Barrages: les réserves en eau gagnent près de 2 milliards de m³ en quatre mois

Le barrage Al Wahda, le plus grand du Maroc. (Y.Jaoual/Le360)

Entre septembre 2025 et janvier 2026, le taux de remplissage des barrages marocains est passé de 33,4% à 45,2%, gagnant près de 2 milliards de m³. Une embellie hydrique encourageante, qui ne suffit toutefois pas à effacer les séquelles de sept années de sécheresse.

Le 09/01/2026 à 12h45

Alors que la question de l’eau s’impose comme l’un des défis stratégiques majeurs du Maroc, les dernières données relatives aux réserves des barrages nationaux apportent un signal globalement encourageant après plusieurs années de stress hydrique aigu. Entre le 8 septembre 2025 et le 8 janvier 2026, le taux de remplissage moyen des barrages est passé de 33,4% à 45,2%, traduisant une amélioration sensible de la situation hydrique du Royaume.

En volume, les retenues d’eau sont ainsi passées de 5,597 milliards de mètres cubes à 7,586 milliards de m³, soit un gain de près de 2 milliards de m³ en seulement quatre mois. Une progression rapide qui s’explique principalement par le dernier cycle de précipitations qui a commencé il y a quelques semaines, venues soulager des ouvrages mis à rude épreuve depuis plusieurs années.

Cette embellie intervient dans un contexte marqué par une succession de campagnes agricoles déficitaires et par une pression croissante sur les ressources en eau, notamment dans les bassins à forte vocation agricole et urbaine. Elle constitue, à ce titre, un répit bienvenu pour l’économie nationale, sans pour autant signifier un retour à une situation de confort hydrique.

Car derrière l’amélioration des indicateurs globaux se cache une réalité territoriale très contrastée. La carte des barrages met en évidence de fortes disparités régionales, avec des ouvrages quasiment pleins dans le Nord et le Nord-Ouest, tandis que d’autres continuent d’afficher des niveaux alarmants.

Cette lecture nuancée rappelle que la vulnérabilité hydrique du pays demeure structurelle et que la dépendance aux aléas climatiques reste élevée, malgré les efforts engagés en matière de gouvernance de l’eau.

La hausse de près de 12 points du taux de remplissage moyen des barrages en quatre mois constitue indéniablement une bouffée d’oxygène pour plusieurs secteurs clés de l’économie, au premier rang desquels se trouvent l’agriculture et le tourisme, grands consommateurs de ressources hydriques. Elle améliore également la visibilité à court terme en matière d’alimentation en eau potable des grands centres urbains.

Cette amélioration marque une rupture avec les bilans particulièrement préoccupants observés ces dernières années, durant lesquelles le Maroc a frôlé à plusieurs reprises des seuils critiques. Elle s’inscrit aussi dans un contexte de mise en œuvre du Plan National de l’Eau 2020-2050, qui vise à renforcer la sécurité hydrique du pays à travers une meilleure mobilisation de la ressource et une rationalisation des usages.

Toutefois, si les politiques publiques commencent à produire certains effets, le facteur déterminant de cette reprise demeure essentiellement climatique. Les pluies enregistrées ces derniers mois ont joué un rôle central dans la recharge des barrages, soulignant une fois de plus la forte exposition du pays à la variabilité pluviométrique.

L’amélioration actuelle doit donc être analysée comme un signal positif, mais fragile, dans un environnement marqué par l’intensification des effets du changement climatique et par une demande en eau structurellement élevée.

Barrages majeurs: entre performances remarquables et fragilités persistantes

L’analyse détaillée des grands barrages du Royaume met en lumière des dynamiques très contrastées. Certains ouvrages affichent des performances particulièrement remarquables. C’est le cas du barrage Sidi Mohammed Ben Abdellah, qui alimente Rabat et sa région, dont le taux de remplissage est passé de 67% à 99%, frôlant ainsi sa capacité maximale.

