Algérie: comment le régime achève ce qu’il reste d’un semblant de presse

Des journaux algériens.

La mise en demeure adressée au quotidien El Watan pour avoir rapporté le rejet du nouveau Code de la route par le Conseil de la nation illustre la totale dérive d’un régime qui ne tolère plus le moindre écart au récit officiel. En lieu et place, un système de contrôle généralisé de l’information, où la presse est muselée, la propagande érigée en norme et la censure désormais exportée au-delà des frontières.

Le 23/01/2026 à 12h01

Le climat n’a jamais été aussi lourd pour ce qu’il reste d’un semblant de journalisme en Algérie. Dans un pays où l’espace public s’est refermé, où la parole politique est monopolisée par le sommet de l’État et ses relais, le semblant de presse vit désormais sous la menace permanente de disparition. Il ne s’agit plus seulement d’éviter la critique frontale. La moindre nuance, la plus infime interprétation non conforme à la version officielle peut déclencher une réaction brutale des autorités. Sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, le régime algérien franchit un seuil supplémentaire: celui où même la description factuelle d’un débat institutionnel est passible de mise en demeure.

L’affaire qui oppose le ministère de la Communication au quotidien El Watan illustre de manière presque clinique cette dérive. Le journal francophone, pourtant connu pour son alignement aveugle sur la doxa du régime, a publié un article titré: «Les sénateurs disent “non” au nouveau Code de la route». Un titre qui, ailleurs, aurait à peine suscité un débat. En Algérie, il a déclenché un scandale et une mise en demeure officielle.

Le cœur du litige porte sur un fait pourtant avéré: le Conseil de la nation a rejeté 11 articles du projet de nouveau Code de la route, suite aux grèves des transporteurs qui ont menacé d’immobiliser le pays. Ce rejet partiel a entraîné le renvoi du texte en commission paritaire et la nécessité de revoir les dispositions concernées. Il ne s’agissait donc ni d’un vote unanime, ni d’une adoption sans réserve, mais bien d’un blocage institutionnel significatif. Présenter cette séquence comme un «non» politique relevait d’une lecture parfaitement défendable du processus parlementaire.

D’autant que ce projet de loi est largement impopulaire. La presse algérienne elle-même, pourtant bridée, a relayé les inquiétudes suscitées par un texte perçu comme excessivement répressif. Parmi les dispositions les plus critiquées figurent le durcissement drastique des sanctions, l’introduction de peines de prison pour des infractions jusque-là mineures, des amendes jugées disproportionnées par rapport au pouvoir d’achat réel des citoyens, ainsi que la suspension quasi automatique du permis pour une large gamme de manquements. Plus qu’un outil de sécurité routière, ce code est apparu à beaucoup comme un instrument de coercition sociale supplémentaire, venant alourdir le quotidien déjà contraint des Algériens.

Une mécanique de la peur

Mais au lieu de répondre sur le fond ou d’ouvrir un débat public, le ministère de la Communication a choisi l’épreuve de force. La mécanique de la peur et de la mise au pas.

Le communiqué du ministère algérien de la Communication.

Dans son communiqué, le ministère accuse El Watan d’avoir publié une information «fausse et trompeuse», évoque une «violation manifeste et flagrante» de la loi, cite plusieurs articles de textes récents et se réserve explicitement le droit de prendre «les mesures nécessaires». Le ton est sans ambiguïté. Il ne s’agit pas d’un rappel à l’ordre, mais d’une annonce des pires représailles.

Ce durcissement s’appuie sur un arsenal juridique récent, notamment la loi organique relative à l’information d’août 2023 et la loi sur la presse écrite et électronique de décembre 2023. Derrière les mots rassurants de professionnalisme, de responsabilité et d’intérêt national, ces textes offrent à l’administration des leviers de pression redoutables. La définition extensible de la «fausse information» permet aujourd’hui de qualifier comme infraction ce qui relevait hier encore du travail journalistique ordinaire. Dans ce contexte, informer n’est plus un droit, mais une faveur révocable.

La violence de cette réaction est d’autant plus révélatrice qu’El Watan n’est pas un média frondeur. Le quotidien marche déjà sur une ligne étroite, évite toute critique du pouvoir, pratique volontiers l’autocensure. Et pourtant, le moindre pas de côté, la moindre interprétation politique non validée par le régime est sanctionnée. Le message adressé à l’ensemble de la profession est limpide: le moindre écart du narratif officiel sera puni.

