Parution. «Pigiste au Monde» de Tahar Ben Jelloun: chronique d’une initiation

Le romancier, poète et artiste peintre Tahar Ben Jelloun.

C’est l’histoire autobiographique d’un jeune Maghrébin arrivé en France, entrant avec crainte et admiration dans les couloirs enfumés du quotidien «Le Monde». Entre souvenirs lumineux et blessures tenaces, Tahar Ben Jelloun livre une traversée de près de quarante ans, où la subjectivité assumée fait basculer l’institution dans le romanesque et la mémoire personnelle dans l’histoire collective.

Le 31/01/2026 à 08h30

«Ceci n’est pas un livre sur le journal Le Monde, mais le récit de mon expérience dans ce journal», prévient Tahar Ben Jelloun en ouverture de son récit autobiographique «Pigiste au Monde» (Gallimard, janvier 2026). À travers ses souvenirs, signant entre 1973 et 2011 près de quarante ans de collaboration clairsemée avec le prestigieux quotidien, Ben Jelloun nous entraine, avec volupté, entre admiration et déconvenues, dans les coulisses du journal, mais surtout dans sa mémoire de jeune maghrébin, arrivé en France et se cherchant un avenir. L’auteur, joueur, admet volontiers que sa mémoire peut «parfois [l’]induire en erreur et embellir la réalité, ou la noircir», mais c’est justement cette subjectivité qui donne une force au récit, et rend Le Monde romanesque. Le résultat n’est ni un essai ni une histoire exhaustive du quotidien, mais une plongée sensible dans la mémoire d’une plume qui a vécu, de l’intérieur comme de l’extérieur, l’itinéraire d’un pigiste engagé.

Le siège du Monde, à l’époque, impose: un dédale de couloirs enfumés, hanté par les légendes vivantes du grand quotidien du soir. En 1973, la rédaction est dirigée par Jacques Fauvet, figure emblématique dont Ben Jelloun fait la connaissance avec appréhension. Les premiers pas dans cette institution sont décrits avec un mélange de trac et de fascination. La solennité feutrée de la salle de rédaction, le ballet des typographes à l’étage, le murmure studieux des journalistes penchés sur leurs claviers – tout intimide le nouvel arrivant, un univers en soi, avec son jargon, ses hiérarchies invisibles et son prestige intimidant. Ben Jelloun restitue l’atmosphère particulière du journal, vue par un outsider qui en franchit les portes.

Il se souvient des regards étonnés sur l’étranger venu proposer sa plume, de l’accueil à la fois courtois et distant qu’on lui réserve. Lui qui rêvait d’écrire dans ce journal prestigieux comprend vite qu’il lui faudra faire ses preuves patiemment, article après article. «Pigiste au Monde» est avant tout le récit d’une initiation. Le nouvel arrivant dépeint avec force détails cette découverte: la vieille cafétéria aux tables en formica où traînent des exemplaires froissés du journal, les bruits du téléphone rouge de la rubrique Étranger, ou encore le visage grave de tel rédacteur en chef croisé dans l’ascenseur au petit matin. S’il affirme «retracer dans ce récit une époque», c’est d’abord celle d’un Monde encore artisanal et authentique, installé dans ses habitudes, que vient troubler doucement la plume venue d’ailleurs.

Les «déjeuners du lundi»: un rituel au cœur de la rédaction

Très vite, le jeune pigiste s’intègre à la vie quotidienne du journal. Parmi les traditions, il y a les fameux «déjeuners du lundi», rendez-vous hebdomadaire où se côtoie la galerie des personnages hauts en couleur de la rédaction. Chaque lundi midi, c’est le même rituel bon enfant: autour d’une table du café voisin ou à la cantine du journal, reporters, critiques et secrétaires de rédaction se retrouvent pour partager bien plus qu’un repas. Tahar Ben Jelloun dépeint ces moments de convivialité avec un humour tendre, esquissant le portrait de ses collègues et complices d’alors. On croirait assister à une scène de roman: le chroniqueur politique volubile refait l’actualité à grands gestes, le vieux correcteur pince-sans-rire raconte ses anecdotes savoureuses, tandis que le chef de rubrique étrangère – un brin professoral – discute âprement du choix des mots avec le benjamin de l’équipe. Il fait défiler ainsi une véritable galerie de personnages, chacun avec ses manies et son verbe haut, offrant une vision humaine du grand journal souvent perçu comme austère.

