La journaliste d’investigation Nora Bussigny revient de loin. Pendant un an, sous une fausse identité, elle s’est infiltrée dans l’ultra-gauche française. Look transformé, nom d’emprunt, vivant sous la crainte constante d’être démasquée, elle a pu approcher — comme personne auparavant — cette France radicale anti-juive, pro-Hamas et pro-mollahs, où l’islamisme extrémiste, réconciliant Frères musulmans et chiites, flirte au quotidien avec des appels à l’action terroriste à travers le monde.
«Les nouveaux antisémites» (Albin Michel, septembre 2025), récompensé du Prix Edgar Faure de littérature politique et compté parmi les meilleures ventes de l’automne 2025 en France, décrit une mise sous tension permanente: l’objectif est, selon l’auteure, d’«instaurer un état de guerre», un «climat de lutte», une «longue marche vers le chaos» dans l’espace français.
Elle décrit ainsi, à la première personne, comment elle a pu côtoyer incognito des activistes de tout acabit. «Durant une année entière, j’ai donc participé, en toute discrétion, à des manifestations, des rencontres, des discussions en ligne. J’ai enquêté dans les campus de Columbia (États-Unis, NDLR) et de Sciences Po ainsi que dans nombre d’universités françaises. J’ai applaudi à côté de foules hystérisées à l’apologie du terrorisme», confie-t‑elle. Elle raconte avoir défilé dans des marches féministes où l’on scandait des slogans pro-Hamas, «sans qu’à aucun moment il soit fait mention des homosexuels torturés et assassinés […] dans la bande de Gaza administrée par le Hamas». De jour en jour, Bussigny voit ses «doutes» se muer en «frayeurs» et l’urgence l’emporte désormais sur les scrupules. «Mon inquiétude ne cesse de grandir face à cet avenir placé sous le signe de la chasse aux juifs…», écrit-elle.
Des campus en ébullition, Sciences Po en tête
Bussigny s’intéresse de près au cas de Sciences Po Paris, creuset de l’élite politique, et la création en son sein d’un Comité Palestine Sciences Po, encouragé par la mouvance Students for Justice in Palestine (SJP) venue des États-Unis. La direction de l’école autorise prudemment ce nouveau club après examen de ses statuts, sans mesurer l’onde de choc à venir. Rapidement, l’influence conjuguée du comité local et de SJP se fait sentir, aboutissant à un point de rupture sur lequel Bussigny revient en détail. Le 13 octobre 2023, l’assassinat terroriste du professeur Dominique Bernard à Arras (par un élève) est suivi quelques mois plus tard par l’organisation d’une conférence sur la Palestine à Sciences Po, comme si un rapport devait être établi entre les deux événements. Cette réunion, animée par Rima Hassan tourne mal: Rima Hassan est chahutée par les participants et doit être exfiltrée manu militari sous les cris des étudiants. L’administration, cette fois, prend la mesure du scandale.
Les témoignages recueillis par l’auteure dressent un tableau sombre de l’ambiance à Sciences Po. Les étudiants juifs y subissent une hostilité larvée, parfois ouverte. «Ils sont ostracisés. On leur demande de prendre position sur les conflits israélo-arabes. On les écarte… Certains professeurs les ostracisent aussi», alerte un responsable de l’école, François Heilbronn, lors d’une séance du conseil de direction. Bussigny reproduit de larges extraits de cette intervention, où ce professeur met en garde l’institution contre la «vague antisémite» qui la submerge. Il raconte recevoir «de plus en plus de messages» haineux, et s’inquiète du sort des étudiants identifiés comme juifs. Son cri d’alarme est conforté par la voix de plusieurs étudiants de confession juive, dont certains ont été contraints de clamer «Vive la Palestine» par des groupuscules pro-Hamas, acte d’intimidation qui en dit long sur la pression régnant dans les couloirs feutrés de Sciences Po.
