Échappées sahariennes… Avec les Reguibat

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ChroniqueC’est historiquement dans le Draâ puis à Seguia al-Hamra que vivait l’ancêtre fondateur des Reguibat et c’est symboliquement des montagnes du pays Jbala qu’ils rattachent leur filiation…

Le 04/06/2022 à 10h59

Des années de recherche dans les méandres de la généalogie m’ont fait entrevoir un ensemble de réalités, des plus évidentes aux plus complexes.

On peut adhérer ou non aux logiques généalogiques fondées parfois sur des documents et sur des arbres solidement documentés; d’autres fois sur des croyances profondément établies sans d’autres preuves tangibles à l’appui que le sentiment d’appartenance à un même corps.

Soit! Mais comment faire l’impasse sur les autres données concordantes depuis les apports de la toponymie en passant par ceux de l’ethnosociologie?

Après une chronique consacrée aux Rhamna, qui font partie des tribus sahariennes ayant effectué une montée impressionnante vers le Haouz de Marrakech dans la mouvance des Saâdiens, l’envie m’est venue cette semaine de parcourir les pérégrinations en sens inverse des Reguibat.

Nous voici face à un immense groupement tribal dont les premières importantes phases d’expansion de l’espace pastoral commencent au tout début du XVIIe siècle depuis le centre historique de Seguia al-Hamra avant de s’engager progressivement vers le Zemmour et l’Adrar mauritanien.

Mais c’est certainement dans le Draâ que vivait l’ancêtre fondateur de la tribu et c’est symboliquement des montagnes du pays Jbala que les Reguibat rattachent leur filiation, reliée à Mohamed Cheikh, fils aîné de Moulay Abd-Salam ben Mchich, pôle mystique et «perle du soufisme» inhumé au sommet du mont Allam.

Sur l’origine de l’arrivée de leur grand ancêtre dans le Sud, on rapporte que Sidi Ahmed se serait établi au Tafilalet, en prenant comme épouse, Fatima-Zahra, fille de Mohamed el-Fadil, avant de prendre la direction de l’Oued Draâ dans la région de Mhamid L'Ghozlane.

Enterré dans cette région, il laisse un fils, de naissance posthume, appelé pour cette raison, tout comme son père, Sidi Ahmed, élevé par ses oncles maternels dans la région de l’Oued Draâ, mort à Regba, près de Tata.

Son fils, pareillement de naissance posthume, est le troisième du nom de Sidi Ahmed, le premier surnommé Rguibi.

Né vers 1590, en un lieu appelé Kharaouî, près de l’Oued Draâ, Sidi Ahmed Rguibi effectua vers 1610 une longue retraite spirituelle à Saguia al-Hamra et s’illustra par son ascèse, jusqu’à sa mort vers 1665 à Oued al-Habchi (affluent de Seguia al-Hamra) où il laisse son nom à une zaouïa.

Ses descendants, dits Reguibat découlent des lignées de ses fils, Qassim, Ali, Aâmer et Ibrahim qui se ramifièrent plus tard en deux principales branches : les Reguibat Cherq (fils de Qassim, dits aussi pour cela Gouassem) et les Reguibat Sahel (issus des lignées des trois autres frères).

Enrichis par les effets vivifiants du mixage avec d’autres éléments ethniques à travers notamment leur politique matrimoniale, les Reguibat, forts de leur prestige religieux, de la protection initiale des Tekna d’Oued Noun, marquèrent progressivement l’élargissement de leur zone de nomadisation et leur prépondérance.

Ils laissent par ailleurs les appellations de leurs fractions et sous-fractions dans la toponymie en différentes régions du Royaume: les Thalate dont le nom est présent en tant que tel avec un douar près de Rhamna dans le Haouz de Marrakech; les Ayaycha avec entre autres personnalités de renom, Ahmed ben Mohamed Ayyachi Rguibi Abdi, grand caïd de tribu au milieu du XIXe siècle; les Bouihate qui laissent leur nom à plusieurs groupements près d’Essaouira, au sein des Rehamna, chez les Tekna du Haouz, à Abda ou au nord de la Chaouia…

Quant à leur nom générique, on le retrouve en tant que tel avec un ensemble de lieux dits Reguibat, chez les Rehamna, près de Safi ou dans la région de Sidi Bennour…

Sans oublier les autres lieux où séjournent des hommes adulés reliés à la tribu.

A Safi et à Abda, ils fournirent à ce titre plusieurs personnalités de renom citées par le Faqih Abdi Kanouni…

A Ben Grir se trouve le sanctuaire d’un des leurs, Sidi Ibrahim, dit Sidi el-Khlil.

Comment oublier aussi les zaouïas fondées par Sidi Brahim Labsir Rguibi, disciple du cheikh Illighi et fondateur de plusieurs zaouïas Bassiriya, d’obédience Derqaouia, à Marrakech (Rmila), chez les Rhamna (près de Ben Grir), à El-Brouj (chez les Béni Meskine), avant de prendre la direction du Haut Atlas et de fonder sa fameuse zaouïa des Béni Ayat dans la région de Beni Mellal!

Et ce n’est sûrement pas le fruit du hasard si Sidi Ahmed Aroussi, issu initialement du pays Jbala, avait trouvé refuge chez ses cousins Reguibat à Seguia Hamra.

Son origine est en effet renvoyée pareillement à la tribu Beni Arouss qui avait hébergé au IXe siècle, les premiers Idrissides en la personne de Slimane (surnommé Sellam), fils du prince Mezouar dont l’un des descendants est, cinq générations plus tard, le saint révéré Moulay Abd-Salam.

Selon les récits, le père de Sidi Ahmed Aroussi Ould Moulay Omar, originaire du pays Jbala, avait pris le cap pour Kairouan où son fils est venu au monde dix ans plus tard, soit en 1582.

Rejoignant la terre de ses ancêtres en pays Jbala, Sidi Ahmed Aroussi prit ensuite son bâton de pèlerin vers la Chaouia, précisément à Settat où il épousa une femme du cru, dont il eut un fils, nommé Sidi Mhammed Aroussi.

Là, le prestige spirituel des Aroussiyin est d’ailleurs notable avec la Zaouïa de Sidi Larbi Aroussi, d’obédience Cherqaouiya et dont les liens avec la Zaouïa saharienne du Tajakant sont signalés.

Quant à Seguia al-Hamra, lieu de son ascèse au sein des Rguibat, Sidi Ahmed Laâroussi y donne naissance à trois fils, que sont Bou-Mahdi, Tounsi et Ibrahim Khalifa, considérés comme les ancêtres des Aroussiyin du Sud.

Leurs zaouïas, d’obédience chadiliya, s’illustrèrent dans la diffusion du savoir et dans le combat commun contre la double occupation franco-espagnole illustrant cette dualité entre le religieux et le guerrier au sein de la société maure.

Entre les vicissitudes de l’histoire avec leurs découpages absurdes du territoire chers aux chantres des scissions, et les caprices de la nature dont dépendent la vie des hommes et des précieux troupeaux, les Reguibat, «Fils des Nuages», nous offrent plusieurs leçons dont un exemple frappant d’interpénétration du Nord au Sud.

Par Mouna Hachim
Le 04/06/2022 à 10h59