Londres décroche le Polisario

Karim Serraj.

ChroniqueAprès une décennie d’existence, de réunions militantes et de communiqués sans lendemain, le principal relais parlementaire du Polisario à Westminster, en Angleterre, a été dissous. L’APPG Western Sahara n’a pas été reconduit dans le registre officiel du Parlement britannique ce 1er janvier. Derrière cette non-reconduction se lit un échec cuisant: celui d’un lobbying rendu obsolète par le soutien explicite de Londres au plan d’autonomie marocain. Et les vaines tentatives d’Alger de la faire renaitre de ses cendres tombent dans le fracas…

Le 18/01/2026 à 11h10

En décembre 2025, un petit événement administratif a fait l’effet d’une note de bas de page qui claque comme un verdict: l’All-Party Parliamentary Group (APPG) «Western Sahara» n’a pas été reconduit dans le registre officiel des groupes parlementaires britanniques. Après des années d’existence, de communiqués, de réunions militantes et de photos de circonstance, la machine s’est arrêtée net. Le groupe parlementaire transversal servait de chambre d’écho depuis une décennie à la cause séparatiste au Palais de Westminster. Il avait été enregistré depuis 2015 (et mis à jour une dernière fois au printemps 2024), Ce n’est pas une simple pause. C’est la mesure exacte d’un essoufflement, l’aveu discret que le Polisario, à Westminster, n’a jamais tenu que par quelques noms, quelques habitudes, et un narratif qui ne fait plus lever personne.

C’est un signal politique car un APPG qui disparaît, c’est un réseau qui perd son minimum vital, à savoir ses représentants et sa capacité à exister au rythme institutionnel du Parlement britannique. Le Polisario, à Londres, s’était habitué à cette structure comme à un décor permanent avec une salle, un titre, quelques députés, un «groupe» qui permettait de signer des lettres, d’annoncer des auditions, d’habiller en acte parlementaire ce qui n’était souvent qu’un militantisme de couloir.

Pendant toutes ces années, le comité de soutien au Polisario n’avait en réalité rien réussi, au sens où une diplomatie sérieuse entend l’être: aucun basculement doctrinal du Foreign Office, aucune inflexion décisive de la position britannique, aucune victoire stratégique sur le dossier onusien. Il y eut des gestes, des interpellations, des événements, mais le cours des choses, lui, suivait une autre pente.

Cette pente, le Royaume-Uni l’a officialisée le 1er juin 2025, en déclarant son soutien au plan d’autonomie marocain. Le moment est historique et majeur. Londres, sort de la neutralité d’usage et se range explicitement derrière Rabat. C’est le genre de mouvement qui change l’écosystème: il rend le lobbying pro-Polisario plus coûteux, plus marginal, et surtout plus inconfortable pour des élus qui veulent faire une carrière politique remarquée et n’aiment pas se retrouver à contre-courant de la ligne diplomatique nationale.

Un club de marges: quand la cause attire des carrières en déroute

L’APPG Western Sahara était anecdotique. Le groupe n’a jamais été un aimant à figures de premier rang, au contraire il fut un ramassis de pieds-nickelés dont parle encore aujourd’hui la justice anglaise. Ses visages les plus importants, qui se comptaient sur les doigts d’une seule main, appartenaient à la périphérie politique et leurs trajectoires judiciaires ont fini par les faire écarter, presque tous, de la vie politique. On voit se dessiner un tableau peu flatteur, celui d’une cause qui, faute d’allier les grands, se contente de retenir les malfrats.

«la nouvelle structure ressemble à une échappatoire. Un «groupe» pour sauver la face d’une disparition. Qui plus est la nouvelle entité n’a aucune reconnaissance officielle au Palais de Westminster»

—  Karim Serraj

Patrick Grady (SNP, Glasgow North) a été sanctionné dans un scandale de harcèlement sexuel en 2022. Ses victimes étaient tous des hommes. Sa dernière proie, un collaborateur âge de 19 ans, a porté plainte et a provoqué la chute de Grady. L’affaire a été documentée par une décision et un rapport institutionnel, et a provoqué une rupture politique nette et la fin de carrière pour l’intéressé. Celui-ci a quitté le SNP et siégé comme indépendant, avec l’enquête de la Met Police dans ses bagages. En 2025, nouvelle révélation: si Grady a pu aboutir avec sa victime à un accord financier pour le retrait de la plainte, lui évitant une condamnation, il s’avère que l’indemnité en question provenait… des fonds publics! Grady s’était servi dans les subventions apportées par le gouvernement aux partis politiques. Lapidé par la presse, Grady a fui Londres et a été réembauché par une ONG écossaise, mettant un terme définitif à sa carrière politique.

Navendu Mishra (Labour, Stockport) a fait l’objet en 2024-2025 d’une rectification officielle de Palais de Westminster pour violation du code de conduite des députés pour non-déclaration d’intérêts. Il a empoché une somme d’argent conséquente provenant de personnes ou d’organisations en Inde et les avait utilisées à des fins personnelles sans aviser les institutions. Ces dons aux partis et de soutien aux hommes politiques sont tolérés au Royaume-Uni, mais doivent faire l’objet d’une déclaration officielle. Sinon, cela est considéré comme de la corruption. Cela a porté un coup dur à la carrière de Navendu Mishra qui ne s’en remettra pas auprès de ses électeurs ni de son parti.

