Barrages, dégâts, gestion de crise: les détails (et grandes leçons) des inondations au Maroc

Les déversements se poursuivent au barrage Oued El Makhazine. (S.Kadry/Le360)

Le 11/02/2026 à 21h52

VidéoMinistre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka a livré ce mercredi un exposé détaillé sur les apports hydriques cumulés depuis septembre, le niveau de remplissage des barrages, les opérations de déversement engagées, la gestion des débits au niveau des principaux ouvrages et les mesures déployées pour sécuriser les populations et les infrastructures. Les détails.

Lors du point de presse tenu à l’issue du Conseil de gouvernement, ce mercredi 11 février, Nizar Baraka, ministre de l’Équipement et de l’Eau, est revenu sur les fortes précipitations qui ont touché le pays ces dernières semaines et sur la gestion des crues qui en a découlé.

Il a indiqué qu’à partir de vendredi, selon les services météorologiques, une alerte concernera la région du Loukkos avec des précipitations comprises entre 40 et 60 mm. Des vents sont également attendus dans plusieurs autres régions. Une amélioration nette des conditions météorologiques est prévue à partir de dimanche. Cette évolution permettra de procéder à une évaluation finale de la situation et de déterminer les mesures à engager dans ce cadre.

12,17 milliards de m³ d’apports hydriques cumulés

Sur le plan hydrique, les données cumulées depuis septembre font état d’une pluviométrie moyenne de 150 mm, en progression de 35% par rapport à la moyenne annuelle observée depuis les années 1990. Le niveau enregistré dépasse ainsi la moyenne annuelle habituelle et représente un volume trois fois supérieur à celui de l’année précédente.

Les chutes de neige ont également atteint des niveaux élevés, avec une superficie maximale de 55.495 kilomètres carrés, contre 23.186 kilomètres carrés actuellement. Depuis le début de l’épisode neigeux, la couverture n’est pas descendue sous les 20.000 kilomètres carrés, avec une épaisseur comprise entre un et deux mètres, rappelle le ministre.

Entre le 1er septembre et aujourd’hui, les apports hydriques totalisent 12 milliards et 170 millions de m³. Sur ce montant, 11 milliards et 700 millions ont été enregistrés depuis le 12 décembre, soit sur une période inférieure à deux mois. La concentration des flux sur cette séquence traduit une intensité élevée des écoulements.

À titre de comparaison, les apports s’élevaient à 4 milliards et 800 millions de m³ en 2018, à 3 milliards et 300 millions de m³ en 2019-2020 et à 1 milliard et 900 millions en 2021-2022. Les volumes enregistrés en moins de deux mois dépassent la moyenne des sept dernières années.

Et entre le 28 janvier et aujourd’hui, 6 milliards et 500 millions de m³ ont été comptabilisés en quinze jours, soit un niveau supérieur à celui observé sur certaines années complètes, fait savoir Nizar Baraka.

L’impact sur les retenues est significatif. Le taux national de remplissage des barrages atteint 69,4%, correspondant à un volume stocké de 11 milliards et 600 millions de m³. Huit bassins hydrauliques sur dix affichent un taux supérieur à 45%. Le Loukkos dépasse 93%, le Sebou 91%, le Bouregreg 92%, la Moulouya 57%, le Tensift 82%, le Souss-Massa 45%, le Guir-Ziz-Rhéris 59% et le Drâa-Oued Noun 33%. Le niveau actuel de stockage équivaut à environ deux années d’approvisionnement en eau potable.

Au total, 31 barrages présentent un taux de remplissage supérieur à 80%. Des opérations de déversement ont été réalisées dans onze ouvrages. Depuis décembre, 4 milliards et 200 millions de m³ ont été évacués. Le bassin du Sebou concentre 2 milliards de m³ relâchés, le Loukkos 1 milliard et 400 millions et le Bouregreg 660 millions, soit près de 4 milliards pour ces trois bassins caractérisés par des niveaux de remplissage élevés, note le ministre.

135 millions de m³ captés en une journée... et 900 millions en cinq jours à Oued El Makhazine

S’agissant du barrage Oued El Makhazine, les apports cumulés ont atteint 1 milliard et 462 millions de m³. Sur les quinze derniers jours, 1 milliard et 31 millions de m³ ont été enregistrés. Des opérations de déversement importantes ont été menées durant cette période afin de réguler les niveaux et de faire face à l’importance des apports.

