La pluie continue à tomber drue, sans relâche, conjuguée au tumulte des eaux du Loukkos, débordant lentement hors de son lit, comme un fleuve lassé de contenir sa propre force.
En amont, le barrage d’Oued El-Makhazine atteint lui aussi ses limites, quasi saturé par des apports d’eau exceptionnels, ce qui impose un lâcher contrôlé afin d’éviter la rupture et de maintenir un équilibre fragile entre protection et débordement.
L’ordre est tombé. Implacable. Évacuation immédiate des zones inondables.
On parle souvent des catastrophes en chiffres: millimètres de pluie, personnes déplacées, maisons sinistrées, hectares touchés. Mais ce que les chiffres ne disent pas, c’est la texture de la peur. Ce moment précis où l’on comprend que l’on ne contrôle rien, que le sol familier devient incertain. Que la maison n’offre plus le refuge qui devrait être le sien.
Des dizaines de milliers de personnes sont déplacées vers des zones sûres. Des familles entières invitées, par anticipation, à quitter leurs murs, leurs meubles, leurs repères. Une reconnaissance officielle que l’eau n’est plus seulement une menace, mais une force prête à franchir toutes les lignes.
À Ksar El Kébir, l’eau ne se contente pas de mouiller les rues. Elle les traverse, envahit des maisons, transformant l’antique Oppidum Novum, vidée de ses habitants, en ville fantôme.
Dans les douars environnants -El Hrarssa, Chmakhan, El Bouachta, le long de l’oued Warour, l’un des affluents du Loukkos- les interventions se poursuivent pour secourir les personnes prises au piège des eaux. D’autres horizons du Gharb donnent à voir, à leur tour, des paysages et des vies bousculés. Dans la province de Sidi Kacem, le Sebou grossit, telle une mer appelée par le large. Quelques localités et douars proches des rives sont appelés à quitter leurs foyers pour des terres plus hautes, non sans peine, tant l’arrachement au sol se mêle à l’inquiétude pour le cheptel.
Dans cette géographie soudain liquide, ils étaient là avant même que la panique ne s’installe. Ils sensibilisent les populations, préviennent des risques, demandent d’évacuer, rassurent et insistent auprès de quelques récalcitrants, attachés à leurs murs, à leurs souvenirs, car quitter un lieu, même menacé, n’est pas un geste anodin.
Forces Armées Royales, Protection civile, Sûreté nationale, Gendarmerie royale, Forces auxiliaires, Autorités provinciales. Des présences qui deviennent visibles quand tout vacille.
On les voit utiliser des haut-parleurs ou frapper aux portes, porter des personnes âgées sur leurs épaules, comme on porte un parent proche.
On les voit sourire, les pieds dans l’eau, transportant les plus vulnérables.
On les voit même sauver des chats arrachés aux toits ou aux rebords devenus îles temporaires. Dans le vacarme de l’urgence, personne n’oublie ces êtres qui ne parlent pas, ne réclament rien, ne figurent dans aucun bilan.
Et souvent, il y a ce sourire qui, dans la tourmente, a quelque chose d’irréel. Une manière de dire: vous n’êtes pas seuls. Nous sommes là.
Des espaces d’hébergement sont aménagés, des campements montés, des couvertures distribuées, avec du thé et des plateaux-repas entiers, tandis que trains et bus sont affrétés en convois improvisés.
On pourrait croire qu’on ne fait qu’appliquer rigoureusement des protocoles et des consignes.
Mais il y a autre chose de perceptible. Une application volontaire dans les gestes, une attention presque intime. Comme si chaque intervention était aussi une conversation silencieuse avec la détresse de l’autre.
Dans ces moments-là, l’autorité change de visage. Elle ne commande pas, elle accompagne. Elle ne contrôle pas, elle soutient. Elle ne s’impose pas, elle rassure.
Bien sûr, il y a les autres aussi. Ceux sans uniforme. Sans mission officielle. Des citoyens anonymes, des bénévoles venus avec des sacs, des couvertures, des plats de couscous, des bras en plus.
Au-delà de la mobilisation logistique et de l’effort collectif, il y a une scène humaine. Une chorégraphie discrète de solidarité, jouée sans projecteurs, sans discours, sans mise en scène.
Ce tableau n’est pas parfait, cela va de soi. Il y a aussi les marchands des drames, les spéculateurs sans états d’âme, les petites inflations de l’urgence —des bougies soudain plus chères que la lumière diffuse, des maisons louées à Tanger ou à Assilah comme en pleine saison haute.
Sans oublier les râleurs de l’abri sec. Ceux qui, depuis leurs écrans, distribuent fautes et indignations toutes faites. Comme si les responsables publics avaient le pouvoir de contrôler les nuages et le cours des fleuves.
La critique est nécessaire, certes, mais elle perd son sens lorsqu’elle confond la gestion humaine avec des colères météorologiques exceptionnelles.
Faut-il rappeler que ce qui se joue là ne relève ni d’un territoire, ni d’une administration particulière? Qu’au même moment, en péninsule Ibérique, les intempéries imposent leur loi.
Au Portugal, la tempête Leonardo noie rues et rivières, coupe des routes, envahit des habitations. En Espagne, après des semaines de tempêtes successives, des territoires entiers font face aux évacuations, aux axes interrompus, aux pertes humaines.
Partout, les mêmes scènes. Une eau qui monte, des sols saturés, des populations sommées de partir avant que le temps ne se referme.
Plus tard viendront les comptes, les bilans, les discours, les promesses de prévention. On parlera de climat, d’infrastructures, d’urbanisme, d’éventuelles indemnisations.
Car les inondations finiront bien par se retirer. Le quotidien reprendra ses droits. Mais il restera quelque chose d’autre, plus difficile à mesurer: la certitude que, dans les moments où tout déborde, des femmes et des hommes tiennent bon, debout, face à une eau qui n’a pas dit son dernier mot. Tant qu’elle menace encore, la seule véritable digue, ce sont eux.





