La Cour des comptes appelle à refonder la stratégie agroalimentaire

Une usine agroalimentaire. DR

Poids lourd de l’économie nationale par l’emploi, la valeur ajoutée et les exportations, l’industrie agroalimentaire nationale reste freinée par des failles de gouvernance, un pilotage stratégique incomplet et une mise en œuvre partielle de son contrat-programme, selon la Cour des comptes.

Le 01/02/2026 à 14h13

Avec près de 2.000 entreprises actives et plus de 272.000 emplois recensés en 2024, l’industrie agroalimentaire (IAA) constitue l’un des principaux piliers du tissu productif national. Le secteur a généré un chiffre d’affaires d’environ 185 milliards de dirhams (MMDH) et une valeur ajoutée estimée à 58 milliards de dirhams, soit 27% de la valeur ajoutée industrielle et près de 4% du PIB. Les exportations ont dépassé 44 MMDH, représentant 10% du total national, selon les données consolidées par la Cour des comptes dans son rapport annuel 2024-2025.

Ce poids économique contraste toutefois avec les limites structurelles mises en évidence par l’institution de contrôle, qui a évalué la cohérence, la gouvernance et les résultats du contrat-programme de l’industrie agroalimentaire (CP-IAA) signé en avril 2017 pour la période 2017-2022.

Dans son rapport, la Cour des comptes relève en premier lieu l’absence d’une vision globale et intégrée pour l’ensemble du secteur. Ni le Plan Maroc vert ni le Plan d’accélération industrielle n’ont fixé d’objectifs chiffrés précis en matière de valorisation de la production agricole ou de développement spécifique de l’IAA, fragilisant l’alignement stratégique du contrat-programme.

Le CP-IAA n’a, par ailleurs, couvert qu’une partie limitée des filières, en se concentrant sur certaines jugées prioritaires, notamment l’industrie laitière et celle de l’huile d’olive. Or, ces filières ne représentaient en 2016 que 28% du chiffre d’affaires et 23% de la valeur ajoutée totale du secteur, rappelle la Cour des comptes. Arrivé à échéance en 2022 après une prolongation par avenant, le contrat-programme n’a toujours pas été renouvelé à ce jour.

Sur le plan institutionnel, la gouvernance apparaît largement défaillante. Bien que le CP-IAA ait prévu plusieurs instances, dont un comité de pilotage, un comité de suivi et une commission d’aiguillage, leur fonctionnement est resté largement théorique. Le comité de pilotage, présidé conjointement par les ministres chargés de l’agriculture et de l’industrie et censé constituer l’unique espace de concertation avec les opérateurs privés signataires, ne s’est jamais réuni durant toute la période de mise en œuvre, selon le rapport annuel 2024-2025 de la Cour des comptes.

Cette faiblesse de pilotage s’est accompagnée de modifications substantielles du cadre contractuel. Deux avenants ont conduit à l’abrogation de 41% des articles du CP-IAA et à la modification de 48% d’entre eux, entraînant l’annulation de mesures jugées prioritaires, notamment en matière de normalisation, de prospection de marchés, de qualification des ressources humaines, d’innovation et de modernisation des circuits traditionnels.

Le déploiement opérationnel est resté partiel. Sur les 29 conventions spécifiques programmées, seules 7 conventions de type 1, conclues entre l’État et les opérateurs privés, ont été signées. Aucune convention de type 2, devant associer les fédérations interprofessionnelles à leurs membres, n’a été mise en œuvre, souligne la Cour des comptes.

Sur le plan financier, le déséquilibre est marqué. Le coût global des actions prévues s’élève à 12,37 MMDH, dont 33% à la charge de l’État, soit 4 milliards et 8,37 milliards à mobiliser par le secteur privé. À fin décembre 2024, les financements effectivement engagés atteignent 8,13 milliards de dirhams, soit 66% de l’enveloppe globale. La contribution des professionnels est largement avancée, avec 82% de l’investissement privé réalisé pour un montant de 6,84 MMDH, tandis que la participation de l’État ne dépasse pas 32% de l’engagement prévu, soit 1,28 MMDH, selon la Cour des comptes.

Entre 2017 et 2022, 466 dossiers d’investissement ont été déposés. À fin 2024, 48% des projets ont été achevés, représentant 4,3 MMDH, 21% sont en cours c’est-à-dire 2,5 MMDH, tandis que 31% ont été résiliés, abandonnés ou rejetés, principalement en raison de désistements ou de non-respect des délais.

Les performances varient sensiblement selon les filières. La transformation des fruits et légumes affiche des résultats satisfaisants en conditionnement et en stockage frigorifique, avec des taux de réalisation dépassant les objectifs initiaux. À l’inverse, les projets liés aux produits innovants, aux technologies de transformation avancées ou à la valorisation des dattes n’ont pas abouti. Les exportations illustrent la même hétérogénéité: certaines filières, comme les pâtes et couscous ou les olives conditionnées, ont largement dépassé leurs cibles, tandis que la biscuiterie-chocolaterie-confiserie n’a atteint que 21% de son objectif, et aucune action n’a été concrétisée pour les produits laitiers et avicoles, selon la Cour des comptes.

Au total, l’institution estime que la mise en œuvre partielle du CP-IAA a limité son impact structurel sur la compétitivité du secteur, posant la question d’une refonte de la stratégie agroalimentaire, tant en matière de gouvernance que de ciblage et de priorisation des investissements publics.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 01/02/2026 à 14h13