Pourquoi l’adhésion de l’Algérie à l’OMC reste bloquée depuis près de quatre décennies

L’Algérie fait partie des rares pays au monde qui n’ont pas encore adhéré à l’OMC.

Engagé depuis la fin des années 1980, le processus d’adhésion de l’Algérie à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) demeure l’un des plus longs jamais observés au sein du système commercial multilatéral. Lancées à l’époque du fameux Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), les négociations n’ont toujours pas abouti, près de quarante ans plus tard. Un retard qui illustre les contradictions d’une économie arriérée encore très largement administrée, méfiante à l’égard du libre-échange et à rebours des dynamiques mondiales. Analyse.

Le 13/03/2026 à 15h21

Pourquoi l’adhésion de l’Algérie à l’OMC (Organisation mondiale du commerce) continue-t-elle de se faire attendre? Derrière la lenteur des négociations se dessine un faisceau de contraintes économiques et institutionnelles qui rendent l’adaptation du pays aux règles du commerce mondial particulièrement difficile.

Selon l’économiste Nabil Boubrahimi, spécialiste du commerce international, le principal obstacle réside dans la nature même du modèle économique algérien, marqué par un recours fréquent aux mesures de protection du marché intérieur.

«Dès qu’il y a un problème dans un secteur, les autorités introduisent des restrictions pour protéger la production locale», explique-t-il. Ces restrictions peuvent prendre la forme d’interdictions d’importation, de quotas ou de droits de douane élevés, autant de pratiques difficiles à concilier avec les règles de libéralisation promues par l’OMC.

Autre point sensible: le recours aux licences d’importation. Dans certains secteurs, seuls les opérateurs disposant d’une autorisation spécifique peuvent importer des produits, ce qui limite la concurrence et peut créer des situations de quasi-monopole. Pour les négociateurs de l’OMC, une telle pratique est incompatible avec les principes de transparence et d’ouverture commerciale qui encadrent le commerce international, note Boubrahimi.

De son côté, Abdessalam Saad Jaldi, professeur de droit à l’Université Mohammed VI Polytechnique et spécialiste des relations internationales, insiste sur le poids de l’intervention de l’État dans l’économie algérienne.

«L’adhésion à l’OMC repose sur des principes fondamentaux, notamment l’ouverture économique et l’adhésion au libre-échange. Or, le fort interventionnisme étatique confère à l’économie algérienne un caractère largement centralisé», explique-t-il.

Selon lui, cette organisation de l’économie constitue un frein structurel à l’intégration d’Alger dans le système commercial multilatéral. «L’économie algérienne demeure largement administrée, ce qui limite la capacité des entrepreneurs à évoluer dans un environnement véritablement concurrentiel», précise-t-il.

Cette situation se traduit notamment par la présence importante d’entreprises publiques dans plusieurs secteurs économiques. Comme le souligne également Nabil Boubrahimi, «on trouve souvent une entreprise publique qui commercialise un produit et qui bénéficie de privilèges que d’autres entreprises n’ont pas».

Un déficit de confiance

Pour adhérer à l’OMC, les pays candidats doivent également fixer des plafonds pour leurs droits de douane et s’engager à ne pas dépasser certains seuils tarifaires.

Or, selon Nabil Boubrahimi, l’Algérie applique encore des droits de douane relativement élevés dans plusieurs secteurs. «Les experts de l’OMC savent que l’Algérie a des taxes douanières élevées, ce qui crée un manque de confiance quant à sa capacité à respecter ses engagements», explique-t-il.

L’organisation exige également un haut niveau de transparence. «Toutes les lois commerciales doivent être publiées et accessibles. Si une loi change, il faut notifier l’OMC», rappelle l’économiste. Ce principe vise à garantir la prévisibilité des politiques commerciales pour les investisseurs et les partenaires économiques. Or l’économie algérienne est l’une des plus opaques au monde, et le régime ne tient surtout pas à briser l’écran de cette opacité qui garantit des prébendes à ses caciques et lui permet de diffuser des chiffres invérifiables.

L’accès au marché algérien demeure également relativement encadré pour les investisseurs étrangers. Selon Nabil Boubrahimi, les décisions d’investissement peuvent parfois être prises «au cas par cas», ce qui réduit la lisibilité du cadre économique.

Abdessalam Saad Jaldi souligne lui aussi que cette situation peut décourager les initiatives économiques. «L’absence de règles prévisibles peut réduire l’attractivité du pays pour les investisseurs étrangers et limiter le transfert de technologies», explique-t-il.

Un système bancaire et commercial rigide

Les contraintes institutionnelles se manifestent également dans le fonctionnement du système financier. Selon Abdessalam Saad Jaldi, la rigidité du système bancaire algérien constitue un frein aux échanges commerciaux.

L’exemple du projet de zone franche à la frontière algéro-libyenne illustre ces difficultés. Malgré la réouverture des frontières entre l’Algérie et la Libye, les opérateurs économiques se sont heurtés à des obstacles administratifs et bancaires importants. Les importateurs libyens, peu familiers avec les procédures bancaires formelles, privilégient souvent les paiements en espèces, que les banques algériennes refusent fréquemment, explique Jaldi.

