», où le Front islamique du salut (FIS) combat l’État algérien, fait un quart de million de victimes, provoque des attentats-suicides et des barrages militaires à longueur de journée.
Le basculement arrive presque à voix basse. Dans la maison, les adultes parlent derrière les portes. «Il faut partir…» dit-on dans les couloirs. Le père n’a plus d’espoir: «Le Consul me dit que c’est grave… Le FIS prend de l’ampleur». Tout se joue là, dans ce passage du murmure à la décision. Ce que Nana surprend n’a rien d’un grand discours historique; ce sont quelques phrases volées, et cela suffit pour que l’enfance se fende.
La première partie, «La vie bleue», restitue admirablement cette perception enfantine. Le monde y demeure intensément sensible, immédiat, plein de couleurs et d’élans. Nana et Soraya jouent à être des sirènes, parlent d’amour, mangent jusqu’à l’excès, et vivent encore dans une temporalité préservée. Ce qui frappe ici, ce n’est pas seulement la présence d’une narratrice enfant, mais la manière dont la langue épouse ses mouvements. Les phrases avancent par bonds, par reprises, par accumulations, comme si la pensée courait plus vite qu’elle ne se rangeait. Le texte ne singe pas l’enfance; il retrouve son désordre, sa vitesse, sa logique propre.

La rupture prend la forme d’un départ organisé par les parents, qui décident d’envoyer leurs enfants poursuivre leurs études en France. Souad part d’abord, Nana la rejoint un an plus tard.
Exil et désenchantement
Avec ce trajet commence «La vie grise». Le changement n’est pas seulement géographique; il affecte aussitôt la perception. Par la fenêtre du train, Nana ne voit plus qu’une matière terne, entassée, sans lumière: «des immeubles … des cheminées qui s’empilent comme les antennes télé à Alger … Le ciel, les façades des immeubles et les trottoirs, gris. Les gens même, gris». Le choc est là, dans cette monochromie soudaine qui inverse les repères. «On dirait qu’on a remonté le temps, on dirait qu’on est dans le passé», pense-t-elle. À Villetaneuse, la banlieue ne représente pas seulement un nouveau décor, mais prend la forme d’un appauvrissement du monde sensible.
C’est aussi en France que Nana découvre qu’un déplacement peut produire une identité bancale. Elle croyait rejoindre un ailleurs familier; mais elle apprend vite qu’elle y sera regardée comme déplacée. Le lycée devient le lieu de cette épreuve: accent scruté, appartenances assignées, maladresses transformées en stigmates. Le roman ne dramatise pas artificiellement ces scènes; il montre au contraire comment l’exil se dépose dans des humiliations ordinaires, dans une série de petites blessures qui finissent par altérer le rapport à soi.
Parallèlement, Souad glisse vers la maladie mentale. Là encore, Hélène Lotito évite les simplifications. La psychose n’est pas donnée comme un bloc clinique, mais approchée depuis la conscience incomplète de Nana, qui ne sait ni nommer ni interpréter ce qu’elle voit. C’est précisément ce point de vue qui rend ces pages si troublantes. Souad peut encore inventer des refuges, transformer la nuit en «vaisseau spatial», bercer sa sœur avec des étoiles et des paillettes bleues, puis, presque dans le même mouvement, devenir inquiétante, inaccessible, saisie par une crise où son regard est «rouge, mort et fou à la fois». Le roman tient ensemble ces deux vérités: la grâce de Souad et sa destruction progressive.
La narration gagne ici en densité. À mesure que Nana grandit, la langue se modifie elle aussi. Les perceptions deviennent plus sombres, les images plus chargées, la phrase plus ample. Ce n’est pas une coquetterie de style, mais le signe d’un passage: quelque chose de l’enfance se retire, et le roman accompagne cette perte jusque dans son rythme.
Deux sœurs face au monde
Le cœur du livre bat dans la relation entre Nana et Souad. Les parents sont présents, bien sûr, mais comme à demi effacés par leur propre inquiétude. Ils protègent, organisent, surveillent, tentent de tenir debout. Le père gronde: «ça suffit, ça va faire cinq fois qu’il me dit d’aller me coucher», dira Nana. La mère, yemma, a des yeux qui «font peur». Mais ce sont surtout les deux sœurs qui occupent l’espace du roman, chacune à sa façon, l’une découvrant le monde, l’autre s’y brûlant.
Nana avance par curiosité, par insolence parfois, par appétit de vivre. Elle absorbe tout ce qui l’entoure. Sa voix porte d’abord le heurt, la répétition, le collage enfantin, puis elle s’assombrit et se creuse. Quelque chose de plus inquiet, de plus réflexif, s’installe dans sa manière de dire.
