Officiellement, c’est Mehdia Ben Bella, l’une des deux filles adoptives du premier président algérien, Ahmed Ben Bella, qui aurait déposé plainte contre le journaliste et célèbre chroniqueur algérien, Saâd Bouakba pour atteinte diffamatoire à la mémoire de son père. C’est du moins ce qui a été notifié au doyen des journalistes algériens, aujourd’hui âgé de plus 79 ans et malade, par la gendarmerie algérienne qui l’a convoqué mercredi dernier, avant de lui demander de revenir le lendemain. Or, en se présentant pour la seconde fois au poste de la gendarmerie, les choses se sont bizarrement accélérées, puisque, dès sa présentation au procureur près le tribunal de Bir Mourad Raïs à Alger, celui-ci lui a notifié qu’il était accusé d’atteinte aux «symboles historiques de l’État». Et pas seulement à Ahmed Ben Bella, avant d’ordonner qu’il soit écroué en attendant les résultats de l’enquête préliminaire. La charrue est ainsi mise avant les bœufs.
Les faits qui sont reprochés à Bouakba résident dans des témoignages historiques tenus lors d’une émission télévisée, intitulée «Sans protocole», et diffusée sur YouTube par la chaine Vision TV, et dont le thème était «Voici comment certains dirigeants de la révolution algérienne se sont partagé les fonds du FLN: révélations historiques choquantes».
Lors de son interrogatoire par la gendarmerie qui l’a convoqué pour lui signifier qu’une plainte a été déposée contre lui suite aux propos qu’il a tenus sur le partage illégal des fonds du FLN déposés dans des banques suisses pour soutenir la révolution algérienne, Saâd Bouakba a répondu qu’il n’a fait que reprendre ce qui a été écrit noir sur blanc dans un livre de François Dumont, publié il y a maintenant près d’un demi-siècle. Ce livre est paru au moment où quasiment tous les dirigeants du FLN accusés de détournement du «trésor du FLN» étaient encore vivants. Aucun d’entre eux n’a fait la moindre objection sur le contenu explosif de ce livre, ni porté plainte contre son auteur.
Lire aussi : Algérie: lourde peine requise contre Saad Bouakba, doyen des journalistes algériens
D’ailleurs, la famille de Mohamed Khider, après l’assassinat de ce dernier par les agents de Houari Boumediene en 1967 à Madrid, a reçu en héritage une partie de ce magot déposé dans une banque suisse au nom du patriarche, et dont elle a restitué une partie au gouvernement algérien.
Malgré les preuves irréfutables présentées par Bouakba, cela n’a pas empêché le tribunal d’entrer rapidement en lice sur ordre du régime algérien pour engager une procédure de comparution immédiate contre Bouakba, suivie de son dépôt en prison. Cette détention provisoire va durer une dizaine de jours puisque l’examen de son affaire a été renvoyé jusqu’au 5 décembre prochain.
Lire aussi : Abdelmadjid Tebboune, un président atteint de démence sénile aux commandes d’une Algérie à la dérive
Au lieu de demander à Saâd Bouakba de sortir un démenti de ses propos ou de s’excuser auprès de la plaignante qui, à son tour, pouvait publier un droit de réponse au niveau du média concerné, le parquet du tribunal d’Alger s’est empressé de publier un communiqué qui s’apparente à un réquisitoire contre le journaliste. Ce dernier est directement accusé de diffusion «de fausses informations, inexactes et diffamatoires, insultant les symboles de l’État et de la révolution».

Cet empressement prouve que la fille adoptive de Ben Bella a été instrumentalisée dans cette affaire en vue de donner l’occasion au régime algérien de faire taire Saâd Bouakba, dont le tort est de n’avoir jamais accepté d’être placé sous l’aisselle de Abdelmadjid Tebboune, lui qui a été proche de tous les anciens présidents algériens, de Ben Bella à Bouteflika.
D’ailleurs, Tebboune avait déjà emprisonné Bouakba en février 2023 pour une chronique tournant en dérision l’investissement qatari dans la production laitière en Algérie, un investissement que l’Algérie aurait dû faire elle-même grâce à ses revenus pétroliers et gaziers. Il fait, depuis, l’objet d’une ISTN (interdiction de quitter le territoire national), assortie de la confiscation de son passeport.
Lire aussi : Les sombres secrets de Abdelmadjid Tebboune dévoilés dans une enquête explosive
C’est le ministère des Moudjahidines qui s’est constitué partie civile dans ce dossier monté de toutes pièces dans le seul but de faire taire Bouakba, à qui la chaine Vision TV a commencé à donner la parole depuis plusieurs semaines à travers des épisodes où il décline ses témoignages vécus depuis les années 1970.
Pour leur part, et alors qu’ils n’ont fait l’objet d’aucune plainte ni reçu un droit de réponse, le propriétaire de Vision TV et le journaliste qui a interviewé Saâd Bouakba ont été également présentés au parquet. Ils seront poursuivis en état de liberté pour «insulte et diffamation des symboles de la révolution par le biais des technologies de l’information et de la communication, publication et de diffusion intentionnelles de fausses nouvelles ou d’informations malveillantes auprès du public par quelque moyen que ce soit, conformément aux articles 148 bis 1, 333 bis 6 et 196 bis du Code pénal», selon le communiqué du parquet. Mieux, la chaîne Vision TV a été interdite au motif qu’elle ne possédait pas de licence pour exercer. C’est dire l’ampleur du cataclysme provoqué par les propos de Saad Bouakba.
Lire aussi : Algérie: le site web de Radio M du patron de presse Ihsane El Kadi cesse de publier
À l’instar de plusieurs autres journalistes indépendants, comme Abdelwakil Blamm, emprisonné depuis maintenant un an sans le moindre procès, c’est aujourd’hui le tour de Bouakba, ce vieux briscard du journalisme algérien dont les chroniques dans les médias publics comme El Moudjahid et Echaab, étaient, durant les années 1970 et 1980, la seule partie que lisaient les lecteurs.
Il est aujourd’hui victime de l’allergie maladive de l’actuel régime algérien à toute opinion ou tout récit historique autres que celui propagandiste et factice avec lequel il tente de se légitimer. L’écrivain franco-algérien, Boualem Sansal, vient de passer une année de prison dans les geôles de ce régime pour avoir rappelé des vérités historiques, relatives aux amputations d’importantes parties du territoire marocain au profit de l’Algérie française. C’est également pour avoir décliné une autre vérité historique, à savoir qu’il n’existait aucune nation algérienne avant la colonisation française, comme l’a affirmée Emmanuel Macron, que les relations algéro-françaises vont aller de crise en crise. Surtout que le président français a reconnu les droits historiques du Maroc sur son Sahara, une vérité confirmée par le Conseil de sécurité de l’ONU, mais que le régime algérien s’entête toujours à renier.



