Aujourd’hui, cette représentation appartient au passé. Partout dans le monde, le nombre d’enfants par femme a chuté.
Dans les années 60, une femme marocaine avait en moyenne 7 enfants. Aujourd’hui, moins de deux. En un demi-siècle, le modèle familial s’est profondément bouleversé. Les familles nombreuses ont laissé place à des foyers réduits, avec un ou deux enfants, parfois un seul.
La première raison est économique. Élever un enfant coûte dans un monde où les besoins se multiplient. Les parents veulent lui offrir une éducation de qualité. La scolarité privée représente un fardeau financier considérable. S’y s’ajoutent les frais de santé, de logement, de transport et, plus tard, d’études supérieures. Pour les couples, le calcul est simple, douloureux: mieux vaut un ou deux enfants bien accompagnés que plusieurs dans la précarité. Il existe même des couples qui choisissent de ne pas enfanter. Ils estiment ne pas pouvoir assumer financièrement. Sans oublier l’angoisse due à l’ambiance internationale non sécurisante.
Les enfants représentaient un investissement, une garantie vieillesse pour les parents. Or, avec toutes les transformations que nous subissons, les enfants peinent à se prendre en charge eux-mêmes et comptent sur leurs parents pour les aider même une fois adultes.
Les femmes, plus instruites, présentes sur le marché du travail, conscientes de leurs droits et de leurs aspirations personnelles, maîtrisent leur fécondité. La maternité n’est plus le moyen de conserver le mari, d’alourdir ses ailes pour l’empêcher d’aller vers d’autres femmes ou de se remarier. Pour elles, la maternité épuise le corps et précipite le vieillissement. L’âge du mariage et de l’arrivée du premier enfant a augmenté. Ce qui réduit le nombre d’enfants par femme.
La nucléarisation des familles a bouleversé l’équilibre domestique. Les femmes n’ont plus l’aide des mères, belles-mères, sœurs… Elles assument seules une charge domestique considérable. Rares sont les époux qui s’y impliquent. Les plus jeunes contribuent davantage qu’auparavant, mais l’essentiel repose sur l’épouse, surtout lorsqu’elle travaille à l’extérieur. Avoir plusieurs enfants devient incompatible avec la réalité quotidienne.
La préférence pour les garçons s’est largement estompée. Autrefois, une femme pouvait enfanter 6, 7 fois pour avoir un garçon, garant de sa stabilité conjugale. Aujourd’hui, les couples optent pour deux enfants, quel que soit leur sexe.
Les enfants ne sont plus l’unique centre de gravité du couple. Hommes et femmes investissent d’autres dimensions de leur vie: loisirs, sorties, sport, voyages… Avoir plus de deux enfants signifie renoncer à ces plaisirs. La télévision et surtout Internet occupent également une place croissante dans le quotidien des adultes. Une famille nombreuse est incompatible avec ces nouveaux modes de vie.
Même dans le monde rural, l’ancien modèle s’effrite. Autrefois, les enfants garantissaient une main-d’œuvre gratuite pour les travaux agricoles et domestiques. Aujourd’hui, les ruraux scolarisent leurs enfants, nourrissent pour eux des rêves de réussite, espérant qu’ils seront un soutien dans la vieillesse.
La baisse de la natalité est universelle. L’Europe est la plus affectée. L’Italie, l’Espagne, l’Allemagne affichent des taux de fécondité autour de 1,3 enfant par femme. Le Japon et la Corée du Sud battent les records: un enfant par femme.
Or, pour que les générations se renouvellent, il faut 2,1 enfants par femme.
Certaines régions d’Afrique et d’Asie du Sud ont des taux supérieurs à 3 enfants, mais la tendance est à la baisse. Parmi les pays arabes, la Mauritanie et l’Irak ont une natalité des plus élevées: 4 à 4,5 enfants par femme. Un des taux les plus bas est au Liban: 1,7 enfant.
Les conséquences de cette chute? La plus inquiétante est le vieillissement accéléré de la population. Moins de naissances aujourd’hui signifie demain moins de jeunes actifs pour travailler, produire, innover et financer, par leurs cotisations, les retraites et les soins de santé d’une population âgée de plus en plus nombreuse.
Au Maroc, la population est jeune. 60% ont moins de 40 ans. Le quart à moins de 15 ans. Mais avec la baisse de la natalité, la pyramide des âges va s’inverser. Les plus de 60 ans et plus sont aujourd’hui 5 millions. 2050, ils seront entre 10 et 15 millions. Près de 24% de la population, contre 14% aujourd’hui. Si la tendance continue, le pays pourrait connaître dans quelques décennies les difficultés déjà visibles en Europe.
Outre le fait qu’il n’y aura pas assez de jeunes au travail pour payer les retraites et les soins de santé des plus âgés, une société vieillissante perd en dynamisme, en créativité et en capacité d’adaptation. Les jeunes portent l’audace, l’innovation technologique et le renouvellement culturel. Lorsqu’ils deviennent rares, l’économie ralentit, l’esprit entrepreneurial s’essouffle et la société tend à se replier sur elle-même. Le vieillissement excessif accentue l’isolement des personnes âgées et nourrit des tensions intergénérationnelles, chacun ayant le sentiment de porter un poids injuste.
La baisse de la natalité est le reflet de transformations profondes, économiques, sociales et culturelles. Le véritable défi consiste à trouver un équilibre: permettre aux femmes de choisir librement leur maternité, sans pression ni sacrifice excessif, tout en créant des conditions économiques, sociales et éducatives qui rendent à nouveau le fait d’avoir des enfants possible, désirable et soutenable.