Souad, elle, est sans doute le personnage le plus saisissant du livre. Elle concentre à la fois l’éblouissement, la rébellion et la menace. Nana confie à son petit ami Erwann: «Tu sais, Erwann, ma sœur est folle. J’ai peur parfois, j’ai peur que ce soit contagieux». La phrase est nue, presque brutale, et c’est ce qui la rend si forte. Souad est d’abord vue comme «la plus belle princesse d’Égypte qu’on ait jamais vue». Son regard, capable «d’ordonner les planètes d’un froncement de sourcil», impose une présence presque mythique. En exil, elle s’entête à sauver quelque chose de l’Algérie en répétant ses gestes, ses saveurs, ses habitudes. Lorsqu’une dame française lui reproche de vendre des gâteaux dans le train, elle réplique: «Si je veux faire des baklavas, je les fais». Dans cette réponse se lit tout à la fois la fierté, la fatigue et le refus de se laisser redresser par le regard de l’autre.
Les figures secondaires comptent moins pour elles-mêmes que pour ce qu’elles révèlent de Nana et de Souad. Erwann ouvre un horizon sentimental, presque une trouée d’air dans un récit longtemps dominé par la contrainte et la peur. Nana le regarde avec humour: ses yeux sont «bleus comme pas permis». Puis le désir s’y mêle, sous la forme d’une vision étrange et tendre: «une petite fille qui tourne dans sa robe bleue et blanche». Quant aux parents, ils restent souvent au téléphone, à répéter «Tout va bien» depuis Villetaneuse pour rassurer les grands-parents restés en Algérie. Peu à peu, cette formule cesse d’être anodine. Elle devient une discipline intime, une manière de tenir debout malgré la désagrégation.
Le double exil
La France n’a rien ici d’un salut simple. Elle protège, certes, mais elle trie, classe et rappelle sans cesse aux arrivants la place qu’on leur assigne. C’est l’une des réussites du livre que de ne jamais opposer schématiquement un pays perdu et un pays d’accueil. L’exil ne se referme pas avec le voyage. Il se prolonge dans les corps, dans la langue, dans les gestes, dans l’impression persistante d’être déplacée partout. Chez Nana, cette déchirure prend une forme très concrète: elle ne sait plus toujours comment parler, comment se tenir, comment s’habiller, comme si chaque choix risquait de la trahir.
Le livre accorde aussi une place décisive au mensonge, non comme simple tromperie, mais comme technique de survie. Dès l’enfance, Souad invente, déforme, enchante. Elle fabrique des récits pour rendre le réel habitable. Lorsqu’elle rejoint sa sœur dans le lit et joue à l’astronaute, invitant Nana à fermer les yeux pour sentir le vent, elle ne fuit pas le monde: elle lui oppose une puissance d’imagination. Plus tard, le mensonge prend une autre fonction. Les filles reprennent à leur compte le «Tout va bien» des parents. Elles aussi mettent en scène un ordre fictif pour protéger ceux qu’elles aiment et pour se protéger elles-mêmes. Ce motif est l’un des plus beaux du roman, parce qu’il montre comment l’invention peut être à la fois enfance, tendresse et dernier rempart contre l’effondrement.
Il y a là, aussi, une charge politique plus sourde. Quand Nana, dans une scène d’une grande violence intérieure, s’imagine se couper la main et répète qu’elle ne veut pas «vivre cette vie», le texte touche à quelque chose de plus vaste que le seul destin individuel. Il dit la fatigue d’une jeunesse à qui l’on demande d’hériter sans discuter, de porter les ruines des adultes, de s’installer dans des vies déjà décidées pour elle.
Apprendre à vivre
Dans «La vie blanche», le roman n’efface rien, mais il entrouvre une possibilité. Nana y découvre l’amour, le désir, une forme de liberté moins abstraite, plus concrète. Avec Erwann, elle accède à une relation faite de douceur et de confiance, qui ne guérit pas les blessures mais modifie légèrement la pesanteur du monde. C’est peu, et c’est beaucoup.
Le titre du roman prend alors tout son relief. Hélène Lotito l’emprunte à Nicolas Mathieu: dans «Connemara», un personnage s’accroupit avant de sauter dans le vide «comme pour se battre». Reprise par Lotito, l’image cesse d’être seulement celle d’un affrontement. Elle devient une posture d’élan. Il ne s’agit plus tant de vaincre que de refuser l’immobilité, de continuer à avancer malgré ce qui brise, malgré la honte, malgré la peur, malgré l’héritage trop lourd. C’est là que le livre trouve sa justesse la plus nette: dans cette idée que vivre, pour certains, commence par un mouvement presque imperceptible contre la résignation.
«Comme pour se battre», Hélène Lotito, 208 pages. Éditions Fugue, 2026. Disponible en précommande dans les librairies.