Malgré les déversements effectués, le volume stocké s’élève aujourd’hui à 1 milliard et 117 millions de m³, soit 166% de la capacité. «En une seule journée, 135 millions de m³ sont entrés dans ce barrage, et en cinq jours, 900 millions de m³ ont été enregistrés. Face à un tel effort, les volumes à évacuer deviennent extrêmement importants», relève Nizar Baraka.

D’après le ministre, le 28 janvier, le débit entrant a atteint 3.200 m³ par seconde au barrage Oued El Makhazine. Le débit sortant étant directement corrélé au débit entrant, il a évolué en conséquence. Le niveau maximal enregistré en sortie a été de 810 m³ par seconde, un volume qui a contribué à l’augmentation des inondations en aval.

Les prévisions initiales tablaient sur un débit pouvant atteindre 6.200 m³ par seconde les derniers jours. Le pic observé s’est finalement établi à 2.200 m³ par seconde avant de se stabiliser à 1.200 m³ pendant 24 heures. La pression exercée sur l’ouvrage a été élevée, la situation ayant néanmoins été contenue grâce aux mesures de gestion mises en œuvre.

Comment la saturation du barrage a été gérée

La gestion de cet épisode a reposé sur plusieurs leviers. Des déversements préventifs ont été engagés en amont afin de préserver des marges de sécurité. Un suivi permanent du barrage a été assuré, avec un monitoring horaire des niveaux et des débits. Par ailleurs, des simulations hydrologiques ont été réalisées pour anticiper les précipitations attendues, évaluer leur impact sur l’ouvrage, estimer l’évolution des apports, la charge prévisible et les niveaux maximaux susceptibles d’être atteints.

(S.Kadry/Le360)

Plusieurs scénarios ont ainsi été modélisés. Deux à trois modèles ont été utilisés simultanément afin de croiser les résultats et d’en vérifier la cohérence avec les données observées. Les hypothèses retenues intégraient des niveaux légèrement supérieurs à ceux effectivement constatés, permettant d’anticiper les ajustements nécessaires et de gérer la situation dans des conditions maîtrisées.

Le ministre note que pour le barrage Oued El Makhazine, les apports proviennent notamment des bassins de Chefchaouen, de Ksar El Kébir et de Larache. L’évaluation de la vitesse d’acheminement des eaux a constitué un paramètre déterminant. La capacité d’absorption des sols a atteint un niveau de saturation de 98%. Les écoulements entre Chefchaouen et Larache ont rejoint le barrage en six à neuf heures. Ces données ont nécessité une collecte continue d’informations précises afin d’adapter les décisions opérationnelles. La gestion a été conduite sur la base de ces éléments, sans recours à des mesures improvisées.

Au barrage Al Wahda, un dispositif similaire a été appliqué. Les apports hydriques y ont atteint 3 milliards et 480 millions de m³, pour une capacité initiale de 3 milliards et 500 millions. Au cours de la dernière semaine, 1 milliard et 400 millions de m³ ont été enregistrés. Face à cette évolution, le débit des lâchers a été progressivement relevé. Initialement fixé à 200 m³ par seconde, il a été porté à 2.200 m³ par seconde afin de garantir la sécurité et de préserver une capacité suffisante au sein de la retenue, explique le ministre.

L’objectif a consisté à maintenir une marge d’absorption permettant d’éviter toute surcharge. Le débit a ensuite été ajusté à 1.300 m³ par seconde. Il sera ramené à 800 m³ par seconde à partir de vendredi, conformément au schéma de gestion retenu pour le barrage Al Wahda.

Les fortes précipitations ont également généré des effets positifs sur le plan hydrique et agricole, insiste Nizar Baraka. Les volumes stockés permettent de sécuriser entre une et deux années supplémentaires d’approvisionnement en eau potable. Des disponibilités additionnelles ont également été dégagées pour l’irrigation. Les nappes phréatiques ont enregistré une remontée significative, renforçant les ressources mobilisables, notamment au profit des petites exploitations agricoles.

Comment on a réduit l’envasement des barrages

Dans ce contexte marqué par des apports abondants, des opérations ont été menées afin de réduire l’envasement des barrages. Des lâchers ont été effectués via les évacuateurs de fond plutôt que par les déversoirs de crue, dans le but d’évacuer les sédiments accumulés au fond des retenues. Cette démarche vise à préserver et à accroître la capacité de stockage future des ouvrages, avec un impact attendu à long terme sur leur performance, fait observer le ministre.

Par ailleurs, la recharge des nappes phréatiques constitue un effet direct de ces apports. La production d’énergie hydroélectrique a également bénéficié de cette situation, avec environ 1,5 milliard de m³ mobilisés pour la production d’électricité. La production se poursuit dans ce cadre, contribuant à la réduction des coûts et au renforcement de la souveraineté énergétique.

