Quand le foot, pourtant macho, libère les femmes

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naâmane Guessous.

ChroniqueLongtemps, le football est resté une affaire d’hommes: virile, bruyante, volontiers machiste. Des hommes souvent persuadés de détenir la vérité tactique universelle, assénée au café entre deux gorgées de thé refroidi, beaucoup de fumée… et très peu de remise en question. Les femmes, elles, longeaient ces terrasses sans ralentir.

Le 02/01/2026 à 11h00

Elles passaient vite, sans regarder, pour échapper aux commentaires… et préserver la réputation familiale. Puis le football a changé. Ou plutôt: le Maroc a changé avec le football.

Aujourd’hui, avec la CAN organisée au Maroc, le foot ne se regarde plus seulement entre hommes. Il se partage. Il se vit en famille. Il se crie, se chante, se zaghrate, se youyoute.

Dans les cafés, on voit désormais des femmes de tous âges. Et des femmes âgées. Celles-là mêmes qui, il n’y a pas si longtemps, considéraient ces lieux comme des espaces moralement dangereux. Les voilà assises, drapeau à la main, regard concentré, prêtes à bondir au moindre tir cadré.

Elles applaudissent. Elles protestent. Elles poussent des youyous stridents. Et lorsque l’équipe marocaine est attaquée, elles défendent l’honneur national avec ferveur.

Cette métamorphose n’a pourtant pas commencé avec la CAN. Le premier grand déclic remonte au Mondial du Qatar. Ce jour-là, un tabou est tombé: au Maroc, les femmes ont investi les cafés pour suivre les matchs. À l’intérieur, mais aussi — fait historique — en terrasse, à la vue de tous. Elles s’y sont installées. Tranquillement. Et surtout durablement.

Et ce n’étaient pas seulement des jeunes femmes. On y voyait aussi des grands-mères, issues d’un monde où la mixité — surtout dans l’espace public — était proscrite. Le football venait d’ouvrir, à jamais, une porte.

Mais même confinées dans la sphère domestique, les femmes n’ont jamais été absentes lorsqu’il s’agissait de la nation. En 1955, lors du retour de feu Mohammed V d’exil, elles étaient sorties massivement pour l’acclamer. En 1975, lors de l’appel de feu Hassan II pour la Marche Verte, elles représentaient 10% des 350.000 volontaires — près de 35.000 femmes.

«Si l’arbitre insiste, elles le traitent de hmar — ou d’autres noms plus inventifs. Dans un café, une vieille dame s’est levée et a crié, furieuse: «Bghina el bar!» Il a fallu quelques secondes pour comprendre qu’elle réclamait… le VAR.»

—  Soumaya Naâmane Guessous

Avec la CAN, tout s’accélère. Les villes et les villages se parent de rouge et de vert. Les affiches fleurissent, les balcons deviennent des tribunes, les enfants portent fièrement les couleurs nationales. Les fan zones se multiplient, jusque dans les zones rurales. Sous des tentes, devant des écrans géants, on voit des petites filles, des adolescentes, des femmes adultes — et surtout des femmes âgées — vibrer ensemble.

Le plus touchant, c’est que ces femmes âgées n’ont pas seulement pris place: elles ont appris le langage du foot. Le vrai. Celui du règlement. Elles parlent désormais de touche, de faute, de main, de temps additionnel. Pendant les matchs du Maroc, elles guident consciencieusement l’arbitre à distance. Quand la décision est contre le Maroc, c’est forcément une erreur manifeste; quand elle pénalise l’adversaire, c’est une faute flagrante.

Si l’arbitre insiste, elles le traitent de hmar — ou d’autres noms plus inventifs. Dans un café, une vieille dame s’est levée et a crié, furieuse: «Bghina el bar!» Il a fallu quelques secondes pour comprendre qu’elle réclamait… le VAR.

Cette révolution s’est également invitée sur les écrans et dans le débat sportif. À partir de 2014, Dounia Sirraj, première journaliste sportive marocaine, commente les matchs et mène des échanges parfois vifs avec ses confrères. Puis Bouchra Karboubi est arrivée, sifflet à la main, arbitrant un match masculin lors de la CAN 2023 — première femme nord-africaine et arabe à officier comme arbitre principale. Preuve ultime qu’un cap a été franchi: le talent n’a ni genre ni concession.

Et désormais, les femmes ne se contentent plus de commenter ou d’arbitrer — elles jouent.

À Rabat, lors de la finale de la CAN féminine 2022, les Lionnes de l’Atlas affrontaient l’Afrique du Sud dans un stade Moulay Abdellah plein à craquer. 70.000 spectateurs, majoritairement des hommes. Une image puissante. Un basculement irréversible.

La CAN au Maroc, c’est aussi une organisation saluée unanimement: professionnelle, chaleureuse, fluide. Les supporters étrangers ne cachent pas leur admiration — une fierté collective en ressort.

Bien sûr, tout n’est pas parfait. Les nuits sont plus courtes. Les klaxons remplacent parfois le sommeil. Les discussions familiales deviennent impossibles pendant un penalty. Mais les bénéfices sont immenses: une société qui se mélange, une économie locale stimulée, un espace public qui s’ouvre.

La CAN n’est donc pas seulement une compétition sportive. C’est une fête nationale. Un laboratoire social à ciel ouvert.

Et puis, il y a ce vœu que tout le monde partage désormais — hommes, femmes, enfants et grand-mères fraîchement diplômées en arbitrage: que la Coupe reste au Maroc, inchaAllah.

À cette idée, on imagine déjà les youyous traverser les quartiers, couvrir les klaxons et faire vibrer le pays entier. Des youyous si puissants qu’ils pourraient, à eux seuls, déstabiliser l’équipe adverse.

Et même si, par caprice du ballon ou malice du destin, le Maroc n’emportait pas la Coupe, il aurait déjà gagné l’essentiel: démontrer, aux yeux du continent et au-delà, sa capacité à organiser des événements de cette ampleur. Une répétition grandeur nature, un test réussi pour 2030 et une fierté nationale inébranlable — qu’aucun penalty raté ni coup de sifflet final ne saurait effacer.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 02/01/2026 à 11h00