Les réseaux sociaux, un visa d’un nouveau genre

Zineb Ibnouzahir.

ChroniqueIl est indispensable de sensibiliser les jeunes à cette question, pourquoi pas en introduisant un cours à l’éducation numérique dans l’enseignement, afin qu’ils prennent conscience que désormais, leurs publications pourront aussi briser leurs rêves d’études, de carrière et de voyage à l’étranger.

Le 08/02/2026 à 14h40

À compter d’aujourd’hui, dimanche 8 février, il faudra montrer patte blanche numérique pour pouvoir entrer aux États-Unis sans visa via le programme ESTA (Electronic System for Travel Authorization). Ainsi, pour obtenir une autorisation de voyage préalable, les voyageurs internationaux en provenance de 38 pays adhérant à ce programme doivent désormais partager avec les autorités américaines leurs activités numériques au cours des cinq dernières années.

Ce programme d’exemption de visa qui permet de voyager aux États-Unis sans visa pour des séjours de moins de 90 jours s’étend en Europe, notamment à l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, la Croatie, le Danemark, la France, la Grèce ou encore l’Italie, les Pays-Bas et le Royaume-Uni. En Asie, sont concernés Brunei, Corée du Sud, Japon, Singapour, Taïwan. En Océanie suivent l’Australie et la Nouvelle-Zélande, tandis qu’en Amérique, le Chili est le seul pays à intégrer ce programme.

Avec cette nouvelle mesure, les ressortissants de ces pays doivent identifier tous les comptes dont ils disposent sur les réseaux sociaux, mais aussi les adresses emails utilisées au cours des 10 dernières années ainsi que les numéros de téléphone utilisés au cours des 5 dernières années. Ceux qui suivent de près l’affaire Epstein et fouinent par curiosité dans les quelque 3 millions de documents mis en ligne par la justice américaine, comprendront à quel point, dans l’espace numérique, rien ne disparaît, tout se conserve et pourra un jour ou l’autre être retenu contre vous. Et dans le cas d’espèce, heureusement.

En agissant de la sorte, les États-Unis entendent ainsi renforcer les contrôles préalables à l’arrivée des étrangers et prévenir les risques pour la sécurité nationale. Fair enough pour les uns, inaudible pour les autres qui voient dans cette mesure une entorse de plus de Big Brother à notre liberté de penser et d’expression.

Mais les États-Unis ne sont toutefois pas les seuls à adopter cette pratique. La vérification des contenus publics sur les réseaux sociaux tend à se généraliser aussi bien dans l’instruction des demandes de visa long séjour que dans les processus de recrutement professionnel. Qui n’a pas passé au peigne fin les réseaux sociaux d’un candidat à un poste pour en savoir plus et débusquer de possibles mensonges ou comportements problématiques? Idem pour un propriétaire souhaitant louer son bien. Les réseaux sociaux sont une mine d’informations précieuses pour se faire un avis sur une personne à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession.

Au lendemain de l’organisation de la CAN au Maroc, la pertinence de telles vérifications s’impose, suite à la campagne de diffamation et de désinformation d’une ampleur inédite ayant visé le Maroc durant l’événement. Car, outre les insultes, les propos diffamatoires, les comportements irrespectueux qui ont valu à certains supporters étrangers un séjour à l’ombre, ne gagnerait-on pas, comme les États-Unis, à formaliser la chose en intégrant officiellement les données numériques aux conditions d’entrée sur notre territoire? Dans cette optique, de nombreux Marocains réclament le maintien de l’Autorisation électronique de voyage (AEVM) obligatoire déployée dans le cadre de la CAN.

Après tout pourquoi pas? Qui ne s’est pas réjoui de l’interdiction d’entrée au Maroc de la franco-algérienne Sofia Benlemmane pendant la CAN, connue pour ses propos haineux à l’encontre du Maroc et de la France et ses appels à la violence, visant notamment les ressortissants marocains en France?

Après tout, cette mesure aurait toute sa place dans le cadre du travail de régulation des réseaux sociaux qu’entreprennent les autorités marocaines afin de cadrer les nombreux dérapages et les comportements déviants de ses propres citoyens, qui sous couvert de liberté d’expression donnent lieu à des dérives éthiques.

Se pose la question de la liberté d’expression. Doit-on interdire aux gens d’écrire ou de dire ce qu’ils pensent? Peut-on conditionner l’entrée dans un pays à nos points de vue? Bien entendu, répondre par l’affirmative à ces deux questions a de quoi choquer. Mais dans un monde où la provocation numérique est devenue une normalité, une façon de communiquer indispensable pour atteindre la viralité, il convient de mettre des limites, comme dans la vraie vie…IRL. Car à travers les contenus des influenceurs Adam Benchekroun, sa mère ou encore ledit Moulinex, on a pu se rendre compte de l’ampleur des dégâts causés par cette pseudo liberté dans un monde virtuel où la débauche s’impose elle aussi comme une normalité.

La question prend davantage d’ampleur alors que la France, sous l’impulsion de son président Emmanuel Macron, emboîte le pas à l’Australie en interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, à compter du 1er septembre 2026. D’autres pays européens pensent à faire de même. Si cette mesure vise à protéger les mineurs du cyberharcèlement et préserver leur santé mentale, elle met également un frein aux contenus que publient les adolescents sur les réseaux sociaux, sans mesurer les répercussions sur leur avenir. Si une minorité de parents interdisent les smartphones à leurs enfants avant un certain âge, une large majorité ignore les activités numériques de leur progéniture. Ces derniers trouvent la parade en pratiquant le double compte, un profil bien sous tous rapports pour leur famille, et un compte sous pseudo réservé à leurs copains. Deux salles, deux ambiances.

Cette décision des autorités américaines rappelle une chose essentielle: la liberté d’expression a ses limites, d’autant plus que la communication en ligne tend à amplifier la gravité des propos. Car le recours aux stories ou aux lives n’efface en rien nos propos. Rien ne se perd, tout se conserve dans un monde numérique où l’éphémère est un leurre.

L’époque où le numérique était considéré comme une immense aire de jeux à l’abri des lois est révolue. Car si certains pensent encore échapper aux sanctions désormais prévues par la loi, ils risquent de voir leur liberté de circulation dans le monde compromise. Et en cela, il est indispensable de sensibiliser les jeunes à cette question, pourquoi pas en introduisant un cours à l’éducation numérique dans l’enseignement, afin qu’ils prennent conscience que désormais, leurs publications pourront aussi briser leurs rêves d’études, de carrière ou de voyage à l’étranger.

Par Zineb Ibnouzahir
Le 08/02/2026 à 14h40