Le développement de l’économie numérique marocaine expliqué par Amal El Fellah Seghrouchni

Amal El Fellah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et la Réforme de l'administration. (A.Gadrouz/Le360)

EntretienLe Maroc a lancé un chantier colossal: transformer en profondeur son administration, former une génération de talents du numérique, attirer les géants technologiques mondiaux et s’imposer comme hub digital du continent africain. Derrière cette ambition, une feuille de route: la stratégie Maroc Digital 2030. Pour en comprendre les ressorts, Le360 a rencontré Amal El Fellah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration. Une interview au cœur du chantier.

Le 07/04/2026 à 10h25

Elle choisit ses mots avec soin mais n’en économise aucun. Chaque question appelle chez elle une réponse complète, documentée, chiffrée, comme si laisser un angle dans l’ombre était déjà une forme d’approximation. Amal El Fellah Seghrouchni n’est pas ministre par hasard: ingénieure de formation, chercheuse en intelligence artificielle de longue date, elle incarne une génération de profils techniques propulsés au cœur des décisions politiques. Depuis le 23 octobre 2024, elle est à la tête du ministère chargé de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, rattaché au chef du gouvernement.

Son portefeuille est double. D’un côté, moderniser une administration marocaine longtemps perçue comme labyrinthique. De l’autre, accélérer le développement d’une économie numérique capable de positionner le Royaume comme leader technologique sur le continent africain. En un an et demi, les chantiers lancés sont nombreux. Les résultats, déjà visibles. Le360 lui a posé les questions qui comptent.

Le360: vous êtes à la tête de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration depuis octobre 2024. Quel bilan faites-vous de vos actions?

Amal El Fellah Seghrouchni: en un an et demi, les avancées sont concrètes. Sur le volet de la réforme administrative, plus de 2.400 procédures ont été digitalisées et organisées en plus de 660 parcours citoyens, désormais accessibles sur le portail Idarati. Ces parcours impliquent plusieurs administrations simultanément, ce qui a nécessité un travail de coordination important pour garantir leur conformité avec la loi 05-20 sur la cybersécurité et la loi 09-08 sur la protection des données personnelles.

Quels sont les projets phares de ce volet administratif?

Nous avons lancé le chantier du wallet national, baptisé Idarati X.0, qui permettra aux citoyens de centraliser leurs documents administratifs dans un espace sécurisé, accessible depuis leur téléphone. Ce projet est mené en collaboration avec la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP), la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) et la Direction générale de la sécurité des systèmes d’information (DGSSI), avec une approche de sécurité pensée dès la conception. Il est actuellement en cours de déploiement, avec une mise en service attendue dans les prochains mois. Nous intégrons également des outils d’intelligence artificielle pour améliorer l’accès aux services publics: une première application permet déjà d’interroger le Bulletin officiel en ligne, facilitant la recherche d’informations juridiques à partir de documents initialement en format PDF. Sur le volet de l’économie numérique, plusieurs leviers ont été actionnés. Une nouvelle circulaire sur l’offshoring a été lancée pour renforcer l’attractivité du Maroc auprès des entreprises internationales. Ce secteur a généré plus de 26 milliards de dirhams d’exportations en 2024, avec une croissance de 5,3% au premier semestre 2025. Depuis le début du mandat, plus de 2.000 emplois ont été créés. Le Maroc attire des acteurs de premier plan développant des activités à forte valeur ajoutée, notamment en R&D (recherche et développement, NDLR), avec des partenaires comme Oracle, Onepoint ou Nokia.

Et du côté des startups et du cadre législatif?

Un effort particulier a été engagé en faveur des startups, avec le lancement d’offres de venture building via Tamwilcom et de mécanismes de capital-risque pour faciliter leur accès au financement. Lors du prochain GITEX Africa, 300 startups marocaines seront présentes, avec un financement public couvrant jusqu’à 95% des frais de participation. Sur le plan législatif, une loi sur le digital, Digital X.0, est actuellement en cours d’examen au Secrétariat général du gouvernement. Ce chantier est mené de manière collaborative avec plusieurs institutions, dont la CNDP et la DGSSI, afin d’assurer un cadre à la fois sécurisé et protecteur des données des citoyens.

Quels sont les grands chantiers que vous souhaiteriez voir aboutir d’ici la fin de votre mandat?

Tous, idéalement. Mais si je devais établir un ordre de priorité, je dirais que la loi sur le digital est pour moi la plus importante. Ensuite, le wallet national. Et puis l’ensemble des travaux lancés autour du réseau des instituts Jazari. J’aimerais voir tous ces instituts opérationnels d’ici la fin du mandat. Nous en avons lancé un à Fès la semaine dernière, en partenariat avec l’université Euromed. Un autre sera lancé lors de la semaine du SIAM, dans le domaine agricole. Nous avons également signé avec Marrakech sur la Smart City, avec iGov à Rabat, avec Guelmim Oued Noun sur la thématique de l’eau et dans le Nord sur la robotique.

