Agriculture. Terres argileuses, pluies exceptionnelles: la double peine du Gharb et du Loukkos

Des terres agricoles aux environs du oued Sebou. (Y. Mannan/Le360)

Le Gharb et le Loukkos, les deux régions les plus fertiles du nord du pays, ont connu des précipitations exceptionnelles faisant déborder les cours d’eau et inondant les parcelles destinées à la céréaliculture, l’arboriculture et les cultures maraîchères. Cependant, la nature argileuse du sol, peu perméable et donc rapidement saturé en eau, a exacerbé un phénomène climatique déjà hors norme. L’heure est à l’évaluation des dégâts et du calendrier agricole futur qui tient compte du surplus d’eau et des retards ayant affecté plusieurs spéculations.

Le 16/02/2026 à 13h30

Au départ, la saison avait tout d’une revanche sur les années de sécheresse. Suffisamment arrosée, la terre a pu être ameublie et apte à être semée. Puis le ciel s’est emballé. En moins d’un mois, près de 300 mm d’eau se sont abattus sur des sols déjà gorgés d’eau, surtout à Sidi Kacem.

Du nord de Kénitra jusqu’aux abords de Tanger, des milliers d’hectares se sont retrouvés sous les eaux. Céréales, fourrages, légumineuses, maraîchage, agrumes, fruits rouges et élevage sont affectés, selon Rachid Benali, président de la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (COMADER).

Sur le terrain, l’heure est à l’évaluation, au tri entre parcelles récupérables et pertes définitives et à la préparation d’un redressement partiel dans un contexte climatique de plus en plus instable.

Rachid Benali souligne que «le degré d’impact diffère d’une région à l’autre, mais que la profondeur des dégâts ne fait guère de doute». À Taounate, une bonne partie des superficies en céréales et en légumineuses a été touchée. Dans d’autres territoires du nord, les céréales restent les cultures les plus affectées, suivies des légumineuses et, dans une moindre mesure, des oléagineux comme le colza. Le maraîchage, notamment la pomme de terre, enregistre également des pertes importantes.

L’analyse par filière montre que la vulnérabilité dépend à la fois de la nature des cultures, de la durée de submersion qui dépend elle-même de la texture du sol. Un sol argileux est peu perméable et se compacte rapidement, ne permettant pas l’installation des semis. L’eau ne s’écoulant pas facilement en profondeur, finira par noyer toute semence, ce qui est le cas de la province de Sidi Kacem, à forte présence d’argile. Au contraire d’un sol argilo-sableux, plus perméable et plus facilement ameubli pour permettre l’installation des futures cultures.

«Trente à quarante centimètres d’eau suffisent à recouvrir les racines et à compromettre le potentiel productif. Lorsque la lame d’eau atteint un mètre, la perte devient quasi certaine. Les petites exploitations apparaissent particulièrement exposées. Leur trésorerie limitée réduit leur capacité à absorber une campagne déficitaire», fait remarquer un professionnel.

Quand le risque est double

Les agrumes et les fruits rouges concentrent aussi les inquiétudes. Accompagnée de fortes chaleurs, l’humidité persistante peut favoriser le développement de maladies fongiques et bactériennes.

Dans ces filières à forte valeur ajoutée, le risque est double. Il concerne la production de l’année en cours, mais aussi la capacité future à maintenir des volumes conformes aux engagements commerciaux, notamment à l’export, ajoute Rachid Benali.

À l’échelle locale, Sidi Kacem voit sa campagne agricole fortement compromise. Mohsine Abdelhakim, chef de service provincial à l’Office national du conseil agricole (ONCA), explique que les images satellitaires ainsi que les données issues des sondes d’humidité confirment une saturation des sols, entraînant une asphyxie généralisée des cultures et, à terme, leur perte.

En plus de saturer en eau les terres agricoles, les inondations rendent difficile l’accès aux exploitations jusque-là épargnées. L’utilisation du matériel lourd pour les épandages des engrais risque de compacter davantage la terre.

À Sidi Kacem, où les sols argileux sont très répandus, une première estimation fait état d’environ 100.000 hectares sous les eaux, sans compter les superficies en situation d’engorgement et de stagnation hydrique, dont l’étendue pourrait augmenter ce chiffre. Dans ces conditions, les efforts de redressement s’annoncent particulièrement coûteux au regard des rendements attendus, compromettant la rentabilité de la campagne agricole en cours.