Ben Jelloun brosse leurs portraits avec affection. Ces figures sont autant de mentors pour lui, chacun à leur manière. L’auteur rend palpable la camaraderie qui naît dans ces instants suspendus. On y plaisante, on y débat, on y refait le monde – surtout Le Monde. Pour le pigiste venu d’ailleurs, ces lundis midi sont l’occasion de partager une intimité.

Il est touchant de voir comment Ben Jelloun relie ces déjeuners à sa propre histoire littéraire. Ses collègues du Monde, avec leurs personnalités romanesques, peuplent son imaginaire au même titre que les personnages de fiction. Ainsi, les déjeuners prennent sous sa plume une saveur particulière, deviennent le théâtre d’une comédie humaine journalistique.

Ferveur et fières réussites: les bons souvenirs

Parmi ces souvenirs, nombreux sont les moments de bonheur professionnel et de fierté qu’il partage avec le lecteur. De ses «premiers pas de pigiste» timides aux collaborations fructueuses des années suivantes, il évoque ces instants de grâce où le journaliste qu’il est s’est senti pleinement à sa place. On le voit ainsi réaliser ses premiers reportages dans le monde arabe pour Le Monde, un domaine qu’il connaît intimement et où sa double culture fait merveille. Envoyé spécial ou correspondant occasionnel, Ben Jelloun parcourt le Maghreb et le Moyen-Orient, plume en main. Il se remémore l’adrénaline du terrain, la ferveur qui l’anime lorsqu’il s’agit d’expliquer à des lecteurs français les réalités de l’autre rive de la Méditerranée.

Un de ses meilleurs souvenirs reste sans doute son grand reportage en Égypte au milieu des années 1970 – un papier qui fera date. L’auteur raconte comment, parti au Caire pour Le Monde, il s’est retrouvé témoin d’événements importants (on songe aux suites de la guerre du Kippour de 1973 ou à l’offensive diplomatique de Sadate). Son article, fouillé et engagé, suscite un large écho. Voir ses analyses discutées au-delà des frontières est pour lui une joie et la preuve que sa voix porte. À travers ce succès, c’est toute une époque qui ressurgit: celle où la presse écrite avait le pouvoir d’enflammer les débats de café au lointain Maghreb. Le pigiste du Monde savoure d’avoir contribué, modestement, à cet échange entre les cultures et les peuples.

Ben Jelloun n’est pas seulement reporter: il écrit pour Le Monde des livres, chronique les parutions, prend fait et cause pour des auteurs. Il se souvient de l’enthousiasme qui l’a saisi en rédigeant son premier article dans le supplément littéraire: enfin, il pouvait allier ses deux amours, le journalisme et la littérature. Il évoque par exemple la fois où il a pu défendre un jeune romancier marocain inconnu dans les colonnes du Monde, ou lorsqu’il a interviewé un grand poète arabe pour Le Monde diplomatique – des moments précieux où il avait le sentiment de transmettre des voix peu entendues au public français.

Parmi ces rencontres importantes, l’auteur se remémore sûrement celle de grands intellectuels que Le Monde lui a donné l’occasion de croiser. On imagine son émotion de rencontrer Claude Lévi-Strauss lors d’un colloque couvert pour les pages Culture. Même s’il reste pudique sur ces noms, on devine entre les lignes la fierté d’avoir été là, aux premières loges de l’Histoire et des idées.

Ce que Ben Jelloun souligne également, ce sont les amitiés nouées dans ce parcours. Être pigiste n’a pas empêché les liens forts. Il évoque ses confrères devenus compagnons de route: journalistes, certes, mais aussi camarades. Il y a ces soirées tardives à finir un article dans la fébrilité du bouclage, suivies d’une bière partagée au coin d’un zinc pour fêter l’article bien envoyé. Tous ces moments, Ben Jelloun les chérit: ils composent les «bonheurs secrets» de la vie de rédaction, les coulisses joyeuses derrière le sérieux des pages imprimées.