Ces projets peuvent-ils aboutir concrètement dans ce délai?

Faire aboutir ces projets, c’est leur donner un corps, les faire tourner à plein régime. Les projets sont lancés, les locaux existent, les équipes se mettent en place. Vous savez, tout prend du temps. La maturation est aussi une question de temps. Mais ce qui est essentiel, c’est de poser les fondements de projets innovants, structurants, de grande envergure, qui poussent le Maroc vers l’excellence et vers un positionnement de leader technologique sur le continent africain. On commence à en voir les premiers signes: en une seule année, le Maroc a gagné 14 places dans le classement mondial de readiness des gouvernements à adopter l’intelligence artificielle, passant de la 111ème à la 87ème position. Tous les indicateurs sont positifs.

La fracture numérique reste marquée dans les zones rurales. Comment éviter que la digitalisation n’accentue les inégalités d’accès aux droits?

Nous en sommes très conscients et Sa majesté a insisté à deux reprises, dans ses derniers discours, sur la nécessité d’un développement à une seule vitesse, qui inclut les zones montagneuses, rurales, périphériques. La bonne nouvelle, c’est que le digital peut précisément contribuer à réduire cet écart: on n’a plus besoin de se déplacer jusqu’à la capitale pour retirer un document administratif. Le service vient au citoyen, où qu’il soit. C’est une première réduction concrète de la fracture.

Mais la connectivité ne suffit pas. Qu’en est-il de la maîtrise des outils?

C’est là que se situe le vrai défi: la littératie numérique. Pour les personnes peu à l’aise avec les outils digitaux, ou qui n’ont pas accès à un équipement ou à une connexion, il faut trouver des solutions adaptées. Sur la connectivité, le lancement de la 5G le 7 novembre dernier nous place dans une position relativement avantageuse par rapport à d’autres pays africains et même européens. Sur la littératie, nous agissons sur plusieurs fronts: des chatbots permettant d’interagir oralement avec les services publics, des relais numériques de proximité pour accompagner les usagers et des campagnes d’acculturation menées auprès des jeunes de 8 à 14 ans. On ne peut pas tout changer du jour au lendemain, mais on met les bouchées doubles pour avancer aussi vite que possible.

Au-delà de la littératie numérique, la digitalisation se heurte à des résistances d’usage, notamment autour des paiements en ligne. Quels freins culturels identifiez-vous?

Les freins sont essentiellement liés à la non-maîtrise des outils. Les personnes qui paient en ligne ne sont pas toujours à l’aise avec les codes d’authentification ou les SMS de validation. La première chose à faire, c’est donc de créer la confiance dans l’outil. Très souvent, dans ces processus de dématérialisation, l’usager se retrouve face à un guichet numérique sans savoir vers qui se tourner en cas de problème.

Comment dépasser ce blocage?

Il faut fiabiliser les outils, prévoir des recours en cas de dysfonctionnement et rendre les interfaces réellement simples d’utilisation. Un chatbot qui explique oralement les démarches, ça humanise l’interaction avec la machine. Ça permet de poser des questions, d’obtenir des réponses, de corriger une erreur. Le Marocain n’est pas réfractaire au numérique — il veut simplement être rassuré. Tout ce qui lui simplifie la vie, il l’adopte. C’est cette sécurité, cette confiance et cette simplicité d’usage qu’il faut mettre en place. Plus on veut s’adresser à de larges couches de la population, plus les outils doivent s’adapter à tous les profils.

La souveraineté numérique est un enjeu central. Quelle est la stratégie du Maroc pour ne pas dépendre excessivement des technologies étrangères?

C’est le Graal du numérique. Tout le monde cherche la souveraineté numérique. Mais aujourd’hui, on sait très bien qu’il existe des interdépendances structurelles: certains ont des GPU, d’autres des métaux rares, d’autres encore des câbles sous-marins. La globalisation nous lie les uns aux autres. Cela étant dit, on peut avoir le contrôle sur un certain nombre de dimensions. On peut développer nos propres algorithmes, construire nos propres modèles, notamment des small language models, moins énergivores que les grands modèles de langage et mieux calibrés sur des données maîtrisées. On peut aussi sécuriser nos systèmes d’information face aux cybermenaces, qui constituent l’une des principales vulnérabilités actuelles.

Quelle définition le Maroc donne-t-il concrètement à sa souveraineté numérique?