Ce fonctionnement évoque moins un régime autoritaire qu’un système où la presse n’existe que comme prolongement du discours officiel. La comparaison avec la Corée du Nord prend ici une résonance particulière, par l’ampleur du dispositif comme par la logique qui l’anime. Celle de la peur de la parole.

Cette logique s’étend à l’ensemble du paysage médiatique algérien. L’agence de presse publique est réduite à une simple caisse de résonance du régime, relayant communiqués et éléments de langage sans distance critique. Les chaînes publiques, quant à elles, ont été transformées en outils de propagande, notamment dans leur traitement obsessionnel du Maroc, présenté matin, midi et soir comme un ennemi, un pays sous la botte d’un Makhzen écrasant, pauvre et où rien ne va, le tout à coups de récits aussi fantaisistes qu’insultants, de diffamation et de mises en scène hostiles, le qualificatif étant faible. En moyenne, deux à trois sujets par journal télévisé sont consacrés quotidiennement à cette «thématique».

Les médias privés ne sont guère mieux lotis. Leur survie dépend largement de la publicité publique, dont l’attribution est monopolisée par l’Agence nationale d’édition et de publicité, l’Anep. Cette dépendance économique permet au pouvoir d’exercer une pression constante: les titres dociles reçoivent des miettes, les autres sont asphyxiés. Le pluralisme devient alors une illusion. Le traitement de la Coupe d’Afrique des nations 2025, organisée au Maroc, a fourni une illustration presque caricaturale de cette dérive. Les chaînes algériennes ont instauré un black-out visuel quasi total sur le pays hôte. Correspondants filmés dans des terrains vagues, cadrages ultra-serrés évitant tout arrière-plan identifiable, décors neutres ou volontairement insignifiants: tout a été fait pour nier la réalité de la meilleure CAN de toute l’histoire. L’information a cédé la place à une mise en scène absurde, où l’effacement du réel devenait un objectif politique.

Quand la censure dépasse les frontières

Cette logique ne s’arrête plus aux frontières algériennes. Le régime semble désormais vouloir exporter sa censure. L’affaire de l’émission «Complément d’enquête» de France 2 en est un exemple frappant. Selon les révélations du journaliste Mohamed Sifaoui, cette enquête, diffusée jeudi et consacrée au régime algérien, à son appareil sécuritaire et à ses barbouzeries, a suscité une mobilisation intense des relais du pouvoir algérien pour tenter d’en empêcher la diffusion.

Le reportage évoque des dossiers particulièrement sensibles, notamment des affaires judiciaires instruites par la justice française, impliquant des pressions exercées sur des opposants algériens en exil, ainsi que le cas de l’«espion de Bercy». Ces éléments, selon Sifaoui, sont documentés par des enquêtes judiciaires indépendantes, menées par le parquet national antiterroriste et les services spécialisés français. Assez pour le régime d’Alger redouble de pression en coulisses pour tenter d’infléchir le contenu de l’émission. Mohamed Sifaoui affirme que l’ancienne ministre française Ségolène Royal, initialement invitée à réagir à l’enquête, a demandé à visionner le reportage en amont, puis exigé la suppression de certains passages pointant directement le régime algérien et ses services. Face au refus des journalistes de France 2, elle a décliné sa participation et, mieux, multiplié les démarches pour discréditer le travail de la rédaction.

Quelles que soient les motivations exactes des uns et des autres, cet épisode révèle une tendance lourde. Le pouvoir algérien ne se contente plus de museler sa propre presse, mais tente d’influencer, d’intimider ou de censurer des médias étrangers. Une fuite en avant autoritaire qui trahit moins une force qu’une peur profonde face à la circulation de l’information. L’affaire El Watan, replacée dans ce tableau d’ensemble, apparaît alors pour ce qu’elle est réellement: non pas une querelle administrative, mais un symptôme. Celui d’un régime qui a fait de la peur des mots un mode de gouvernance, et qui considère désormais toute information non contrôlée comme une menace existentielle.

Par Tarik Qattab
Le 23/01/2026 à 12h01