La Coupe d’Afrique des nations 2025, organisée au Maroc, ne peut être réduite à un simple événement sportif. Elle constitue, selon le sociologue Mehdi Alioua, «un moment rituel majeur, une scène sociale où se jouent, se condensent et parfois s’entrechoquent des identités multiples, des appartenances concurrentes et des récits politiques profondément enracinés». La CAN, insiste-t-il, agit comme un miroir grossissant des sociétés africaines contemporaines, révélant leurs tensions autant que leurs aspirations.
Pour Mehdi Alioua, le football appartient pleinement à la catégorie des fêtes ritualisées. «La fête, au sens sociologique, n’est jamais spontanée. C’est un rituel, une mise en scène organisée des appartenances», explique-t-il. Or, toute appartenance implique une frontière: appartenir à un groupe, c’est nécessairement ne pas appartenir à un autre. Cette logique devient d’autant plus complexe que l’identité n’est jamais univoque.
«Nous avons tous plusieurs identités en même temps», rappelle le sociologue. L’âge, le genre, la classe sociale, la religion, la trajectoire migratoire ou éducative produisent des appartenances mouvantes. Un adolescent n’est pas un quinquagénaire, un étudiant fils de médecin n’est pas un ouvrier, mais chacun traverse successivement plusieurs catégories au cours de sa vie. «Nous transitons en permanence entre des appartenances», souligne Mehdi Alioua. Et les rituels, comme le football, servent précisément à mettre en scène ces passages.
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La CAN, en tant que compétition moderne, s’inscrit dans ce cadre. Elle met en scène une unité supposée — celle de la nation — à travers l’affrontement symbolique d’équipes nationales. Mais cette unité est fragile, presque fictive. «À l’intérieur même des équipes, on retrouve une multitude d’identités», observe Alioua, citant les binationaux, joueurs socialisés en Europe, croyants de confessions différentes avec des trajectoires migratoires complexes. L’illusion d’une identité nationale homogène se fissure dès qu’on regarde de près.
Cette tension est au cœur de la dramaturgie sportive. «Le football n’est pas seulement un jeu, c’est un récit», insiste Mehdi Alioua. Chaque match appelle une histoire: le héros déchu, l’inconnu qui surgit, l’injustice arbitrale, la blessure fatale. Ces récits sont projetés, parfois fantasmés, souvent exagérés, mais ils sont indispensables pour donner sens à l’affrontement.
La victoire doit être expliquée, la défaite justifiée. Et lorsque le réel résiste, d’autres narrations émergent. «On fait appel à des explications parfois objectives, parfois totalement délirantes», note le sociologue, évoquant les théories complotistes, la corruption supposée, la météo ou l’arbitrage biaisé. Peu importe leur véracité. Ce qui compte, c’est de produire un récit cohérent permettant de supporter symboliquement le résultat.
La CAN 2025 n’échappe pas à cette logique, rappelle-t-il. Elle s’inscrit dans la continuité des grandes rivalités sportives, parfois plus violentes encore au niveau des clubs. Mehdi Alioua rappelle que certaines oppositions — du Wydad-Raja au PSG-OM, du Barça-Real à certaines rivalités égyptiennes — ont donné lieu à des violences extrêmes. «Comparativement, la CAN reste beaucoup plus bon enfant», dit-il, soulignant la dimension festive des tribunes, faites de chants, de danses, de rythmiques et de sons.
Une fête panafricaine face aux fractures de l’africanité
Cette CAN 2025 a toutefois porté une dimension supplémentaire, celle d’une fête panafricaine affirmée. «La CAN est panafricaine par essence, depuis sa création», rappelle Mehdi Alioua. Mais au Maroc, cette dimension a été particulièrement mise en scène. Rien ne l’illustre mieux que l’apparition, dans les tribunes, d’une figure majeure de l’histoire panafricaine: Patrice Lumumba.
«Ce n’est pas un hasard si Lumumba est apparu comme un refoulé de l’histoire», analyse le sociologue. Cette performance aurait été insignifiante si le supporter avait été déguisé autrement. Mais en convoquant Lumumba, c’est tout un imaginaire anticolonial et panafricain qui a resurgi, suscitant une résonance mondiale. «On en a parlé en Europe, en Amérique, bien au-delà de l’Afrique», note Alioua. Cette séquence a toutefois révélé des fractures anciennes. En Afrique dite subsaharienne, l’Afrique du Nord est souvent perçue comme extérieure au continent. «J’ai entendu au Sénégal dire: vous, les Marocains, vous n’êtes pas vraiment africains», rapporte Mehdi Alioua. Cette perception repose largement sur une lecture racialisée de l’africanité, héritée de la colonisation.