La souveraineté absolue n’existe pour aucun pays. Ce que nous visons, c’est la souveraineté des données, des algorithmes et du déploiement: qu’il n’y ait pas d’ingérence étrangère, que les données des citoyens soient protégées, que nos systèmes d’information soient sécurisés. Pour y parvenir, nous investissons massivement dans le développement des talents. Plus nous serons qualifiés, plus nous serons en mesure de développer nos propres outils. C’est déjà beaucoup si nous arrivons à être autonomes sur ces aspects-là. Et à terme, l’ambition est de participer activement aux débats mondiaux sur les standards, les législations et la gouvernance de l’IA.

Le Maroc forme-t-il assez de profils qualifiés pour accompagner cette transformation, notamment en data et en intelligence artificielle?

Non, nous ne sommes pas encore suffisants. Mais les programmes sont nombreux et en forte montée en charge. L’objectif, d’ici 2030, est de former plus de 27.000 talents dans le domaine du numérique. Nous avons mis en place des formations comme Job In Tech, orientées insertion professionnelle. Nous formons 1.200 personnes par an en IA et en Internet des objets. Nous avons lancé un centre dédié à la cybersécurité en partenariat avec la DGSSI, à Rabat. Et dans le cadre de la stratégie Maroc Digital 2030, 568 doctorats ont été programmés, dont 150 lancés cette seule année, avec plus de 50% dans le domaine de l’IA.

Et au-delà des cursus académiques?

Nous avons signé avec la Fédération de football pour former 200.000 jeunes à l’IA d’ici 2030. C’est énorme. L’idée, c’est de multiplier les formats et de les adapter aux profils: un enfant de 8 ans n’a pas les mêmes besoins qu’un doctorant ou qu’un cadre fédéral. Ce que nous voulons créer, c’est un écosystème large, jeune, compétent et directement connecté au marché de l’économie numérique.

La fuite des cerveaux reste une préoccupation récurrente. Comment analysez-vous ce phénomène aujourd’hui?

C’est une question qu’il faut vérifier avec les données actuelles, parce que le tableau a changé. C’était vrai il y a longtemps, j’en fais moi-même partie, ayant effectué une partie de ma carrière à l’étranger. Mais aujourd’hui, je crois que le phénomène s’est inversé. On voit beaucoup de Marocains de l’étranger revenir. Et beaucoup de jeunes bacheliers choisissent de rester. Ce n’est pas un exode, c’est une phase transitoire, nourrie par plusieurs facteurs: la stabilité politique, un climat des affaires en amélioration et un art de vivre au Maroc qui redevient attractif, à l’heure où la situation en Europe n’est plus aussi idyllique qu’il y a vingt ou trente ans.

Quelles sont selon vous les trois réalisations majeures qui ont transformé le quotidien des citoyens depuis le début de votre mandat?

Le premier projet structurant, c’est le réseau des instituts d’excellence Al-Jazari, lancé le 10 janvier dernier. Il s’agit d’un groupement d’intérêt public réunissant plus de 18 signataires, ministères et administrations, pour créer des instituts d’excellence dans les 12 régions du pays, conformément aux orientations de Sa Majesté. L’idée est de construire des passerelles entre innovation académique et innovation de terrain, en rassemblant chercheurs, startups, universitaires et donneurs d’ordre autour de problématiques régionales concrètes.

Comment avez-vous pris le pouls des besoins dans ces régions?

Nous avons organisé un hackathon national, RamadanIA, qui s’est déroulé tout au long du mois de Ramadan, dans l’ensemble des régions du Maroc. Cela nous a permis d’être au contact direct des jeunes, des populations, des présidents de région et de tous les acteurs territoriaux. C’était comme faire un scan très précis de ce qui se passe sur le terrain.

Et au-delà du national, quelle est la dimension continentale de cette stratégie?

C’est le deuxième projet majeur: le Digital for sustainable development (D4SD). En septembre 2025, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, nous avons signé pour que le Maroc devienne le hub digital arabo-africain dans les domaines de l’IA, des sciences des données et du numérique. Ce projet est piloté directement par notre ministère. Il crée un pipeline entre le niveau national, soit Jazari, et le niveau continental, voire européen: nous allons signer prochainement un Memorandum of understanding avec la Commission européenne sur le partage d’expertise et le développement d’AI Factory et de Data Factory. Aujourd’hui, toutes ces collaborations intègrent la jeunesse, créent de l’emploi, financent des thèses et des projets innovants. Parce que tout ce qui se fait dans le monde se fait avec la technologie. Ce n’est pas pour rien que l’on qualifie désormais la technologie de géopolitique. Les combats de demain se jouent autour des GPU, du cloud, des métaux rares, de la gouvernance des données. Le Maroc doit prendre toute sa place dans cette compétition internationale, une compétition de connaissances et de savoirs, où c’est l’intelligence humaine qui primera.

Par Camilia Serraj et Adil Gadrouz
Le 07/04/2026 à 10h25