Le 5 janvier 2026, intervenant devant les députés, la secrétaire d’État chargée de la Pêche maritime, Zakia Driouich, a indiqué que le gouvernement envisageait de suspendre les exportations de sardines congelées pour une durée d’un an, à compter du 1er février, dans l’objectif affiché de préserver l’approvisionnement du marché national et de protéger le pouvoir d’achat des ménages. À ce stade, toutefois, la mesure n’a pas encore été actée, le projet de décret est toujours en cours d’examen au niveau du secrétariat général du gouvernement, selon une source proche du dossier.
Avant même son entrée en vigueur, cette annonce suscite une vive inquiétude au sein de la filière. La FENIP (Fédération nationale des industries de transformation et de valorisation des produits de la pêche) déplore une décision annoncée sans concertation avec les opérateurs et les représentants du secteur, alors même qu’elle est structurante pour toute la chaîne de valeur.
«On ne peut pas décider d’une telle mesure depuis le Parlement sans connaître finement le fonctionnement de la filière», affirme Hassan Sentissi, président de la FENIP, joint par Le360. Il appelle le gouvernement à réunir l’ensemble des acteurs concernés afin d’évaluer objectivement les impacts de cette suspension.
La Fédération souligne que cette annonce intervient dans un contexte particulièrement délicat pour le secteur, marqué par le repos biologique qui immobilise actuellement l’ensemble de la flotte, ainsi que par une fragilisation progressive liée à la crise de la pandémie Covid-19 et à la baisse de la ressource halieutique.
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Pour la FENIP, l’argument de l’approvisionnement du marché national repose par ailleurs sur une confusion majeure. «La sardine consommée par les Marocains, y compris durant le mois de Ramadan, ne provient pas des provinces du Sud, mais essentiellement des ports du Centre et du Nord du Royaume, comme Casablanca, Safi, El Jadida, Essaouira, Agadir, Sidi Ifni ou Larache», insiste Hassan Sentissi. Ces circuits d’approvisionnement sont distincts de ceux de la sardine congelée destinée à l’export.
«On n’exporte pas la sardine que mangent les Marocains. Et en cas de tension, le marché local a toujours été prioritaire», rappelle-t-il.
À l’inverse, la suspension envisagée frapperait de plein fouet les provinces du Sud, où la congélation de sardines constitue l’activité industrielle principale. Selon la FENIP, la ville de Laâyoune compte à elle seule 34 unités de congélation. Au total, plus de 120 usines opèrent dans les provinces du Sud, représentant environ 50.000 emplois directs et indirects et plus de 4 milliards de dirhams d’investissements.
La fermeture des débouchés à l’export pendant une année entière priverait ces unités de leur principale source de revenus. «Comment peut-on, du jour au lendemain, demander à ces entreprises de cesser de congeler et d’exporter pendant un an?», s’interroge le président de la Fédération.
Aucun effet attendu sur les prix à la consommation
Pour la FENIP, les risques pris par le gouvernement sont disproportionnés au regard de l’objectif poursuivi. Les données collectées par la Fédération indiquent que la suspension des exportations de sardines congelées n’aurait aucun effet sur les prix ni sur la disponibilité du produit sur le marché national, les volumes concernés n’étant pas destinés à la consommation locale.
«La flambée des prix observée ces derniers mois se situe ailleurs dans la chaîne, notamment au niveau des circuits de distribution de la ‘bouche’, où la multiplication des intermédiaires et des marges peut conduire à un décuplement du prix entre la sortie du port et l’étal du marché», souligne Hassan Sentissi.
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Derrière la décision annoncée au Parlement, la FENIP perçoit surtout une volonté implicite de sécuriser l’approvisionnement des conserveries. Un objectif qui, selon elle, ne peut être atteint au détriment d’un autre segment stratégique de la filière.
«L’intégration entre congélation et conserverie existe déjà lorsque les conditions économiques le permettent. Mais la conserve n’achète ni en continu ni à des volumes suffisants pour assurer la viabilité des unités de congélation», explique le président de la FENIP. Toute approche fondée sur la contrainte ou la substitution totale serait donc, selon lui, vouée à l’échec.
La Fédération rappelle également que la sardine congelée destinée à l’export ne concurrence pas la conserve marocaine. «Les marchés sont différents et complémentaires. La congélation génère une valeur ajoutée comparable, voire supérieure, dans un contexte où la conserverie reste fortement dépendante d’intrants importés», affirme Sentissi.
Face à cette situation, la FENIP appelle à une clarification rapide du dossier au niveau gouvernemental et à l’ouverture d’une concertation inclusive réunissant l’ensemble des acteurs de la filière. «On ne peut pas fragiliser un segment pour en sauver un autre. Les politiques publiques doivent être équilibrées», conclut Hassan Sentissi.