Dans le même registre, le barrage Oued El Makhazine, dans la région du Loukkos, atteint désormais un taux de remplissage de 100%. Ses réserves sont passées de 540,2 à 672,86 millions de m³, confirmant l’excellente situation hydrique des bassins du Nord. Le barrage Al Wahda, le plus grand d’Afrique du Nord, a également enregistré une amélioration notable, avec un taux passant de 47% à 57%, soit un gain de plus de 350 millions de m³.

À l’inverse, d’autres ouvrages stratégiques continuent de susciter de vives inquiétudes. Le barrage Al Massira, deuxième plus grand du pays et pilier de l’irrigation de la plaine du Doukkala, reste dans une situation critique. Malgré une hausse de son taux de remplissage de 3% à 8%, ses réserves, à 215,2 millions de m³, demeurent très loin de sa capacité nominale.

Les barrages Bin El Ouidane et Ahmed El Hansali affichent également des niveaux encore préoccupants, bien qu’en amélioration, traduisant les tensions persistantes dans les bassins du centre du pays.

Ces écarts de performance reflètent l’inégale répartition géographique des précipitations. Les bassins du Nord et du Nord-Ouest ont bénéficié de pluies abondantes, favorisant une recharge rapide des ouvrages. À l’opposé, les bassins de l’Oum Er-Rbia et du Tensift, qui alimentent des zones agricoles intensives et des agglomérations fortement peuplées, restent sous pression.

La situation du barrage Mansour Eddahbi, à Ouarzazate, illustre cette fragilité. Son taux de remplissage a légèrement reculé, passant de 39% à 34%. Ces déséquilibres régionaux posent avec acuité la question de l’équité territoriale dans l’accès à la ressource et renforcent la nécessité d’une gestion intégrée des bassins hydrauliques, adaptée aux spécificités locales.

La reprise actuelle intervient après un cycle prolongé de sécheresse qui a débuté en 2018 et s’est étalé sur sept années. Pour mesurer l’ampleur du chemin parcouru, un retour sur la situation d’avant-crise s’impose. À la fin de 2016 et au début de 2017, les retenues des principaux barrages du Royaume dépassaient les 8 milliards de m³, avec un taux de remplissage proche de 53%.

Depuis, la situation n’a cessé de se dégrader au fil des années de déficit pluviométrique. Le taux de remplissage est tombé à environ 23% début 2024, un niveau historiquement bas qui a fortement contraint l’agriculture, l’approvisionnement en eau potable et la production énergétique.

En 2025, avant les pluies de fin d’hiver, ce taux stagnait autour de 27%. Ce n’est qu’à partir des précipitations exceptionnelles enregistrées entre février et mars -deux fois supérieures à la normale saisonnière- que la tendance a commencé à s’inverser, réduisant sensiblement le déficit hydrique accumulé.

Enjeux économiques et impératif de gestion durable

Pour les experts, cette embellie doit être interprétée avec prudence. Ils notent que cette hausse est une bonne nouvelle, mais elle n’est pas un signal d’abondance. Selon eux, la situation actuelle doit servir de levier pour accélérer les investissements dans l’économie de l’eau, la réutilisation des eaux usées traitées et le dessalement, en particulier dans les régions structurellement déficitaires.

L’agriculture, qui concentre 87% de la consommation d’eau, pourrait bénéficier de cette recharge partielle pour mieux planifier la campagne 2025-2026. Toutefois, la généralisation de l’irrigation goutte-à-goutte et l’adaptation des choix culturaux restent des priorités incontournables pour renforcer la résilience du secteur.

Au terme de ces quatre mois, le Maroc respire un peu mieux sur le plan hydrique, sans pour autant être à l’abri. La marge de manœuvre s’est élargie, offrant un répit précieux pour poursuivre et intensifier les réformes structurelles du secteur de l’eau.

La leçon demeure claire, selon les experts: chaque goutte compte. Dans un contexte de changement climatique et de pression croissante sur les ressources, la transition vers une économie sobre en eau n’est plus une option, mais une nécessité stratégique pour la sécurité alimentaire, la stabilité sociale et la croissance économique du pays.

Par Lahcen Oudoud
Le 09/01/2026 à 12h45