Face à cette situation, certains enseignants jettent l’éponge. «Je n’enseignerai plus à Sciences Po. Non pas par peur, mais parce que je ne cautionne pas ce qui s’est passé», déclare ainsi une professeure de longue date, citée par Bussigny. D’autres dénoncent l’inaction du management ou son aveuglement. L’école finit par lancer une enquête interne. Mais, relève l’auteure, le mal est fait: une minorité virulente a réussi à imposer la terreur idéologique dans un temple de la raison critique, brouillant durablement les repères. L’«intifada académique» fait désormais partie du quotidien de certaines facultés françaises.
Des bancs d’école aux amphithéâtres: l’antisémitisme décomplexé
Le phénomène ne s’arrête pas aux grandes écoles. Partout en France, du lycée à l’université, Bussigny recueille les signes d’une banalisation de l’antisémitisme. «L’explosion du militantisme “antisioniste” sur de nombreux campus a impacté des milliers d’étudiants juifs, mais aussi non juifs, dans tout le pays», écrit-elle. Ne pouvant être présente dans chaque établissement, elle a sollicité par appel à témoignages des jeunes aux quatre coins de l’Hexagone. Le résultat est édifiant et souvent glaçant.
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Un des témoignages qui bouleversent le plus l’auteure provient de la faculté de médecine de Paris. Un étudiant juif y a adressé un mail de détresse à son doyen, dont Bussigny cite un extrait: «J’ai mis “collègue” entre guillemets, car pour moi il est impossible de pratiquer la médecine avec un tel niveau de haine. Je me fais du souci pour les patients juifs, potentiellement pris en charge par ces personnes». L’étudiant en question décrit dans sa lettre le climat épouvantable qui règne à la fac: tags de croix gammées sur les murs, tweets infects de la part de certains camarades, remarques antisémites banalisées. On frémit en songeant aux patients juifs de demain tombant entre les mains de praticiens abreuvés de cette idéologie de haine.
La région toulousaine, déjà marquée par l’affaire Merah en 2012, reste un foyer sensible. Bussigny rappelle qu’on y a vu émerger un collectif antijuif d’une telle radicalité que sa dissolution par le ministère de l’Intérieur a fini par s’imposer. Or, note Bussigny, cela n’a pas suffi à éradiquer l’influence de ces extrémistes dans la ville rose: sous d’autres noms, ils continuent d’œuvrer dans la sphère militante étudiante, prêchant la «résistance armée» et l’extermination d’Israël.
Dans les universités toulousaines, les incidents se multiplient ainsi dès la rentrée 2023-2024. Une jeune étudiante de première année découvre un jour, en reprenant sa copie d’examen après une pause, qu’on y a tracé des croix gammées et l’inscription «sale juive, crève». Dans ce même campus l’union des étudiants juifs (UEJF) a recensé une série d’incidents antijuifs sans précédent depuis l’automne: insultes en ligne, bousculades, dégradations de casiers. Reçus tardivement par la direction, les représentants de l’UEJF se sont même vu demander par une responsable si leur association était «cultuelle» (autrement dit, religieuse) – preuve d’une méconnaissance abyssale des enjeux parmi certains cadres universitaires.
Le malaise touche aussi les enseignants. Certains professeurs, gagnés par l’idéologie ambiante, adoptent une posture ouvertement anti-juive en classe – au risque de légitimer les pires simplifications. Bussigny cite des cas qui, devant un amphithéâtre de 200 étudiants, se lancent dans l’apologie du terrorisme pro-Hamas et pro-Hezbollah.
La jeunesse, quant à elle, intègre ces préjugés via les réseaux sociaux et les échanges informels. Les témoignages abondent de blagues douteuses et de provocations antijuives qui circulent dans les classes ou en sortie scolaire. Sur la route d’un week-end d’intégration, un étudiant parisien propose à ses camarades un jeu: «Devinez laquelle de ces deux affirmations est vraie: “J’ai révisé mes partiels” ou “Je suis antisémite”»… Malaise dans le bus. Ailleurs, c’est un élève de terminale qui fait un salut nazi dans la cour sous les rires de ses copains, ou un collégien qui tague des propos antisémites sur la porte du casier d’un camarade juif. Ces actes, banalement qualifiés de «blagues potaches», laissent des cicatrices bien réelles chez les cibles et banalisent l’intolérance chez les autres.