Contrariétés et coups durs: les revers de la médaille

Mais l’histoire de Tahar Ben Jelloun au Monde n’est pas faite que de réussites et de chaleureux déjeuners. Fidèle à la vérité de son expérience, il n’omet pas les déceptions, les frustrations et les travers plus sombres de ces années de pigiste. «Ce récit est aussi fait de coups durs», prévient-il en substance. Le premier d’entre eux, et sans doute le plus lancinant, est inhérent à son statut même de pigiste: la précarité et la reconnaissance incomplète. Ben Jelloun va contribuer régulièrement au journal sans jamais intégrer sa rédaction de façon permanente. Il raconte avec amertume l’un de ces entretiens avec la direction où il espérait se faire embaucher. Reçu par le patron Jacques Fauvet après un reportage particulièrement réussi, il se prend à rêver: «Je pensais qu’il allait me proposer un petit salaire fixe qui rendrait mes fins de mois un peu plus roses », confie l’auteur, laissant entrevoir son espoir naïf. Mais la réponse de la direction tombe, implacable quoique polie: on le félicite chaleureusement… tout en le maintenant au rang de simple collaborateur rémunéré à la pige. «Il m’a dit qu’il allait bien me piger ces papiers», rapporte Ben Jelloun, la voix teintée de déception.

À plusieurs reprises, on le sent, Tahar Ben Jelloun a souffert de ne pas être pleinement reconnu à Le Monde. Toujours entre dedans et dehors, il court après un poste stable qui ne viendra jamais. Cette insécurité matérielle (les piges mal payées, l’absence de statut) et symbolique finit par entamer son enthousiasme.

L’auteur ne cache pas non plus les frictions et désaccords éditoriaux qui ont émaillé son parcours. Il évoque franchement ces moments où son indépendance d’esprit a heurté la ligne du journal. Par exemple, lorsqu’il traite de sujets sensibles touchant au Maroc ou à l’islam, il sent parfois une retenue frileuse de la part de certains rédacteurs en chef. Il mentionne des articles remaniés sans qu’on le consulte, des titres modifiés qui trahissent un peu sa pensée – de petites vexations qui s’accumulent. Les «doutes» et tiraillements ne manquent pas dans son récit. Ben Jelloun raconte comment, après un reportage audacieux sur la situation en Algérie, il reçut en retour non seulement des félicitations, mais aussi une volée de bois vert. Du Maghreb, une réaction violente lui parvient: «J’ai reçu une lettre de 8 pages […] où il n’y a que des injures», écrit-il à propos du courrier furieux d’un lecteur algérien offusqué par ses écrits. «Les Frères musulmans ne chôment pas», ajoute-t-il avec une ironie amère, tant la vindicte qu’il subit semble orchestrée par des zélotes intolérants. La virulence de ces attaques personnelles le touche profondément. La rançon du franc-parler, songe-t-il: informer et prendre position peut aussi valoir son lot de critiques injustes. Le pigiste encaisse, mais non sans douleur. Côté rémunération, il écrit: «J’ai reçu la pige de la Mecque: quel choc! Quelle amertume! […] Après ça, je n’ai plus tellement envie d’écrire», admet-il dans un moment de découragement rare. On sent poindre, au fil du livre, une forme de lassitude qui s’est installée avec le temps. Le jeune enthousiaste des débuts a connu des désillusions: promesses non tenues, conflits internes, et finalement le poids des années sans avancement.

Le lecteur mesure ainsi les difficultés structurelles du métier de journaliste. Mais, Ben Jelloun, plutôt que de s’appesantir, constate et philosophe. Ce parcours semé d’embûches, il l’assume comme faisant partie de son histoire, avec ses hauts et ses bas.

En refermant le livre, le lecteur a le sentiment d’avoir partagé une tranche de vie privilégiée. «Pigiste au Monde» se lit comme on écoute un ami conteur raconter une partie de l’existence. Ce faisant, Tahar Ben Jelloun se dévoile comme nulle part ailleurs, nous offre non seulement le récit d’une expérience personnelle, mais aussi un hommage à un métier passionnant. Un texte vibrant de vérité, modeste et précieux.

«Pigiste au Monde», Tahar Ben Jelloun, 128 pages. Éditions Gallimard, collection «Blanche», 2026. Disponible en précommande dans les librairies.

Par Karim Serraj
Le 31/01/2026 à 08h30