Art et artisanat (EP1). Comment le zellige fassi s’impose sur la carte mondiale de l’architecture

Le zellige fassi. (Y.Jaoual/Le360)

Le 20/02/2026 à 21h00

VidéoSymbole éclatant de l’artisanat marocain, le zellige de Fès continue de rayonner bien au-delà des frontières du Royaume. Derrière chaque pièce se cache un savoir-faire ancestral transmis de génération en génération, faisant de cette mosaïque unique un ambassadeur du patrimoine architectural national à travers le monde.

Parmi toutes les industries artisanales marocaines qui ont acquis une renommée internationale, le zellige fassi demeure un emblème d’authenticité. Solidement enraciné dans sa ville d’origine, Fès, il conserve son identité singulière. Chaque pièce y est façonnée par des artisans qui, depuis des siècles, préservent ce patrimoine vivant, perpétuant ses couleurs et ses motifs géométriques minutieux qui ont marqué l’histoire de l’architecture marocaine.

À l’est de la ville, derrière le mont Zalagh, des dizaines d’artisans poursuivent le métier de leurs ancêtres, loin de l’agitation urbaine. Les colonnes de fumée qui s’élèvent signalent la présence du complexe industriel d’Al-Qaâda, situé à proximité immédiate de la carrière d’argile exclusivement dédiée à la fabrication du zellige traditionnel.

Dans un entretien avec Le360, Abdelatif Hissouf, artisan fort de plus de quarante ans d’expérience dans la fabrication du zellige, retrace son parcours. Formé par les maîtres artisans de la médina de Fès, eux-mêmes héritiers d’un savoir transmis depuis 1920, il consacre sa vie à préserver et à enrichir cet héritage culturel. Aujourd’hui, il est devenu le principal exportateur national de zellige fassi vers les pays européens.

Selon lui, le secret de l’excellence du zellige de Fès réside dans son argile unique, introuvable ailleurs dans le monde ni même dans d’autres régions du Royaume. Issue exclusivement des montagnes de Benjellik, cette argile contient près de soixante-quinze minéraux, conférant à chaque pièce un éclat particulier et une vitalité remarquable sous les mains expertes de l’artisan.

La fabrication d’une pièce de zellige, appelée bejmat, passe par plus de seize étapes. Tout commence par l’extraction de l’argile brute de la carrière, transportée ensuite à l’atelier où elle est plongée dans des bassins d’eau et bouillie pendant 24 heures, jusqu’à obtenir une consistance proche de celle d’une pâte levée.

Après ébullition, l’argile est recouverte de plastique et laissée au repos toute une nuit. Elle est ensuite disposée sur une couche de cendre dans des moules rectangulaires de dix centimètres pour lui donner sa forme initiale. Vient alors l’étape du séchage: une journée en été, jusqu’à trois jours en hiver.

Une fois séchés, les carrés d’argile sont manipulés avec une extrême précaution pour éviter toute cassure. À l’aide d’un gabarit et d’un marteau tranchant, l’artisan découpe les pièces avec précision pour obtenir le bejmat. Un artisan expérimenté peut tailler jusqu’à mille pièces par jour.

Intervient ensuite le maître cuiseur, spécialiste de la disposition géométrique des pièces dans le four. Les pièces y sont enfournées une seule fois pendant plus de trois heures afin d’obtenir leur couleur finale. À partir d’un mélange de sable et de produits naturels, les artisans élaborent minutieusement les teintes souhaitées.

Le bejmat entre ensuite dans la phase d’émaillage: il est recouvert des couleurs choisies par le client, puis replacé au four pour fixer définitivement la teinte. Une fois cuit, le carreau émaillé est prêt à être découpé et assemblé dans sa composition géométrique finale. Là encore, l’expertise du maître artisan se révèle déterminante.

Les pièces circulent ensuite entre plusieurs spécialistes: le maître graveur, le dessinateur, le tailleur, le finisseur et enfin le maître poseur, qui dispose les petites pièces au sol avec une précision extrême, en respectant scrupuleusement les formes géométriques prévues.

«Il existe des centaines de motifs géométriques. Chaque maître les connaît par cœur et peut les reproduire de mémoire selon son expérience», explique l’artisan. Les pièces sont assemblées à l’envers, la face du zellige tournée vers le bas.

Animé depuis l’enfance par l’amour du métier, Abdelatif Hissouf exporte son zellige depuis plus de 17 ans à travers le monde. Le marché américain représente à lui seul 98% de ses exportations, en raison de l’appréciation qu’y suscite l’artisanat authentique et la reconnaissance de sa valeur entièrement faite main.

Il conclut en soulignant que la qualité du zellige fassi est protégée par le label Made in Morocco, garantissant l’origine de ce patrimoine et le protégeant de toute appropriation. Aucune autre nation ne peut rivaliser avec cet art, insiste-t-il, puisque son argile originelle ne se trouve qu’à Fès.

Déterminé à préserver cette tradition, l’artisan veille à ce que le métier demeure marocain, transmis manuellement de génération en génération, tout en continuant à innover pour mettre en lumière le savoir-faire exceptionnel des artisans et l’unicité de la mosaïque fassie sur la scène internationale.

Par Youssra Jaoual
Le 20/02/2026 à 21h00