Il arrive cependant que la réaction institutionnelle soit exemplaire. Bussigny relate ainsi l’histoire d’un lycéen exclu en urgence pour avoir proféré des insultes antisémites envers une de ses camarades. L’élève en question était un militant pro-palestinien virulent sur les réseaux. Paradoxalement, dans l’esprit de certains militants adolescents, le garçon sanctionné est devenu une «victime» de la cause palestinienne injustement réprimée. Cette inversion accusatoire – l’antisémitisme passant pour un acte de résistance et sa répression pour une injustice – illustre bien le renversement des valeurs à l’œuvre en France.
Strasbourg et Bruxelles: l’islamisme au grand jour
Le périple de Nora Bussigny la conduit ensuite dans deux villes symboles où l’on voit surgir une autre composante de ces nouveaux antisémites: les mouvances islamistes. À Strasbourg d’abord, puis à Bruxelles, l’auteure décrypte comment des réseaux islamistes locaux profitent du conflit au Proche-Orient pour sortir du bois et rallier à eux une partie de la gauche radicale.
Le militantisme islamiste radical s’exprime notamment via des associations et collectifs très actifs en France. L’auteure assiste par exemple à la tentative de conférence de Rima Hassan (déjà croisée à Sciences Po), organisée par un cercle islamique local dans une salle municipale d’Ivry-sur-Seine. L’auteure y voit défiler un public hétéroclite: étudiants voilées, militants d’extrême gauche, et quelques figures connues pour leur appartenance aux Frères musulmans, qui scandent des appels à glorifier les martyres. À la tribune, les orateurs rivalisent de rhétorique enflammée. L’un d’eux retrace l’histoire coloniale en Algérie pour mieux transposer la notion de djihad à la situation palestinienne: selon lui, la lutte contre Israël s’inscrit dans le prolongement direct des luttes anticoloniales nord-africaines, un discours qui trouve un écho favorable chez de jeunes auditeurs issus de l’immigration algérienne. Un autre intervenant, plus véhément, brandit le spectre d’un complot de sinistre mémoire: «Pourquoi Israël a le plus grand stock de peau du monde?, demande- t-il, avant de répondre: Car il le prélève sur les prisonniers palestiniens!» lance-t‑il à la cantonade. En d’autres termes, il accuse l’armée israélienne de prélèvements d’organes ou d’expériences pseudo-scientifiques sur des détenus – un recyclage à peine voilé d’un vieux mythe hitlérien, que l’assistance accueille sans broncher.
Dans les rues de Strasbourg, Bussigny décrit également la fusion des colères. Lors d’une manifestation pro-Gaza, elle voit un étrange cortège: en tête, une camionnette sur laquelle trône une militante en keffieh, micro à la main, exhortant la foule à la révolte. Derrière, des jeunes des cités et des militants antifascistes marchent côte à côte. La police encadre de loin, en observateur impuissant: «Nous ne sommes pas là pour faire de la répression, juste pour éviter que ça dégénère», confie un CRS. Ce jour-là, la manifestation dégénère en affrontements devant l’Université. Les étudiants juifs, eux, désertent le campus par peur. Bussigny rapporte leurs témoignages désabusés: «À quoi bon aller en cours si c’est pour se faire traiter de fasciste?», soupire l’un. «On ne nous protège pas: nos plaintes n’aboutissent jamais», ajoute un autre. Nous sommes pourtant en France, en 2024.
En Belgique, la situation n’est guère plus rassurante. Bruxelles, capitale européenne, voit converger des activistes venus de divers horizons. Bussigny s’y rend pour rencontrer des responsables du PTB (Parti du Travail de Belgique), une formation d’extrême gauche en progression. L’un de ses cadres lui confie une analyse lucide: «La cause antisioniste est le cheval de Troie idéal pour certaines figures politiques: elles l’utilisent pour fédérer un électorat communautarisé et radical». En clair, l’antijudaïsme fait office de paravent respectable à un agenda islamiste plus large. Dans les meetings du PTB et de ses alliés, l’auteure observe une constante: la rhétorique de convergence sert de caution morale à un discours par ailleurs monolithique sur le conflit au Proche-Orient.
