La mort de Liamine Zéroual, ancien président durant la période critique de la «décennie noire», et décédé le 28 mars 2026 à l’âge de 84 ans, permet de revenir sur la manière dont le système algérien a survécu à toutes les crises.
Le 18 mars 1962, à 17h40, la France et une délégation du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) signaient les «Accords d’Evian». Le même jour, le général Ailleret, commandant en chef donnait l’ordre de cessez-le-feu aux unités françaises d’Algérie. Pendant ce temps, les «nationalistes» se disputaient férocement, tandis que l’ALN (Armée de libération nationale), intacte car basée en Tunisie et au Maroc et n’ayant donc pas combattu, n’allait pas tarder à imposer Ahmed Ben Bella au GPRA et aux combattants de l’intérieur. L’ALN ayant choisi Ben Bella, dès le mois de septembre, la rupture se produisit avec Mohamed Boudiaf qui tenta un soulèvement avant de trouver refuge au Maroc. Au mois d’octobre 1963, en Kabylie, Hocine Ait Ahmed déclencha à son tour un mouvement armé, mais en attaquant le Maroc et en déclenchant la «Guerre des Sables», le «Système» naissant réussit à écarter le danger intérieur.
Installé au pouvoir avec le soutien de Boumediene et sous sa surveillance, Ben Bella engagea l’Algérie sur la voie d’un socialisme autogestionnaire et tiers-mondiste. Le 19 juin 1965, son rôle de paravent du système militaire n’étant plus nécessaire, il fut renversé par le colonel Boumediene qui le fit enfermer à Tamanrasset où il resta emprisonné durant de longues années.
Houari Boumediene exerça ensuite une dictature inspirée du socialisme stalinien. Apparatchik austère, sans charisme, Mohamed Brahim Boukharouba, devenu Houari Boumediene dans la clandestinité avait un passé «militaire» plus que «limité». Sa seule action dans la guerre contre la France avait été une modeste opération de ravitaillement des maquis de l’ouest algérien menée en 1955, avant donc la création des barrages français. Il avait passé le reste de la guerre dans les camps de l’ALN en Tunisie et au Maroc, loin des combats. Cet état de services insignifiant militairement ne l’avait pas empêché de gravir tous les échelons du commandement militaire et de devenir le chef tout puissant de l’ALN, qu’il transforma en outil politique et militaire à sa disposition.
Houari Boumediene précipita l’Algérie dans une politique désordonnée d’industrialisation étatique. Mal gérées et mal encadrées, les nouvelles entreprises connurent de retentissants échecs et devinrent des gouffres financiers tandis que la ruine de l’agriculture plaçait l’Algérie face à une dépendance alimentaire chronique. En 1966, une vague de nationalisations de sociétés étrangères acheva de faire de l’Algérie un État socialiste aligné sur l’URSS et sur la Chine. De République socialiste autogérée, l’Algérie était devenue un État inspiré du modèle stalinien.
Mort de maladie le 27 décembre 1977, le colonel Boumediene laissait un pays ruiné et corrompu dont la jeunesse désœuvrée et démoralisée, allait bientôt être la proie des islamistes.
Sentant qu’il fallait donner un peu d’air aux Algériens, l’armée lui désigna alors un successeur en la personne du colonel Chadli Bendjedid (1978-1992) qui prit le contre-pied de la politique suivie par son prédécesseur. Au physique, la différence entre les deux hommes était réelle. À un ascète révolutionnaire longiligne, succédait en effet un jovial bon vivant. Avec Chadli Bendjedid, le «tout industriel» fut mis entre parenthèses et les grands combinats ingérables de type soviétique furent démantelés. La priorité fut alors donnée à l’amélioration des conditions de vie des Algériens.
Après les «années de plomb» de l’ère Boumediene, les Algériens crurent alors qu’ils allaient pouvoir revivre. En 1980, Ben Bella fut libéré et un vent de liberté sembla souffler sur l’Algérie. Après la féroce dictature de l’époque Boumediene, la période nouvelle apparût donc d’abord comme un relâchement du système. Jusque-là contenues et bridées, les oppositions s’exprimèrent alors dans le monde étudiant et dans celui du travail, mais dans un contexte d’appauvrissement accéléré par l’effondrement des cours des hydrocarbures.
«Pour mémoire, le président Zeroual est l’homme qui, en 1994, a ordonné la fermeture de la frontière avec le Maroc. »
— Bernard Lugan
Acculé financièrement, le gouvernement fut contraint de réduire les importations de biens de consommation. L’Algérie retomba alors dans la pénurie, doublée d’un taux de chômage proprement effarant. De leur côté, les Kabyles qui luttaient contre l’arabisation forcée qu’ils subissaient depuis 1962 réclamaient de plus en plus ouvertement la reconnaissance de leur langue dans un mouvement qui prit la forme d’une vague de fond identitaire qui culmina dans le mouvement dit du «printemps berbère» en 1981.
