L’un des premiers effets visibles de la crise réside dans la forte hausse des taux de fret conteneurisé. Celle-ci s’explique par un double mécanisme.
D’une part, les compagnies maritimes ont introduit des surcharges exceptionnelles liées au contexte sécuritaire, «war risk», «emergency conflict» ou encore «deviation surcharge». Ces majorations atteignent désormais entre 1.500 et 3.300 dollars par conteneur standard, et jusqu’à 4.000 dollars pour certains équipements spécifiques, indique une source bien informée au Le360. Sur les lignes reliant le Maroc à l’Asie de l’Est, les tarifs de base ont également augmenté de 700 à 1.000 dollars par conteneur.
D’autre part, la crise a entraîné une flambée du coût du carburant maritime (VLSFO), avec une hausse de plus de 35% en une semaine à la suite des premières frappes, et parfois plus de 100% dans certains ports de soutage. Cette évolution a conduit à l’introduction généralisée de surtaxes carburant (Emergency Bunker Surcharge), y compris sur les routes ne transitant pas directement par les zones de conflit, notamment celles desservant le Maroc.
À cela s’ajoute l’allongement des routes maritimes, les navires étant contraints de contourner l’Afrique via le cap de Bonne-Espérance, ce qui augmente mécaniquement la consommation de carburant et les délais de transit.
Face à cette situation, les grandes alliances maritimes ont rapidement adapté leurs schémas opérationnels. La coopération entre Maersk et Hapag-Lloyd a ainsi suspendu début mars le service ME11/IMX, qui reliait habituellement l’Inde et le Golfe arabo-persique à la Méditerranée via la mer Rouge et le canal de Suez (desservant notamment des hubs comme Tanger Med, Port-Saïd ou Valence), pour le remplacer par une rotation alternative (AE19/SE4) opérée via le cap de Bonne-Espérance, contournant l’Afrique et allongeant de plusieurs jours les temps de transit entre l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe.
De son côté, l’alliance regroupant Ocean Network Express, HMM et Yang Ming Marine Transport a restructuré son offre, distinguant désormais, d’une part, les flux Asie–Méditerranée -opérés via le cap de Bonne-Espérance en contournement du canal de Suez, avec des escales en Europe du Sud et à Tanger Med- et, d’autre part, les lignes reliant le Golfe arabo-persique à l’Asie-Pacifique (notamment Chine, Corée et Asie du Sud-Est), fortement perturbées par la fermeture du détroit d’Ormuz.
«Malgré ces ajustements, aucune annulation directe d’escale à Tanger Med liée à la crise n’a été enregistrée à ce stade. Les armateurs privilégient la reconfiguration des routes plutôt que leur suspension», souligne la même source.
Pivot stratégique
Dans ce contexte instable, Tanger Med démontre la solidité de son positionnement en tant que hub de transbordement stratégique. Sa localisation à l’interface entre l’Atlantique et la Méditerranée, combinée à sa connectivité mondiale, en fait un point d’ancrage naturel pour les lignes contournant les zones à risque.
Le port bénéficie ainsi d’un effet de redistribution des flux, même si celui-ci ne sera pleinement perceptible qu’à partir de la mi-avril 2026. En effet, les détours par le cap de Bonne-Espérance allongent les délais de transit de 10 à 14 jours, retardant mécaniquement l’impact visible sur les volumes traités.
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Cette situation crée un paradoxe pour Tanger Med. D’un côté, elle renforce son attractivité dans les réseaux maritimes mondiaux, en tant que plateforme fiable dans un environnement incertain. De l’autre, elle pose des défis opérationnels significatifs.
Une hausse du trafic pourrait en effet exercer une pression accrue sur les capacités portuaires et logistiques. La maîtrise de la fluidité, la prévention des congestions et le maintien de la qualité de service deviennent des priorités absolues.
«Les autorités portuaires et les opérateurs restent ainsi engagés dans une coordination étroite avec les compagnies maritimes, afin d’anticiper les évolutions et d’ajuster les dispositifs en temps réel», souligne notre interlocuteur.
Au-delà de ses effets immédiats, la crise actuelle pourrait accélérer une recomposition plus profonde des routes maritimes mondiales. Si les tensions devaient perdurer, les itinéraires contournant l’Afrique pourraient s’inscrire dans la durée, redessinant les équilibres logistiques globaux.
Dans ce nouvel environnement, Tanger Med apparaît non seulement comme un point de passage, mais comme un véritable pivot stratégique, capable d’absorber les chocs et de capter une partie des flux redirigés. Plus qu’une simple plateforme portuaire, il s’impose progressivement comme un maillon clé de la résilience du commerce international.
Détroit de Gibraltar
Dans ce contexte de recomposition, le détroit de Gibraltar apparaît comme une pièce maîtresse souvent sous-estimée. Avec environ 110.000 navires par an, soit près de 300 passages quotidiens, il constitue aujourd’hui le détroit le plus fréquenté au monde en volume brut, dépassant le détroit de Malacca et, avant la crise, le détroit d’Ormuz.
Cette centralité repose d’abord sur un carrefour multi-usage unique. Là où Ormuz concentre principalement des flux énergétiques, Gibraltar accueille une diversité remarquable de trafics: porte-conteneurs reliant l’Asie à l’Europe, pétroliers en transit entre les bassins atlantique et méditerranéen, vraquiers transportant matières premières, sans oublier un important flux de ferries. Cette pluralité en fait un point d’observation privilégié des dynamiques économiques mondiales dans leur ensemble.
Le détroit joue également le rôle de pont stratégique entre l’Europe et l’Afrique. Une part significative -près de 25%- du trafic correspond à des liaisons de courte distance entre l’Espagne et le Maroc. Cette intensité des échanges transfrontaliers illustre l’imbrication croissante entre commerce régional et chaînes logistiques globales, notamment autour des hubs portuaires comme Tanger Med, devenu l’un des principaux points d’ancrage du commerce maritime en Méditerranée.
Par ailleurs, Gibraltar constitue une porte d’entrée et de sortie incontournable de la Méditerranée, par laquelle transite environ 10% du commerce maritime mondial. À ce titre, toute perturbation dans cette zone aurait des répercussions immédiates sur les flux entre l’Europe, l’Asie, le Moyen-Orient et les Amériques.
Mais au-delà des chiffres, le détroit de Gibraltar se distingue surtout par un atout stratégique décisif, celui d’un «verrou ouvert». À la différence d’autres points de passage critiques, il demeure une voie incontournable sans être exclusif, ce qui lui confère à la fois une centralité majeure et une résilience relative dans un environnement géopolitique instable. Cette caractéristique le rend à la fois central dans les échanges mondiaux et moins vulnérable à des blocages prolongés.








