Longtemps, ils ont régné sur les soirées du Ramadan à la télévision. Leurs sitcoms et sketches accompagnaient la rupture du jeûne et rassemblaient, chaque soir, des millions de Marocains devant leur écran. Aujourd’hui, ces mêmes artistes ont délaissé les plateaux de 2M et de la SNRT pour investir leurs propres chaînes YouTube — et ils semblent ne rien regretter.
Saïd Naciri diffuse chaque jour son talk-show «Mazal Hadriin», Hassan El Fad enchaîne les capsules humoristiques dans «K comme Kabour», en partenariat avec inwi, et Mohammed Bassou propose «Podcast for Sale», une série de podcasts satiriques. Trois artistes, trois formats, un même constat: la télévision ne leur correspond plus.
Saïd Naciri ne mâche pas ses mots. «J’ai pris la décision il y a sept ans d’arrêter la télévision. Les décideurs actuels à la Télé Marocaine ne veulent plus de nous», déclare-t-il sans ambages. Un constat amer, mais qui n’a pas entamé sa soif de visibilité.
Son talk-show, «Mazal Hadriin», décliné en trente épisodes à raison d’un invité par jour, rend hommage aux pionniers du spectacle marocain: ces comédiens et artistes qui ont façonné l’identité culturelle du pays mais que les écrans de télévision ont progressivement relégués dans l’ombre. Parmi eux figure le légendaire Mustapha Tah Tah, invité du quatrième épisode.
«La génération actuelle ne connaît pas forcément toutes ces figures qui font pourtant partie de l’histoire culturelle du Maroc. Elles ne passent plus à la télévision. J’ai donc voulu leur rendre hommage en les invitant à mon émission», explique-t-il.
L’émission, intégralement réalisée en intelligence artificielle, a déjà séduit un large public: le premier épisode, avec la célèbre chanteuse Hayat El Idrissi, a enregistré 158.000 vues. Naciri, qui revendique aujourd’hui 3 millions d’abonnés et vise les 5 millions pour lancer sa propre chaîne satellitaire, voit dans cette aventure numérique bien plus qu’une reconversion: un challenge. «Me consacrer entièrement à ces émissions et productions sur internet était pour moi un défi: celui de prouver que la télévision n’est pas le seul moyen de communiquer avec le public.»
Lui qui affirme avoir été parmi les premiers à introduire le format sitcom à la télévision marocaine à la fin des années 1990 — notamment avec les séries cultes «Ana ou khouya ou mratou», «Ana ou mrati ou nssabi» ou encore «Rbib» sur 2M — ne nourrit pourtant aucune nostalgie pour ce modèle qu’il considère aujourd’hui dépassé. «Les sitcoms écrites à cinq ou six n’aboutissent pas à de bons résultats: cela ne plaît plus au public et ne fait plus vraiment rire», tranche-t-il.
Si Naciri incarne aujourd’hui la figure expérimentée qui assume cette évolution du paysage humoristique, Hassan El Fad apparaît, lui, comme le pionnier qui a ouvert la voie. Selon le critique de télévision et enseignant en audiovisuel Mustapha Taleb, «Hassan El Fad est l’humoriste qui a lancé la tendance des capsules et des émissions sur internet. Il a eu raison: il était visionnaire et savait qu’il parviendrait à attirer un large public».
Durant ce Ramadan, El Fad poursuit sur sa lancée avec ses capsules quotidiennes «K comme Kabour», produites en partenariat avec l’opérateur télécom inwi. Un modèle économique alternatif à la télévision, qui lui assure à la fois indépendance éditoriale et visibilité massive.
Mohammed Bassou, lui, incarne une autre dimension de cet exode: celle de la liberté de ton. Son «Podcast for Sale», diffusé au rythme de deux épisodes par semaine depuis le début du Ramadan, se distingue par une satire politique acérée. Parodiant les politiciens corrompus, les députés au niveau éducatif alarmant et les profiteurs du système, Bassou dit tout haut ce que la télévision n’oserait jamais diffuser.
Pour Mustapha Taleb, ce n’est pas un hasard: «Beaucoup choisissent internet car ils y trouvent la liberté d’expression et peuvent y critiquer la société librement». Une liberté que les chaînes publiques, soumises à leurs propres contraintes institutionnelles, ne peuvent offrir.
Au-delà des choix individuels de ces artistes, c’est une tendance de fond que révèle leur absence du petit écran. Mustapha Taleb l’observe directement dans ses salles de cours: «La motivation première de ces humoristes qui préfèrent internet à la télévision, c’est de toucher un public large. Et c’est une réalité aujourd’hui: les jeunes, de 18 à 30 ans, ne sont pas satisfaits de la télévision. La comédie à la télé aujourd’hui est de mauvaise facture.»
Un paradoxe cruel pointe cependant à l’horizon: jamais les émissions de révélation de talents comiques n’ont été aussi nombreuses — Comédia, Stand-Up Show et d’autres — mais jamais les productions télévisées valorisant ces talents n’ont été aussi rares. Comme si la télévision formait des artistes… pour internet.
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Il convient également de souligner que l’humour marocain francophone, aussi brillant soit-il, s’adresse généralement à un public plus restreint et souvent élitiste, peu représentatif de l’audience populaire du Ramadan. À l’inverse, les humoristes qui rencontrent un large succès sur YouTube s’expriment en darija, une langue qui parle au plus grand nombre et touche toutes les catégories du public.
La question n’est d’ailleurs plus de savoir si internet peut rivaliser avec la télévision: pour ces artistes — comme pour leur audience — la réponse est évidente. Saïd Naciri, Hassan El Fad et Mohammed Bassou ne tournent pas le dos à la notoriété; ils en redéfinissent plutôt les contours, en s’affranchissant des grilles de programmes et des décideurs télévisuels qui, selon leurs propres mots, «ne veulent plus d’eux».








