La grande originalité politique de la Libye est qu’il s’agit d’une société à deux dynamiques, celle du pouvoir et celle des tribus. La constante socio-politique y est la faiblesse du pouvoir par rapport aux tribus. Au nombre de plusieurs dizaines, si toutefois nous ne comptons que les principales, mais de plusieurs centaines si nous prenons en compte toutes leurs subdivisions, les tribus libyennes sont groupées en çoff (alliances ou confédérations) ayant des alliances traditionnelles mouvantes au sein des trois régions composant le pays, Tripolitaine, Cyrénaïque et Fezzan.
Traditionnellement, les tribus les plus fortes agissaient en véritables «fendeurs d’horizons» car elles contrôlaient les immenses couloirs de nomadisation de l’axe Méditerranée-Fezzan-Tchad. Les tribus les plus faibles pratiquaient, quant à elles, un semi nomadisme régional.
Le colonel Kadhafi avait conservé le système tribal tout en l’encadrant à travers un système administratif moderne, avec préfectures (muhāfazāt) et municipalités (baladīyat). Sa mort a fait voler en éclats cette subtile alchimie tribale et directement provoqué le chaos car la réalité politique libyenne repose sur l’équilibre et sur les jeux de pouvoir entre les confédérations tribales et régionales. Trois grandes confédérations (çoff ou saff) tribales existent en Libye, la confédération Sa’adi en Cyrénaïque, la confédération Saff al-Bahar dans le nord de la Tripolitaine et la confédération Awlad Sulayman qui occupe la Tripolitaine orientale et intérieure ainsi que le Fezzan.
Le colonel Kadhafi avait ancré son pouvoir sur l’équilibre entre ces trois grands çoff.
Issu de la tribu des Qadhadfa dont le cœur est la ville de Sebha, Mouammar Kadhafi épousa une Firkeche, segment clanique de la tribu royale des Barasa, un mariage qui lui avait permis de construire une alliance entre les Qadhafda et les grandes tribus de Cyrénaïque liées aux Barasa. En dépit de réelles et puissantes rivalités internes, son pouvoir s’exerça alors sur toute la Libye car il reposait sur les trois grandes confédérations tribales du pays:
- Celle de Cyrénaïque avec la confédération Sa’adi rassemblant les tribus alliées aux Barasa.
- Celle du couloir allant des Syrtes au Fezzan et au Tchad, avec sa propre confédération, celle des Awlad Sulayman (Ouled Slimane).
- Celle du nord de la Tripolitaine à travers la confédération al-Bahar et cela grâce à ses alliés, les Margarha de Sebha, dont le centre est la ville de Waddan à environ 280 km au sud de Syrte.
«Aujourd’hui, la situation sécuritaire de la Libye est toujours fortement dégradée et les affrontements armés y sont réguliers cependant que les zones frontalières avec le Niger, le Tchad, le Soudan, la Tunisie et l’Algérie sont instables. »
— Bernard Lugan
Aujourd’hui, le pays est éclaté et deux entités se disputent le pouvoir:
- Le gouvernement d’unité nationale (GNU) installé à Tripoli, à l’ouest, dirigé par Abdelhamid Dbeibah et reconnu par l’ONU.
- Les autorités de Benghazi, à l’est, avec le maréchal Haftar et ses fils qui ont étendu leur présence militaire au sud du pays et qui contrôlent désormais une partie du Fezzan.
Or, désigné le 14 septembre 2015 par le Conseil suprême des tribus de Libye comme son représentant légal, donc comme étant seul habilité à parler au nom des forces structurantes du pays, candidat à l’élection présidentielle, Seif al-Islam aurait pu reconstruire l’alchimie tribale qui avait permis à la Libye «unitaire» de vivre. Il l’aurait pu parce que, par les liens du sang, il se rattachait aux deux grandes confédérations tribales du pays, les Awlad Sulayman de Tripolitaine par son père, et les Sa’adi de Cyrénaïque par sa mère. À travers sa personne, pouvait donc être reconstitué l’ordre institutionnel démantelé par la mort du colonel Kadhafi. Un ordre qui, comme je l’ai montré, reposait sur l’engrenage des alliances entre les confédérations tribales du pays.
Aujourd’hui, la situation sécuritaire de la Libye est toujours fortement dégradée et les affrontements armés y sont réguliers cependant que les zones frontalières avec le Niger, le Tchad, le Soudan, la Tunisie et l’Algérie sont instables. Comment la Libye peut-elle alors sortir de sa situation d’archipelisation interne?
En dehors d’une nouvelle guerre de tous contre tous, deux grandes options sont aujourd’hui possibles, soit la reconstruction d’un État fort, soit la prise en compte des réalités confédérales.
1- La reconstitution d’un État fort passerait par la reconstitution de l’unité du pays, c’est-à-dire par la victoire militaire puis politique de l’un des deux grands camps qui se partagent la Libye, à savoir le pouvoir de Tripoli et celui de Benghazi. Celui de Tripoli est soutenu par la Turquie et par l’Algérie quand celui de Benghazi l’est par la Russie et par l’Égypte.
2- La confirmation de l’éclatement du pays avec, soit la création de deux États, soit la constitution d’une Libye confédérée.