Résultat: les échanges commerciaux potentiels restent limités, freinant les initiatives d’intégration économique régionale.

Pour Abdessalam Saad Jaldi, les autorités algériennes privilégient traditionnellement une stratégie économique fondée sur la protection du marché intérieur et la préservation de certains secteurs jugés stratégiques.

Cette orientation se traduit par une prudence marquée face aux engagements commerciaux susceptibles d’accroître la concurrence étrangère. Le blocage des discussions avec l’Union européenne concernant la révision de l’accord d’association, signé en 1995, illustre cette posture.

Plus largement, poursuit Jaldi, Alger revendique une approche souverainiste de sa politique commerciale, cherchant à conserver une large marge de manœuvre dans la gestion de ses instruments tarifaires et non tarifaires.

Or, l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) suppose, au contraire, la mise en place d’une politique commerciale transparente et prévisible, ainsi que le respect de principes fondamentaux, à l’image de celui de la «nation la plus favorisée», qui impose d’accorder à l’ensemble des membres les mêmes avantages commerciaux, souligne-t-il.

Une dépendance structurelle aux hydrocarbures

La structure des exportations algériennes constitue également un élément central dans ce débat. L’économie du pays repose quasi-exclusivement sur les hydrocarbures, notamment le pétrole et le gaz.

Pour Nabil Boubrahimi, cette dépendance réduit l’intérêt stratégique d’une adhésion rapide à l’OMC. «Quand une économie repose essentiellement sur deux produits qui trouvent facilement preneur sur le marché international, la motivation à adhérer est moins forte», observe-t-il.

Le processus d’adhésion à l’OMC est également l’un des plus exigeants du système international. Chaque pays candidat doit mener des négociations bilatérales avec les membres de l’organisation et répondre à de nombreuses questions techniques concernant sa politique commerciale.

«Les négociateurs doivent expliquer et justifier chaque mesure: les droits de douane, les subventions, la réglementation commerciale ou encore les règles d’origine», explique Nabil Boubrahimi. Ces discussions mobilisent des équipes d’experts de nombreux ministères - commerce, finances, agriculture ou affaires étrangères - et nécessitent une préparation technique particulièrement poussée.

Au-delà des contraintes économiques et techniques, les experts évoquent également une hésitation politique persistante chez les autorités algériennes.

Selon Nabil Boubrahimi, le processus d’adhésion dépend en grande partie de la volonté du pays candidat. «L’OMC ne va pas pousser un pays à adhérer. Ce sont les autorités nationales qui doivent fixer le calendrier des négociations et préparer les réformes nécessaires», explique-t-il.

Or, en Algérie, le débat interne sur les avantages et les risques d’une adhésion à l’OMC dure depuis plusieurs années. Abdessalam Saad Jaldi souligne que certains responsables privilégient une approche souverainiste de la politique commerciale. «Alger souhaite conserver une marge de manœuvre importante dans la définition de ses instruments commerciaux», explique-t-il.

Que risque l’Algérie en restant en dehors de l’OMC?

Pour Abdessalam Saad Jaldi, rester en dehors du système commercial multilatéral comporte plusieurs risques économiques.

«Les pays membres bénéficient de règles communes facilitant le commerce, notamment la non-discrimination et la réduction des droits de douane», explique-t-il. En restant en dehors de l’organisation, l’Algérie peut être confrontée à des barrières commerciales plus élevées ou à des quotas sur ses exportations.

L’absence d’adhésion peut également réduire l’attractivité du pays pour les investisseurs étrangers et limiter les possibilités de diversification économique. «Les entreprises peuvent rester confinées à un marché domestique protégé, ce qui réduit leur capacité d’innovation et leur résilience face aux chocs économiques», souligne-t-il.

Enfin, les pays non membres ne peuvent pas pleinement recourir aux mécanismes de règlement des différends de l’OMC en cas de conflit commercial.

Au final, le retard de l’Algérie dans son processus d’adhésion à l’OMC reflète un dilemme stratégique. Entre la volonté de préserver un modèle économique protecteur et la nécessité de s’intégrer davantage dans le commerce mondial, les autorités algériennes hésitent encore sur la direction à suivre.

Comme le résume Nabil Boubrahimi, «la question fondamentale que se posent les responsables algériens est simple: qu’allons-nous gagner et qu’allons-nous vendre sur les marchés internationaux?». A l’exception des énergies fossiles, l’Algérie n’est absolument pas en mesure de vendre quoi que ce soit à l’international. Résultat: l’Algérie fait partie des rares pays au monde qui n’ont pas encore adhéré à l’OMC. Citer l’Iran, la Syrie, la Biélorussie, la Somalie, le Soudan et le Soudan du sud parmi les non-membres de l’OMC permet de comprendre dans quelle division joue le régime algérien.

Par Wadie El Mouden
Le 13/03/2026 à 15h21