Le monde académique belge n’est pas épargné. À l’Université libre de Bruxelles (ULB), Bussigny rencontre Emmanuelle Danblon, professeure en sciences sociales, qui relate l’ostracisme grandissant qu’elle subit depuis qu’elle a osé dénoncer publiquement l’antisémitisme de certains collectifs. «D’ordinaire, mes collègues me saluaient ; maintenant certains changent carrément de trottoir, d’autres ont craché en direction de ma voiture couverte de stickers», témoigne la chercheuse. Son pare-brise, régulièrement tapissé d’autocollants militants pendant la nuit, est devenu un baromètre de la haine ordinaire. À l’entendre, sur le campus, la tension est telle que les étudiants juifs belges vivent dans l’angoisse. Fin 2023, plusieurs agressions antisémites à l’encontre d’étudiants arborant une kippa ou un symbole juif ont été recensées à Bruxelles. Des flyers anonymes, circulant dans les facs, appellent à «chasser les sionistes de nos universités». Là encore, la direction universitaire a tardé à réagir, craignant sans doute de «stigmatiser» une communauté. Le silence des autorités belges, conclut Bussigny, a laissé prospérer un sentiment d’impunité chez les agitateurs antisémites. Aujourd’hui, les ponts entre gauche radicale et islam politique y sont solides: lors des rassemblements, drapeaux rouges marxistes et drapeaux verts arborant la chahada (profession de foi musulmane) flottent côte à côte dans un même élan révolutionnaire.
Les influenceurs du chaos: la «guillotine digitale» antisémite
Autre terrain exploré par l’ouvrage, celui, tentaculaire, des réseaux sociaux. Nora Bussigny montre comment Instagram, X ou TikTok sont devenus l’arène d’une propagande décomplexée. Sur ces plateformes, le militantisme antijuif 2.0 use de méthodes expéditives qui lui valent le surnom explicite de «guillotine digitale». L’enquête révèle l’influence du mystérieux mouvement Blockout, fer de lance d’un boycott en ligne des figures publiques pas assez engagées en faveur de la guerre antijuive en France. «La puissance des réseaux sociaux utilisés à des fins révolutionnaires n’est pas à négliger. Il s’agit, bien au contraire, d’un atout majeur. Et ça, l’antisionisme l’a bien compris», note l’auteure.
Des personnalités (journalistes, politiques, artistes, influenceurs, etc.) sont harcelées en meute par les partisans de Blockout. Le modus operandi est rodé: repérer la moindre expression de dénonciation du terrorisme du Hamas, puis déclencher des campagnes virales de dénigrement et de menaces. Bussigny évoque ainsi un véritable tribunal populaire en ligne, où l’on «scan» les moindres faits et gestes des célébrités pour y déceler des rapprochements pro-juifs. Une capture d’écran, un commentaire sorti de son contexte, suffisent à alimenter l’ire collective. Chaque «alerte» s’accompagne d’un lien vers une pseudo-«source», localisée en Algérie ou en Iran, qui accuse, par exemple, tel artiste d’avoir côtoyé une organisation juive. Les noms des visés sont livrés en pâture, sans appel.
Les effets de cette brutalisation en ligne sont tangibles. Bussigny cite le cas de Léna Situations ou Squeezie, célèbres youtubeurs suivis par des millions de jeunes: leur simple participation à un événement caritatif, ou une story Instagram jugée insuffisamment pro-palestinienne, ont suffi à déclencher un déferlement de commentaires antisémites sous leurs publications. De nombreux artistes et influenceurs internationaux ont également subi cette campagne de boycott numérique. Le mouvement Blockout se targue d’avoir fait pression sur des célébrités lors de grands rendez-vous médiatiques – ainsi du gala du MET en mai 2024.
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Bussigny met en lumière certains visages de cette croisade virtuelle. Par exemple Shahin Hazamy, une influente figure franco-algéro-iranienne sur Instagram, dont le compte Iran France Culture distille quotidiennement la propagande du régime des mollahs à destination de la jeunesse française. Hazamy fustige pêle-mêle «l’apartheid israélien» et les intellectuels juifs de France, relaie des vidéos violentes présentées comme des «colons sionistes corrigés» par des militants pro-palestiniens, et encourage implicitement la radicalisation. Bussigny découvre que cet individu n’est pas un simple blogueur en roue libre: il est en mission. «Il se sert d’Israël pour récupérer les jeunes de banlieue», note-t‑elle, expliquant que Hazamy agit comme l’agent officieux d’une puissance étrangère. Son compte militant est suivi, repris, instrumentalisé par des réseaux internationaux très organisés – de Téhéran jusqu’aux groupuscules d’ultragauche européens.