Un autre point a également été relevé par Nizar Baraka. Il s’agit des dégâts enregistrés, en particulier sur le réseau routier. Le bilan fait état de 168 tronçons endommagés, dont 124 ont été rouverts à la circulation, tandis que 44 demeurent fermés à ce stade. Les régions les plus affectées sont Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, Rabat-Salé-Kénitra, Fès-Meknès, Marrakech-Safi, Souss-Massa, Casablanca-Settat, Béni Mellal-Khénifra et l’Oriental. Parmi les sections touchées, 119 ont subi des impacts liés à la montée des eaux et 49 ont été affectées par des effondrements, des chutes de blocs rocheux et des glissements de terrain.

Ces situations ont entraîné des interruptions significatives, notamment au niveau de plusieurs ouvrages d’art en milieu rural. Selon le ministre, une évaluation exhaustive est en cours et des données consolidées sont attendues d’ici vendredi afin d’établir un bilan global.

Des interventions d’urgence ont été engagées pour rétablir la circulation et sécuriser les usagers. L’objectif est de traiter les perturbations dans les meilleurs délais, puis d’engager les études nécessaires en vue d’une reconstruction adaptée. Dans un contexte marqué par l’intensification des phénomènes climatiques extrêmes, qu’il s’agisse de sécheresses ou d’inondations, une révision des méthodes de construction routière est envisagée afin d’intégrer ces contraintes et de renforcer la résilience des infrastructures, soulève Nizar Baraka.

Dans les zones concernées, 390 engins ont été mobilisés, dont des camions, des chargeuses, des pelleteuses et des bulldozers. Au total, 572 cadres, ingénieurs, techniciens et conducteurs d’engins ont été déployés. Des entreprises ont également été sollicitées pour appuyer les opérations. Un programme spécifique est en cours d’élaboration afin d’améliorer ces dispositifs à court terme.

Interventions coordonnées sous hautes instructions royales

Conformément aux hautes instructions royales, les interventions ont été assurées par les Forces armées royales, les autorités locales, les forces de sécurité, la protection civile et les ministères concernés. Les dispositifs ont été déployés avec pour objectif principal la protection des vies humaines et la sécurité des citoyens. L’ensemble des mesures engagées s’est inscrit dans ce cadre, rappelle Nizar Baraka.

Des inondations ont été enregistrées et des personnes ont subi des dommages. Des évacuations préventives des populations exposées ont été engagées deux jours avant les pics annoncés. Les actions ont été conduites de manière anticipative afin de limiter les pertes humaines. Le bilan humain demeure limité au regard de l’ampleur des épisodes.

Des cartes d’écoulement et des zones inondables en aval ont été élaborées à partir de simulations hydrauliques. Ces outils permettent d’identifier les secteurs susceptibles d’être touchés et d’en informer les autorités compétentes, le ministre de l’Intérieur ainsi que la commission en charge du suivi, afin de déclencher les mesures préventives appropriées. Les services météorologiques ont été sollicités pour fournir des données détaillées par sous-zones, notamment pour les régions côtières et l’ensemble des bassins hydrauliques, afin d’affiner l’évaluation des impacts attendus.

Les commissions de suivi ont été activées à différents niveaux. Des cellules de veille ont été réunies au niveau national sous la présidence du ministre de l’Intérieur, en présence des ministres et responsables concernés. Une structure de veille tripartite fonctionne aux niveaux local, provincial et national. Le dispositif d’alerte précoce a fait l’objet d’un suivi renforcé. La coordination entre les services et les structures de gestion de crise a été assurée de manière continue, avec un suivi quotidien et, le cas échéant, horaire, fait savoir le ministre.

Dans cette perspective, une actualisation de l’atlas des zones exposées aux inondations est envisagée afin d’intégrer les évolutions liées aux changements climatiques. Le développement de la modélisation de la propagation des crues à travers des simulations hydrauliques avancées est également prévu.

(S.Kadry/Le360)

La mise à jour des cartes des risques et le réexamen des dispositifs existants s’accompagneront d’un renforcement du cadre législatif relatif à la gestion des situations d’urgence et à la coordination des interventions. Un plan de gestion des inondations est déjà en place. Des cartes prévisionnelles des crues sont en cours d’élaboration afin d’anticiper les volumes de débit susceptibles d’être enregistrés dans les zones à risque, conclut Nizar Baraka.

Par Hajar Kharroubi
Le 11/02/2026 à 21h52