PME industrielles: l’IA peut-elle transformer la compétitivité du tissu productif marocain?

La gestion des opérations: socle de la transformation numérique pour les PME industrielles.

Les PME représentent plus de 90% du tissu productif marocain, selon le ministère de l’Industrie et du Commerce. Dans un contexte marqué par la volatilité des prix des intrants et une pression concurrentielle croissante, l’intégration de l’intelligence artificielle s’impose comme un levier direct d’optimisation des coûts et d’amélioration de la qualité. Ismail Moqadem, fondateur de The Aigency et expert du secteur, décrypte les enjeux de cette technologie, conçue désormais comme un outil opérationnel au service de la performance industrielle.

Le 21/02/2026 à 19h00

L’intelligence artificielle apparaît de plus en plus comme un instrument de performance dans le modèle économique des PME industrielles. Son impact dépend de la capacité des PME à l’inscrire dans une stratégie claire, orientée vers l’optimisation des coûts, l’amélioration de la qualité et la consolidation de leur position dans les chaînes de valeur internationales.

Ismail Moqadem, fondateur et directeur général de The Aigency, agence réunissant des experts seniors en IA, estime que «l’enjeu n’est plus de parler d’intelligence artificielle comme d’un concept technologique, mais comme d’un outil opérationnel au service de la performance industrielle». Selon lui, «la question centrale pour les PME marocaines est simple: comment créer plus de valeur avec les mêmes ressources».

Moqadem insiste sur la notion de productivité marginale, soutenant que «l’IA ne se limite pas à automatiser des tâches existantes. Elle augmente la capacité de l’entreprise à produire davantage de valeur pour chaque unité de ressource engagée».

Dans les fonctions support, l’automatisation des tâches répétitives libère du temps pour des activités d’analyse et de coordination. À titre d’exemple, «un collaborateur qui passe moins de temps à compiler des données et davantage à interpréter des résultats crée mécaniquement plus de valeur», précise-t-il. Cette réallocation du capital humain se traduit, selon lui, par «une amélioration directe des indicateurs de performance et des résultats financiers».

L’IA s’impose également comme un précieux outil d’aide à la décision. Grâce aux capacités d’analyse et de simulation de cette technologie, «un dirigeant peut arbitrer plus rapidement entre plusieurs scénarios d’investissement ou de développement produit», souligne Ismail Moqadem. Pour l’expert, la vitesse et la qualité de la décision deviennent désormais des «facteurs déterminants dans un environnement concurrentiel instable».

Sur le terrain opérationnel, les cas d’usage se multiplient. «L’IA peut devenir un assistant augmenté pour les opérateurs», affirme-t-il. Interfaces conversationnelles et outils d’assistance technique guident les techniciens lors d’interventions complexes, réduisent les erreurs et améliorent la polyvalence. «On renforce la compétence sans nécessairement augmenter les effectifs», résume-t-il.

La maintenance prédictive illustre parfaitement ce potentiel. L’ancien directeur général de SAS Institute au Maroc précise qu’en «analysant les données issues des capteurs, il devient possible d’anticiper les pannes et de planifier les interventions avant qu’un arrêt de production ne survienne». Pour les PME industrielles, cette réduction des interruptions non planifiées se traduit par un gain financier significatif.

Maîtrise des coûts unitaires face à la volatilité

Selon les données de l’Office des Changes, l’indice des valeurs moyennes des importations a reculé de 5,8% au troisième trimestre de 2025 par rapport à la même période de l’année précédente. Cette baisse s’explique principalement par la diminution des prix dans plusieurs groupes de produits qui pèsent lourdement sur la facture extérieure du Royaume. Les fluctuations des prix internationaux affectent directement les structures de coûts des entreprises industrielles.

«L’IA agit comme un levier de maîtrise des coûts à plusieurs niveaux de la chaîne de valeur», observe Ismail Moqadem. En matière d’approvisionnement, elle permet d’analyser les historiques d’achat, d’identifier des écarts de prix et d’anticiper les risques de rupture. «Une meilleure planification réduit les surstocks et limite les immobilisations de trésorerie», précise-t-il.

Sur la ligne de production, les systèmes de vision par ordinateur détectent les défauts en continu. «Corriger une dérive immédiatement coûte beaucoup moins cher que gérer un lot complet non conforme», souligne-t-il. La réduction du taux de rebut se traduit directement par une baisse du coût unitaire.

L’optimisation énergétique constitue également un axe prioritaire. Selon le ministère de la Transition énergétique et du développement durable, l’énergie représente un poste de coût significatif pour l’industrie. «En ajustant les paramètres de production en temps réel, on réduit les consommations inutiles et on améliore le rendement matière», explique Ismail Moqadem.

À fin septembre 2025, les exportations industrielles marocaines affichent une dynamique contrastée avec une hausse globale de 3,6%, atteignant 346,3 milliards de dirhams, selon l’Office des Changes. L’accès aux marchés internationaux repose ainsi sur des exigences élevées en matière de qualité et de conformité. D’un autre niveau, «la standardisation des processus grâce à l’IA réduit la variabilité et garantit une constance dans la qualité», affirme Ismail Moqadem, car le contrôle qualité automatisé permet un suivi continu des paramètres de production. «On passe d’un contrôle ponctuel à un contrôle permanent», précise-t-il.

La traçabilité constitue un autre levier stratégique, car «chaque lot, chaque paramètre machine, chaque condition de production peut être enregistré et analysé», explique-t-il. Cette documentation facilite les audits et renforce la conformité réglementaire. «Pour certains donneurs d’ordre internationaux, démontrer cette maîtrise n’est plus un avantage compétitif, mais une condition d’accès», insiste-t-il.

Des freins en évolution

Face à cette évolution à marche forcée, résident des écueils, parmi lesquelles des contraintes financières figurent parmi les principaux freins à l’investissement des PME, selon Bank Al-Maghrib. Historiquement, le coût initial des projets IA et l’incertitude sur le retour sur investissement ont freiné les décisions, un obstacle de plus pour la mise en œuvre certaine et opérationnelle de l’IA dans les PME industrielles.

«Il y a quelques années, un projet d’IA impliquait des infrastructures lourdes et des équipes spécialisées importantes», rappelle Ismail Moqadem. «Aujourd’hui, avec les solutions disponibles et l’essor de l’IA générative, les barrières à l’entrée sont plus faibles.»

Le principal obstacle devient alors la capacité à formaliser un business case clair. «Beaucoup de dirigeants perçoivent le potentiel de l’IA, mais peinent à le traduire en indicateurs chiffrés alignés sur leurs priorités opérationnelles», observe-t-il. Selon lui, «les freins sont de plus en plus liés à la conduite du changement et à la compréhension stratégique, plutôt qu’à la technologie elle-même».

L’intelligence artificielle peut constituer un levier de performance pour les PME industrielles marocaines. «La technologie est aujourd’hui accessible. Elle permet d’atteindre des standards de qualité et de performance comparables à ceux des grands groupes», affirme Ismail Moqadem. Il met toutefois en garde contre le risque de retard. «Les grands groupes disposent de capacités d’investissement plus importantes et attirent plus facilement les talents spécialisés», souligne-t-il. «Un retard d’adoption peut créer un écart compétitif difficile à rattraper.»

Par Mouhamet Ndiongue
Le 21/02/2026 à 19h00