Province connue pour ses céréales, ses légumineuses, ses cultures fourragères, sa betterave à sucre, son maraîchage, son arboriculture, ses agrumes, son olivier et ses filières d’élevage (viandes rouges, lait, apiculture), Sidi Kacem avait pourtant entamé la saison dans des conditions jugées favorables. «Le début de campagne était prometteur et les agriculteurs avaient bien préparé leurs terres», note Mohsine Abdelhakim.

La situation a basculé avec une succession d’épisodes pluvieux ayant totalisé près de 300 mm en 25 jours. «Ces précipitations ont provoqué, dans un premier temps, une stagnation des eaux sur les parcelles. Les caractéristiques pédologiques locales ont amplifié le phénomène. Les sols dominants sont des vertisols, sols argileux foncés, très fertiles, mais difficiles à travailler, car peu perméables et se saturant rapidement. Caractérisés par une forte teneur en argiles gonflantes, ils se rétractent en saison sèche en formant de profondes fissures et gonflent en saison humide, retenant fortement l’eau», fait-il savoir.

Dans ces conditions, les agriculteurs ne pouvaient pas accéder à leurs champs pour effectuer le travail du sol nécessaire. Par la suite, une nouvelle succession de précipitations a donné lieu à des crues, intervenues même avant les lâchers préventifs des barrages d’Al Wahda, d’Idriss Ier et d’Allal El Fassi.

Les céréales ont été les plus touchées, suivies des cultures fourragères et des agrumes. «Il faudra désormais attendre la décrue pour évaluer ce qui peut être sauvé. Un bilan précis n’est pas encore possible. Certains agrumes peuvent résister à une immersion prolongée, parfois au-delà de 25 jours, mais le risque de maladies demeure», explique Mohsine Abdelhakim.

Pour les céréales et les cultures fourragères présentant un jaunissement ou un flétrissement, des fertilisations azotées et des interventions chimiques contre les maladies fongiques sont envisagées. Les rendements prévus au début de la saison ne seront pas atteints, mais l’objectif est de limiter les pertes.

Des cultures de rattrapage sont également à l’étude, notamment le tournesol, le maïs et le pois chiche. Des cultures maraîchères pourront être envisagées, comme l’oignon, la pomme de terre ou la tomate, en fonction des possibilités d’irrigation. «L’enjeu consiste désormais à établir un plan opérationnel pour préserver le maximum de surfaces productives et maintenir l’activité agricole», insiste notre interlocuteur.

Les éleveurs, eux aussi, se retrouvent en première ligne. La submersion des parcelles fourragères et la dégradation des stocks entraînent une tension immédiate sur l’alimentation du bétail. Or, dans de nombreuses exploitations familiales, le cheptel constitue le principal actif productif. La perte de fourrages signifie une hausse des achats d’aliments concentrés, donc une augmentation des charges dans un contexte déjà marqué par la volatilité des prix des intrants.

En plus des contraintes liées aux inondations des terres agricoles, il a fallu également sécuriser le cheptel. Les animaux ont été transportés vers des zones sécurisées, notamment des centres de développement agricole, des structures de conseil agricole et des hangars, avec la coordination des autorités locales.

Un plan d’action en préparation

L’Office a par la suite commencé à fournir des aliments pour bétail afin d’atténuer les effets de la submersion des parcelles fourragères. Un plan d’action est désormais en préparation pour le redressement du secteur agricole. Une identification sur le terrain sera menée après la décrue afin de déterminer précisément les superficies inondées et d’envisager des cultures printanières pouvant être lancées à partir de mars.

Pour faire face à cette situation, les autorités ont annoncé des aides destinées aux agriculteurs et aux éleveurs pour un montant de 300 millions de dirhams. Il sera ainsi procédé à l’accompagnement des professionnels impactés à travers le lancement d’un programme de cultures printanières adapté aux spécificités des régions sinistrées, à l’instar des cultures oléagineuses, céréalières et fourragères, avec un soutien à l’achat des semences et engrais en vue d’accélérer le rattrapage de la saison, tout en poursuivant les opérations de soutien des éleveurs touchés.

Le Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM) a, de son côté, affirmé la mobilisation du secteur bancaire pour accompagner les populations sinistrées et les acteurs économiques impactés.

Par Hajar Kharroubi
Le 16/02/2026 à 13h30