Sans espoir, la jeunesse algérienne se tourna alors peu à peu vers les islamistes qui étaient les seuls à condamner l’insolence de la caste des privilégiés qui prospérait sur la misère du peuple. Depuis des années, en silence, les organisations islamistes avaient en effet pris le contrôle des masses paupérisées auxquelles elles fournissaient de quoi ne pas mourir de faim.
Le 4 octobre 1988, des émeutes de la misère éclatèrent dans tout le pays et l’armée tira dans la foule, faisant des centaines de morts. Pour survivre, le «Système» annonça une politique de libéralisation politique et la création du multipartisme. Résultat, seule force organisée en dehors de l’armée, le courant islamiste s’enfonça alors dans la brèche politique qui s’ouvrait et il s’organisa en parti, le FIS (Front islamique de salut) dirigé par Abassi Madani et Ali bel Hadj. Il mena une campagne efficace, dénonçant la corruption du régime. Lors des élections municipales de 1990, il obtint un véritable triomphe avant de remporter le premier tour des élections législatives le 26 décembre 1991. Assuré d’obtenir la majorité absolue à l’issue du second tour, il allait être en mesure de transformer l’Algérie en République islamique de type «iranien».
Pour le «Système», le danger était mortel et sa réaction fut brutale. Le président Bendjedid fut écarté du pouvoir le 11 janvier 1992, et le 12 janvier, les élections furent annulées. Un Haut Comité d’État (HCE) de cinq membres fut constitué et sa présidence confiée à Mohamed Boudiaf, un des chefs historiques du FLN qui vivait alors en exil au Maroc. Le 16 janvier 1992, il était de retour en Algérie où, tel un sauveur, le «Système» était allé le chercher pour qu’il puisse couvrir de sa «légitimité» l’annulation du processus électoral.
Dès son retour, Mohamed Boudiaf annonça une rupture avec les anciennes pratiques et une lutte totale contre la corruption, ce qui ne fit pas les affaires de la caste dirigeante…. Aussi, après avoir joué son rôle de caution historique au coup de force politique du 12 janvier 1992, il apparût comme un gêneur et il fut assassiné par un sous-lieutenant des services de renseignements affecté depuis peu à la garde présidentielle.
Coopté par le HCE, le colonel Ali Kafi succéda à Mohamed Boudiaf avec une mission qui était de gagner du temps. Composant avec les clans politiques algériens, il nomma comme Premier ministre Belaid Abdesslam, un homme lié à l’époque Boumediene, avant de le remplacer un an plus tard au mois d’août 1993 par Reda Malek, un démocrate. Mais, comme le «Système» sentit qu’il lui fallait sortir de l’ambiguïté, au mois de janvier 1994, les plus hautes autorités militaires réunies dans une «Conférence nationale de consensus» écartèrent Ali Kafi et elles imposèrent le général Zeroual. Le 31 janvier 1994, ce dernier entra en fonctions. Président de l’Algérie de 1994 à 1999, le général Zéroual arriva au pouvoir en pleine guerre civile algérienne, la «décennie noire» .
Avec lui, le «Système» tenta deux politiques à la fois: ouverture pluraliste et lutte contre les islamistes les plus irréductibles. Afin de faire éclater le front islamiste, il poursuivit le dialogue avec le FIS dont deux leaders, Abdelkader Hachami et Abassi Madani furent libérés. Cette démarche eut pour principal résultat de discréditer le FIS aux yeux de la tendance extrémiste de l’islamisme. Eclatée dans ce que certains observateurs définirent comme la «nébuleuse des GIA» (Groupes islamiques armés), cette dernière s’engagea dans une surenchère de l’horreur, massacrant les civils dans des conditions de cruauté indescriptible.
Le président Zéroual n’ayant pas réussi à vaincre le terrorisme, le «Système» se trouva de nouveau dans une impasse, d’autant plus que l’opinion internationale acceptait de plus en plus mal la mainmise de l’armée sur l’Algérie. Il comprit alors que sa survie était en jeu et qu’il lui fallait trouver un alibi civil. Aussi, en 1998, le président Zeroual écourta-t-il son mandat et l’armée mit au pouvoir Abdelaziz Bouteflika.
Pour mémoire, le président Zeroual est l’homme qui, en 1994, a ordonné la fermeture de la frontière avec le Maroc.