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Or, rappelle-t-il, «la race ne fonctionne pas comme catégorie explicative». Il existe des Nord-Africains noirs et des Subsahariens à la peau claire. De même, réduire l’Afrique subsaharienne à une identité noire homogène est une erreur profonde. «Noir n’est pas une culture», insiste Alioua, rappelant que la culture noire s’est historiquement construite dans les Amériques, comme réponse à l’esclavage et à la déportation.
Ces tensions ont trouvé un écho particulier au Maroc, dont le rapport à l’Afrique est historiquement ambivalent. «Le Maroc a très tôt été panafricaniste», rappelle Mehdi Alioua, évoquant les résistances coloniales et l’accueil, à Casablanca, de figures majeures du panafricanisme sous Mohammed V. Mais cette orientation a été progressivement marginalisée.
L’arabisation des années 1970 a profondément modifié les référents éducatifs. «L’Afrique a disparu des programmes scolaires», remarque le sociologue. Le Maroc s’est alors pensé comme un pont entre le monde arabe et l’Europe, reléguant le continent africain à l’arrière-plan. Cette évolution a été renforcée par les tensions liées à la question du Sahara, car il en résulte aujourd’hui une génération largement déconnectée de l’Afrique. «Ce sont souvent les grands-parents qui connaissent le continent», souligne Alioua. Le tournant engagé sous le roi Mohammed VI a amorcé un retour progressif vers l’Afrique, porté à la fois par une volonté politique et par des dynamiques sociales dont les artistes, les chercheurs, des militants, des diasporas.
La CAN comme accélérateur politique à l’ère des médias sociaux
Dans ce contexte, la CAN 2025 a agi comme ce que Mehdi Alioua appelle «un accélérateur de particules politiques». «En quelques semaines, les Marocains se sont sentis plus africains et les Africains ont reconnu le Maroc comme un pays africain organisateur d’une grande fête», explique-t-il. Mais cet accélérateur fonctionne dans les deux sens.
Les accusations de corruption visant la CAF et le Maroc ont brutalement fissuré ce moment. «Ces accusations sont inacceptables», martèle Alioua. «Elles insultent le Maroc, la CAF et, au-delà, tout le continent africain.» Il y voit l’expression d’un biais de confirmation, amplifié par les médias sociaux.
Ces derniers jouent un rôle central. «Ce ne sont pas seulement des réseaux sociaux, ce sont des médias sociaux», insiste le sociologue. Des espaces fragmentés, globalisés, échappant largement aux régulations institutionnelles. Chacun peut produire, commenter, relayer. Le récit devient incontrôlable.
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Résultat: une polarisation extrême, selon le sociologue. D’un côté, des Marocains exprimant un rejet brutal de l’Afrique. De l’autre, des discours affirmant que le Maroc n’a jamais voulu être africain. «Deux récits excessifs, irréconciliables», observe Mehdi Alioua, révélateurs d’une fragilité profonde des constructions symboliques.
Pour le sociologue, ces dynamiques s’inscrivent dans des mutations profondes. Le sport moderne est devenu un fait social total, au sens de Marcel Mauss. «Un simple match de football peut aujourd’hui prendre une dimension quasi diplomatique», note Alioua, évoquant visites officielles, communiqués politiques et tensions bilatérales.
Accompagner ces mutations suppose une action coordonnée. États, fédérations, CAF, Union africaine: tous ont un rôle à jouer. «Il faut intégrer davantage les sciences sociales dans les instances sportives», plaide Mehdi Alioua. Sans cela, les stades continueront d’être des lieux où se cristallisent, parfois violemment, les contradictions du continent.
La CAN 2025 aura ainsi montré que le football africain est bien plus qu’un jeu. «C’est un miroir de nos sociétés», conclut Mehdi Alioua, «un miroir parfois cruel, mais indispensable pour comprendre où nous en sommes collectivement».








