La publication par Bank Al-Maghrib d’un guide dédié aux porteurs de projets fintech marque une étape importante pour l’écosystème national. Au-delà de la clarification procédurale, le document publié par la banque centrale pose une question stratégique: le Maroc dispose-t-il désormais des fondations nécessaires pour faire émerger une industrie fintech crédible et compétitive à l’échelle régionale?
Pour Redouane El Haloui, le diagnostic est sans ambiguïté. «Le guide apporte enfin une lisibilité concrète: qui contacter, à quel moment, avec quels documents, et dans quels délais», explique-t-il. Il insiste sur un point central: ce document «ne change pas la loi, mais il clarifie le parcours.»
Dans un environnement où l’incertitude peut freiner les initiatives, cette visibilité constitue, selon lui, un acquis déterminant. «Pour un entrepreneur, c’est fondamental. L’incertitude réglementaire tue plus de projets que le manque d’idées», affirme Redouane El Haloui. À ses yeux, «la lisibilité est acquise. La question devient: l’exécution suivra-t-elle au même niveau de qualité ?» Car au-delà de la transparence procédurale, le nouveau cadre introduit une exigence en matière de structuration des projets. Business plan formalisé, moyens humains et techniques identifiés, dispositifs de gestion des risques, protection des données, l’agrément ne relève plus d’une simple formalité administrative, argumente t-il.
«Il va professionnaliser l’innovation», estime Redouane El Haloui. «Une fintech qui scale n’est plus une simple startup tech. Elle devient une entreprise financière opérée par la technologie.»
Cette distinction est essentielle. À ses débuts, une startup développe son produit en interne, dans un cadre agile. Mais dès lors qu’elle entre dans un périmètre régulé, elle doit intégrer des compétences avancées, notamment la cybersécurité, l’intégration d’API bancaires, la gestion de données sensibles. «Ces expertises existent dans le tissu des PME Tech spécialisées», souligne-t-il.
Dans cette perspective, le cadre réglementaire n’apparaît pas comme un frein. «Ce cadre ne freine pas l’innovation. Il la fait passer du stade artisanal au stade industriel», résume le président de l’APEBI. L’enjeu n’est donc pas de ralentir la dynamique entrepreneuriale, mais d’en élever le niveau d’exigence.
Gouvernance et fonds propres, une mutation en question
Les exigences en matière de gouvernance, de fonds propres et de maîtrise des risques, y compris cyber et LCB-FT, constituent un autre point structurant. Bank Al-Maghrib analyse le modèle d’affaires, les ressources financières et les dispositifs de gestion des risques.
Pour Redouane El Haloui, cette rigueur est cohérente avec la nature même des activités concernées. «C’est normal. On parle d’argent, pas d’une simple application mobile.»
«La vraie question n’est pas la sévérité du cadre. La vraie question est, notre écosystème est-il suffisamment mature pour y répondre?» interroge-t-il.
Lire aussi : Bank Al-Maghrib publie un guide pour baliser le parcours réglementaire des Fintechs
Une jeune fintech ne dispose pas toujours en interne de toutes les compétences nécessaires. Elle doit progressivement renforcer sa gouvernance et ses dispositifs techniques. «Si nous voulons éviter une sélection purement financière, il faut accompagner cette montée en puissance technologique», prévient-il. Autrement dit, le risque n’est pas tant réglementaire que structurel. Sans accompagnement adapté, les exigences pourraient favoriser les acteurs déjà capitalisés, au détriment de l’innovation émergente.
La clarification du parcours réglementaire introduit également un élément clé pour les investisseurs: la prévisibilité. Le guide fixe un délai maximum de quatre mois une fois le dossier complet pour les établissements de paiement ou sociétés de financement, et de 45 jours pour le financement collaboratif hors equity.
«Pour un investisseur, la prévisibilité est une monnaie forte», affirme Redouane El Haloui. Un calendrier encadré et des décisions structurées réduisent le risque d’incertitude administrative.
Mais il met en garde contre toute lecture excessive. «La confiance ne se décrète pas. Elle se construit par l’exécution.»
Le Maroc affiche des ambitions numériques affirmées, notamment à travers Digital 2030 et les perspectives autour de l’IA 2030. Or, selon lui, ces orientations stratégiques supposent des fondations solides. «L’IA exige des données structurées, des systèmes digitalisés, des infrastructures robustes. Sans digitalisation profonde, l’IA restera un discours.»
Ainsi, si la régulation rassure, elle ne suffit pas. «La régulation rassure. L’exécution crédibilise», insiste-t-il.
Des dynamiques différenciées selon les segments
L’écosystème fintech n’est pas homogène. Les segments paiement, transfert de fonds, financement collaboratif ou services digitaux financiers obéissent à des régimes distincts. «Les délais et régimes diffèrent quatre mois pour établissements de paiement ou sociétés de financement, 45 jours pour le financement collaboratif hors equity», rappelle Redouane El Haloui.
Les activités liées aux moyens de paiement et à la monnaie électronique impliquent un niveau d’exigence technique plus élevé. «Plus l’activité est systémique, plus l’architecture doit être solide», souligne-t-il.
Cette différenciation renvoie à une question centrale, celle de la profondeur technologique nationale. La capacité à développer des infrastructures robustes, interopérables et sécurisées devient déterminante pour soutenir les segments les plus sensibles.
La question du positionnement régional se pose inévitablement. Face à des juridictions africaines parfois plus souples ou plus avancées, le Maroc peut-il prétendre au statut de hub fintech crédible? Pour Redouane El Haloui, la réponse repose moins sur la flexibilité que sur la solidité. «Un hub fintech ne se construit pas sur la souplesse. Il se construit sur la crédibilité.»
Lire aussi : Immersive Fintech Day: Attijariwafa bank et KPMG continuent à encourager l’innovation
Le guide renforce la crédibilité réglementaire. Mais un hub suppose également une base industrielle numérique que sont les compétences spécialisées, la cybersécurité avancée, l’intégration fluide avec le système bancaire et les données exploitables. Et surtout, une capacité d’exécution stratégique. «Si nous voulons être un hub africain, nous devons démontrer que nos stratégies numériques produisent des résultats mesurables, pas seulement des annonces», prévient-il.
Du point de vue des acteurs fintech, la stabilité financière demeure un principe intangible. «La stabilité financière est non négociable», affirme Redouane El Haloui. Cependant, le guide traduit un effort d’accompagnement structuré, notamment à travers des échanges itératifs et l’appui du Morocco Fintech Center. Mais sur le terrain, les attentes sont précises.
Il s’agit d’abord d’accélérer la montée en maturité des jeunes acteurs. Ensuite, de renforcer les compétences technologiques spécialisées, indispensables pour répondre aux exigences réglementaires. Enfin, d’aligner régulation, financement et politique numérique afin d’éviter les incohérences stratégiques.
Plus largement, il s’agit de transformer les stratégies nationales en réalisations concrètes. «La fintech peut devenir un moteur économique», conclut Redouane El Haloui. «À condition que la régulation, l’écosystème technologique et l’exécution publique avancent au même rythme.»
Au final, le guide de Bank Al-Maghrib marque une avancée significative en matière de visibilité réglementaire. Il introduit des délais encadrés, clarifie les procédures et élève le niveau d’exigence. Mais la compétitivité fintech du Maroc dépendra moins de la lettre du texte que de sa mise en œuvre effective, de la capacité des acteurs à se professionnaliser et de la cohérence globale de la stratégie numérique nationale. «La régulation trace le cadre. L’exécution en déterminera la portée économique.», soutient le président de l’APEBI.








