Herboristerie au Maroc: vers la régulation économique d’un savoir ancestral

Des plantes médicinales.

Plus de 150 références de plantes médicinales proposées, dont 90% importées, et une croissance annuelle déclarée de 15 à 20%: l’herboristerie encadrée par un pharmacien illustre la montée en puissance d’un segment situé à la frontière entre santé, bien-être et commerce spécialisé. Une initiative née d’un vide réglementaire longtemps resté sans véritable cadre scientifique.

Le 27/02/2026 à 09h08

Le marché des plantes médicinales demeure aujourd’hui tiraillé entre tradition locale et dépendance extérieure, dans un contexte marqué par la hausse des dépenses de santé des ménages et l’essor soutenu des compléments alimentaires. La phytothérapie s’inscrit ainsi progressivement dans une logique économique plus structurée, à la croisée des pratiques ancestrales et des exigences contemporaines de traçabilité et de qualité.

À Casablanca, la docteure Nadia Aiouch, pharmacienne et première professionnelle du secteur à avoir ouvert une herboristerie encadrée par une officine au Maroc, défend une approche à la fois scientifique, complémentaire et socialement responsable.

«Mon objectif n’a jamais été de remplacer la médecine conventionnelle», affirme la docteure Nadia Aiouch. «Il s’agit d’un accompagnement. La plante ne remplace ni le médecin ni le médicament. Elle peut soutenir, à condition d’être utilisée avec prudence.»

À la fin des années 1990, l’herboristerie reposait essentiellement sur des savoirs traditionnels transmis oralement. «Il existait un patrimoine botanique très riche, mais peu de cadre scientifique appliqué à la pratique commerciale», explique Nadia Aiouch.

Son initiative, en 1996, s’inscrivait dans une volonté d’introduire des standards pharmaceutiques dans un secteur encore largement informel. «La phytothérapie doit s’appuyer sur la pharmacologie, la connaissance des interactions et la traçabilité», insiste-t-elle. «Sans cela, le risque est réel, car naturel ne signifie pas inoffensif.»

Selon les données du ministère de la Santé et de la Protection sociale, les dépenses totales de santé au Maroc représentent environ 6% du PIB (Comptes nationaux de la santé, dernière édition disponible). Cette part croissante des dépenses des ménages dans le financement de la santé renforce l’intérêt pour des solutions perçues comme accessibles ou complémentaires.

Un marché porté par la demande du bien-être

Docteure Nadia Aiouch indique proposer aujourd’hui plus de 150 références de plantes médicinales. «Les demandes les plus fréquentes concernent les troubles digestifs, l’insomnie, le stress, les douleurs articulaires ou les états grippaux», précise-t-elle.

La majorité des références, environ 90%, sont importées. «Le Maroc possède une tradition botanique forte, mais beaucoup de plantes utilisées en phytothérapie moderne ne sont pas cultivées localement. L’importation est donc nécessaire pour garantir diversité et qualité», explique notre interlocutrice.

Cette dépendance extérieure s’inscrit dans un contexte plus large. Selon les Indicateurs mensuels des échanges extérieurs 2025 publiés par l’Office des changes, les achats de «médicaments et autres produits pharmaceutiques» se sont établis à 12,63 milliards de dirhams à fin décembre 2025, contre 10,84 milliards de dirhams en 2024, soit une progression de 16,5% en glissement annuel.

En valeur absolue, les produits pharmaceutiques représentent un peu plus de 1,5% des importations totales de biens du Royaume, qui se sont élevées à 822,22 milliards de dirhams à fin décembre 2025, selon la même source. Bien que les plantes médicinales ne constituent pas une catégorie isolée dans les statistiques publiques, la dynamique générale du segment santé et bien-être s’inscrit dans cette tendance d’ouverture commerciale.

«Nous travaillons avec des filières structurées et des fournisseurs certifiés», précise Nadia Aiouch, car selon elle «la traçabilité est essentielle».

L’herboristerie revendique une croissance annuelle comprise entre 15 et 20%. Cette donnée reste déclarative, faute de statistiques sectorielles officielles spécifiques aux herboristeries indépendantes. Mais, «la demande évolue», observe la docteure Nadia Aiouch. «Les clients recherchent des solutions naturelles pour gérer le stress, le sommeil ou la fatigue. Ce sont des problématiques liées au mode de vie», ajoute-t-elle.

La clientèle est majoritairement féminine, entre 30 et 55 ans. «Ce sont souvent des femmes actives, des mères de famille, des professionnelles qui cherchent des solutions naturelles, mais veulent aussi un cadre sécurisé», note Nadia Aiouch.

Cette évolution reflète une transformation plus large des comportements de consommation. Selon les enquêtes du HCP sur les dépenses des ménages, les postes liés à la santé, aux produits d’hygiène et au bien-être connaissent une progression structurelle sur la dernière décennie.

«La confiance est la clé», insiste Nadia Aiouch. «Je rappelle systématiquement que je ne pose pas de diagnostic et que je vérifie toujours les interactions possibles avec les traitements médicaux», insiste-t-elle.

Entre régulation et responsabilité

Le cadre réglementaire de l’herboristerie au Maroc demeure distinct de celui des pharmacies. L’activité d’herboriste ne relève pas du monopole pharmaceutique, mais la commercialisation de produits à visée thérapeutique peut soulever des enjeux juridiques en matière de santé publique.

«Il faut être extrêmement clair avec le client car une plante peut interagir avec un traitement anticoagulant, un antihypertenseur ou un antidépresseur. Le conseil doit être responsable», affirme la docteure Nadia Aiouch.

Cette vigilance rejoint les préoccupations des autorités sanitaires internationales. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle régulièrement la nécessité d’encadrer les médecines traditionnelles par des standards scientifiques et réglementaires.

Si l’offre progresse, la structuration de la filière nationale reste limitée. Le ministère de l’Agriculture a engagé ces dernières années des programmes de valorisation des plantes aromatiques et médicinales (PAM), notamment dans le cadre de la stratégie Génération Green 2020-2030. Les exportations marocaines de PAM représentent plusieurs centaines de millions de dirhams annuellement selon les données du département de l’Agriculture, mais la transformation locale demeure en développement.

«Le potentiel marocain est réel, mais il faut investir dans la qualité, la certification et la recherche», estime Nadia Aiouch.

Au-delà du cas individuel, la montée de la phytothérapie pose une question économique centrale: comment intégrer un patrimoine traditionnel dans une économie formelle, régulée et compétitive?

Le marché mondial des compléments alimentaires et des produits naturels connaît une croissance soutenue selon la Banque mondiale et le FMI dans leurs analyses sectorielles du commerce mondial des biens de consommation santé. Le Maroc, en tant qu’économie ouverte, se situe à l’intersection entre importation de produits finis et valorisation potentielle de sa biodiversité.

«Les plantes séduisent parce que les gens cherchent un équilibre, mais cet équilibre doit reposer sur la rigueur. La tradition seule ne suffit pas. La science seule non plus. Il faut les deux», conclut Nadia Aiouch.

L’enjeu dépasse donc l’herboristerie en tant que commerce de proximité. Il interroge la capacité du Royaume à structurer une filière à valeur ajoutée, à sécuriser les usages et à transformer une demande croissante en opportunité économique durable, sans céder aux effets de mode ni aux approximations sanitaires.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 27/02/2026 à 09h08