Le marché mondial de l’hydrogène vert concentre aujourd’hui des attentes considérables, tant du point de vue climatique qu’industriel. Pourtant, son déploiement reste entravé par une contradiction centrale que le Policy Brief de Gi2 qualifie de «paradoxe industriel»: les producteurs sont prêts à investir, tandis que les acheteurs potentiels, les offtakers, refusent de s’engager faute de visibilité suffisante sur les volumes disponibles, les prix livrés et les standards techniques applicables.
Cette incertitude crée un cercle vicieux. Sans contrats fermes d’achat, les projets peinent à atteindre leur clôture financière, retardant la construction des infrastructures lourdes nécessaires à la production et au transport. À l’inverse, l’absence d’infrastructures et de production effective dissuade les industriels de structurer leurs chaînes d’approvisionnement autour d’une molécule encore inexistante à l’échelle commerciale. La question n’est donc plus de savoir qui doit agir en premier, mais bien de déterminer qui porte le risque, et à quel moment, souligne l’analyse cosignée par Badr Ikken et Zineb Moulane.
Cette dynamique pourrait peser durablement sur les trajectoires de développement du secteur. Gi2 rappelle que les projections de production mondiale d’hydrogène vert à l’horizon 2030 ont déjà été révisées à la baisse, à environ 37 millions de tonnes par an, soit une diminution d’environ 25% par rapport aux estimations antérieures, selon l’Agence internationale de l’énergie citée par Gi2. À défaut de mécanismes capables de partager le risque entre acteurs publics et privés, cette tendance pourrait se prolonger.
Dans ce contexte global marqué par l’hésitation, le Maroc fait figure d’exception. Gi2 met en avant un modèle national singulier, fondé sur l’existence d’une filière industrielle domestique capable d’absorber les premiers volumes de molécules vertes, en particulier l’ammoniac.
Lire aussi : Hydrogène vert: quatre ports marocains ciblés pour structurer une filière d’exportation
Le Royaume dispose en effet d’un acteur industriel intégré de premier plan, l’OCP, dont la consommation actuelle d’ammoniac gris avoisine un million de tonnes par an et pourrait atteindre jusqu’à trois millions de tonnes annuelles. Cette demande domestique massive constitue un socle de stabilité rare à l’échelle internationale. Très peu de pays à fort potentiel en énergies renouvelables disposent d’un marché industriel capable de sécuriser les débuts d’une filière hydrogène sans dépendre exclusivement de l’export.
Ce facteur explique l’attractivité croissante du Maroc auprès des consortiums internationaux. Selon l’analyse, les capacités déclarées dans le cadre des projets inscrits ont déjà dépassé les prévisions initiales de 80 gigawatts d’électrolyse, illustrant une dynamique qui contraste avec la prudence observée dans d’autres régions.
Marchés réglementés, un levier capital de la demande internationale
Au-delà du socle domestique, le Policy Brief insiste sur le rôle structurant des marchés réglementés internationaux. Contrairement aux marchés volontaires, ces segments sont encadrés par des obligations légales et des trajectoires de décarbonation irréversibles, créant une demande incompressible et hautement prévisible.
Dans l’aviation, le mandat européen ReFuelEU Aviation impose une montée progressive de la part de carburants durables, atteignant 2% dès 2025, 20% en 2035 et 70% à l’horizon 2050. Cette réglementation transforme de facto les compagnies aériennes en offtakers structurels d’e-fuels et de molécules dérivées de l’hydrogène.
Le transport maritime suit une trajectoire similaire. Sous l’effet des orientations de l’Organisation maritime internationale et des stratégies climatiques des grands armateurs, l’adoption de carburants hydrogénés comme l’ammoniac ou l’e-méthanol devient un horizon incontournable. Les projections évoquées par Gi2 font état d’une demande de plusieurs dizaines de millions de tonnes d’ici 2050, offrant une visibilité de long terme aux producteurs compétitifs.
Les industries lourdes, de la sidérurgie à la chimie en passant par la verrerie, complètent ce paysage. Confrontées à des contraintes de décarbonation croissantes, elles devront intégrer durablement l’hydrogène vert dans leurs procédés, ancrant la demande bien au-delà des effets de mode.
Pour briser la boucle entre infrastructures et offtakers, le document souligne le rôle déterminant de l’État. Une telle transformation industrielle ne peut reposer sur le seul jeu du marché. Elle requiert une gouvernance publique capable d’agir simultanément sur les plans stratégique, logistique et commercial.
Au Maroc, cette orchestration repose sur une coordination institutionnelle déjà éprouvée. MASEN pilote le développement stratégique des projets d’énergies renouvelables et d’hydrogène vert, tandis que l’ONEE assure l’intégration des infrastructures électriques et hydrauliques. Le ministère de l’Énergie définit le cadre réglementaire, pendant que la CDG et l’AMDIE soutiennent le financement et l’attractivité des investissements. IRESEN, pour sa part, contribue à l’effort d’innovation et de recherche appliquée.
Lire aussi : Hydrogène vert: sept projets en route pour concrétiser la stratégie royale
Cette dynamique institutionnelle, qualifiée d’«Offre Maroc» dans le rapport, illustre comment une action publique cohérente peut structurer des chaînes de valeur émergentes et renforcer la souveraineté énergétique du pays.
Ainsi, Gi2 rappelle l’importance des mécanismes financiers innovants dans la réduction du risque initial et cite le programme H₂Global qui constitue à cet égard un cas d’école. En juillet 2024, l’Allemagne a signé, via ce dispositif, un contrat de dix ans portant sur 259.000 tonnes d’ammoniac vert, garantissant prix et volumes sur la durée et améliorant significativement la bancabilité des projets concernés.
Badr Ikken et Zineb Moulane insistent sur les Contracts for Difference qui pour eux s’inscrivent dans la même logique, qui pour eux en s’offrant un signal-prix clair et en amortissant les fluctuations du marché, ils facilitent l’engagement des investisseurs jusqu’à maturité de la filière.








