N’importe quel drapeau, sauf celui-là

Fouad Laroui.

ChroniqueS’il faut une bannière pour notre Sahara, ce ne peut en aucun cas être cette chimère concoctée par un esprit malsain.

Le 11/03/2026 à 12h00

Des négociations se déroulent à l’ambassade des États-Unis à Madrid et à Washington pour mettre fin– enfin!– à ce conflit artificiel et absurde qui dure depuis plus d’un demi-siècle et qui tourne autour de ce qu’on appelait autrefois le Sahara occidental. Ces négociations sont menées sur la base du plan d’autonomie sous souveraineté marocaine, plan proposé dès 2007 par Rabat et désormais considéré comme la seule solution par à peu près tout le monde– sauf Cuba, quelques sud-africains ignares, la Corée du Nord, Maduro en sa prison new-yorkaise, Alger et quelques îles inhabitées.

Ça discute ferme au nr 75 de la Calle de Serrano, dans la capitale espagnole. On ne sait pas ce qui se dit là-bas et c’est tant mieux. Le huis-clos est essentiel dans ce genre de tractations pour éviter les effets d’annonce, le bluff, les postures. Il faut laisser les diplomates travailler, portes et fenêtres closes.

Cela dit, il y a des fuites. L’une d’elle concerne la possibilité pour le Sahara marocain d’avoir son propre drapeau. Après tout, aurait dit le négociateur américain, Massad Boulos, chaque État américain, du plus grand au plus petit, possède son propre drapeau– même si le fédéral, la fameuse bannière étoilée, flotte partout.

«En quoi le drapeau du Polisario représente-t-il l’âme sahraouie? Qu’est-ce que Laâyoune a à voir avec l’Algérie? Qu’est-ce que Dakhla a à voir avec la Palestine?»

—  Fouad Laroui

Certes, ami Boulos, certes. Mais ils sont bien inoffensifs, ces drapeaux locaux. Ils ne menacent ni n’insultent personne. Celui du Nevada est tout timide: le motif se perd dans un océan de bleu roi; et c’est tout. Celui de l’État du Delaware ressemble à une brocante: on y discerne une sorte de voilier, un bœuf, une gerbe de blé dur (ou tendre?), un épi de maïs; de chaque côté du sceau se tient un personnage: un fermier, semble-t-il, et un soldat; ce n’est plus un étendard, c’est un rébus, un roman illustré, l’affiche d’un film… L’Idaho est représenté par une banderole sur laquelle figurent un sceau et une bannière qui portent tous deux la même mention: État de l’Idaho. Pourquoi cette redondance? On a envie de le saluer par un retentissant: «Ça va, j’ai compris, je ne suis pas idiot!»

Bref, les drapeaux des États américains ne posent aucun problème. De ce point de vue, je ne serais pas contre des drapeaux régionaux au Maroc. Celui des Doukkala serait couleur de citrouille avec une belle vache au centre. Celui du Gharb serait vert et traversé en son milieu par une courbe sinueuse figurant le Sebou; pour Fès, la Qaraouiyine s’impose; pour Marrakech, la Koutoubia environnée de palmiers; l’Oriental serait une belle orange; Rabat, la Tour Hassan se détachant sur l’embouchure du Bou-Regreg; Casa, un automobiliste en colère; etc.

Mais il n’est pas question d’accepter pour le Sahara marocain l’obscénité du drapeau du Polisario. Qui en a eu l’idée, il y a cinquante ans? Kadhafi? Boumediène? Un sous-fifre qui avait bu? En tout cas, le responsable ne s’est pas trop foulé: il s’est contenté de coller l’étoile et le croissant de lune du drapeau algérien sur le drapeau palestinien. Ce collage, ce bricolage, ce montage absurde n’a aucun sens. En quoi représente-t-il l’âme sahraouie? Qu’est-ce que Laâyoune a à voir avec l’Algérie? Qu’est-ce que Dakhla a à voir avec la Palestine? Par conséquent, dear Boulos, s’il faut une bannière pour notre Sahara, ce ne peut en aucun cas être cette chimère concoctée par un esprit malsain. Tout, mais pas ça! Des chameaux, une gandoura ou des dunes, mais pas ça!

Poussons un cri tellement puissant qu’on puisse l’entendre jusqu’au 75, calle de Serrano, à Madrid: «Tout, mais pas ça!»

Par Fouad Laroui
Le 11/03/2026 à 12h00