Jeremy Corbyn (Indépendant, Islington North) est lié à de nombreuses affaires judiciaires et controverses. Il a été définitivement éjecté du Parti travailliste en 2020 pour ses commentaires antisémites sur les juifs, menant à une enquête qui a durablement ébranlé son parti. Les épisodes liés à l’antisémitisme au sein du Labour ont entraîné des ruptures internes, des batailles procédurales et un contentieux public prolongé. En 2022, une décision de justice a confirmé sa suspension, qu’il avait contestée, du Labour. Il s’est depuis réfugié chez les Indépendants. Et en 2021, il avait fait l’objet d’une enquête du watchdog parlementaire sur les sleaze (corruption) pour non-déclaration de soutiens financiers (plus de 300.000 euros). Enfin, sur le terrain judiciaire médiatique, Corbyn a été poursuivi en diffamation par des blogueurs et journalistes (ex.: Richard Millett, BBC Panorama). Ces affaires persistent, avec des suspicions d’antisémitisme et de mauvaise gestion partisane.

Grahame Morris (Labour, Easington), un antisémite notoire qui déteste tous les juifs du monde. En 2022 il a été accusé, en sa qualité de directeur fondateur du site Palestine Deep Dive, de publier des contenus gravissimes qui appellent à commettre des actes horribles sur les personnes de confession juive. Ce site violait les lois britanniques et Morris est encore aujourd’hui le seul député en exercice à ne pas avoir endossé et signé le règlement parlementaire sur la définition internationale de l’antisémitisme. Son site a dû fermer avant de reprendre avec une ligne plus en phase avec les lois britanniques. Le nom de Morris figure en bonne place sur la liste noire des faiseurs de haine et des complotistes.

La relance du Polisario est en route: une coquille vide née trop tard

Face à la disparition de l’APPG Western Sahara, la réaction de l’Algérie et du Polisario a été immédiate: créer autre chose. Dès novembre 2025, soit deux mois avant la dissolution du premier groupe parlementaire, un nouveau «Groupe parlementaire britannique de solidarité avec le peuple sahraoui» a été annoncé, présenté comme une relance. À la soirée de lancement, seuls deux soutiens ont été présentés: Ben Lake, un élu du parti Plaid Cymru, déjà président/figure centrale du précédent dispositif, est encore là. Et l’autre nom qui ressort est Mark Letchfield, un militant britannique qui se révèle le véritable fer de lance du Polisario en Angleterre. Membre de l’ONG War on Want depuis 1987, il a consacré l’essentiel de sa carrière au secteur associatif et public au Royaume-Uni. Il est surtout connu pour présider la Western Sahara Campaign UK (Campagne pour le Sahara occidental au Royaume-Uni) depuis près de 25 ans. Celle-ci organise des campagnes médiatiques et publie des livres et des articles sur le Sahara et le Polisario. C’est à travers Mark Letchfield, et sous couvert d’événements médiatiques, que transite l’argent expédié depuis Alger en Angleterre pour arroser les parlementaires.

On reprend les mêmes et on recommence. Lake et Letchfield sont les deux uniques personnalités du nouveau dispositif. Mais remarquez l’architecture: ce «groupe» ressemble moins à une force parlementaire qu’à un duo de bons potes et recruter d’autres personnalités ne sera sans doute pas facile. Le terrain va révéler le vrai rapport de force. Et désormais, le vent a tourné. Le soutien au plan d’autonomie marocain, assumé au plus haut niveau diplomatique, change les incitations des élus. La cause du Polisario devient, pour la plupart, un engagement à perte. Perte de capital politique, perte de confort dans la carrière.

Dès lors, la nouvelle structure ressemble à une échappatoire. Un «groupe» pour sauver la face d’une disparition. Qui plus est la nouvelle entité n’a aucune reconnaissance officielle au Palais de Westminster et ne reconstitue pas ce qui a été perdu: le label stable sur une liste officielle, l’habitude administrative, le petit prestige d’un APPG enregistré.

En réalité, la création tardive d’une nouvelle entité dit quelque chose de plus grave. C’est que l’on observe un champ qui se rétrécit, des soutiens qui se dérobent et une cause qui, à Westminster, perd sa capacité à s’incarner dans un courant politique respectable.

On peut multiplier les réunions, les slogans, les «soirées de solidarité». On peut publier des photos, inviter des représentants, parler de «légalité internationale». Mais la vérité se lit ailleurs, dans les communiqués officiels, dans les partenariats d’État, dans la ligne d’un ministère. Or la ligne britannique, depuis juin 2025, est claire et structurante. Elle s’inscrit dans un partenariat renforcé avec Rabat. Et comme en haute mer, le silence des grands bancs est une météo politique: quand il s’installe, il ne fait pas seulement froid, il annonce plutôt la fin de saison de pêche.

Par Karim Serraj
Le 18/01/2026 à 11h10