La toxicité antisémite de ces nouvelles plateformes se diffuse bien au-delà du web. En quelques clics, les mots d’ordre radicaux sautent la barrière du virtuel pour embraser la rue, comme on va le voir dans les milieux étudiants. Bussigny insiste: il serait naïf de considérer ces dérives comme de simples «excès de jeunesse» sans lendemain. Les réseaux sociaux sont l’avant-poste d’une révolution culturelle où l’antijudaïsme radical sert de creuset à une haine plus large. L’auteure alerte ainsi sur la masse critique atteinte par ces influenceurs du chaos: leur audience se compte en centaines de milliers de followers, et leurs publications – parfois de fausses informations complotistes – prospèrent sans contradicteur dans l’entre-soi militant. Une machine à endoctriner qui prépare le terrain aux mobilisations du monde réel.
Au cœur de la gauche française, un antisémitisme assumé
En refermant son enquête, Nora Bussigny nous ramène vers ce qu’elle appelle «le cœur des luttes décoloniales». C’est là, estime-t‑elle, que l’ultragauche française a puisé l’idéologie qui la conduit aujourd’hui à frayer avec l’antisémitisme. Depuis une décennie, le récit décolonial imprègne une frange de la jeunesse militante: il divise le monde entre dominants occidentaux et dominés indigènes, reléguant les nuances au second plan.
L’auteure assiste à plusieurs réunions de collectifs décoloniaux pro-Hamas, souvent infiltrés par des éléments issus de l’islamisme radical. Elle y décèle un discours français où le soutien à la «résistance» ne s’embarrasse d’aucune condamnation du terrorisme. Au contraire, les martyrs du Hamas ou du Jihad islamique y sont glorifiés comme de nouveaux Che Guevara. «Vous pouvez tuer un chef, il tombera en martyr et dix autres prendront sa place… Vous pouvez tuer la tête, vous ne couperez pas la résistance», clame ainsi un orateur lors d’un meeting en banlieue parisienne, sous les applaudissements. Bussigny rapporte ces paroles exaltées où il est question de combattants tombant en «martyrs», de lutte «légitime» et «noble» pour la liberté. L’auditoire, composé de jeunes militants antifascistes, d’anciens Gilets jaunes et de figures du mouvement décolonial de la gauche, boit ces mots avec ferveur.
En s’immergeant ainsi «au cœur des luttes décoloniales» de la gauche radicale, l’auteure met en lumière le mécanisme intellectuel par lequel l’antisionisme radical sert de sas vers l’antisémitisme pur et simple. Sous le vernis des concepts militants (apartheid, colonisation, résistance), c’est bien une haine du juif en tant que tel qui s’exprime de plus en plus ouvertement, que ce soit via le mot «sioniste» brandi comme une insulte ou par le biais de théories du complot recyclant les vieux poncifs antijuifs. Il n’y a plus, chez ces militants, de scrupules à côtoyer des islamistes notoires ou à justifier l’injustifiable, du moment que c’est contre le juif.
En refermant «Les nouveaux antisémites», le lecteur mesure l’ampleur du phénomène décrit par Nora Bussigny. Son enquête, rigoureuse et incarnée, révèle une réalité qui ne peut plus être ignorée: une partie de la gauche radicale française, au nom de nobles causes, a laissé l’antisémitisme s’infiltrer en son sein. Des réseaux sociaux jusqu’aux salles de classe, de la rue aux institutions, cette idéologie de haine s’est normalisée. La convergence des luttes s’est muée en convergence des haines, offrant à de vieux démons un masque neuf. L’ultragauche se voulait humaniste; la voilà complice, par aveuglement ou calcul, d’une chasse aux Juifs des temps modernes. Ce constat dérangeant, l’auteure le dresse sans esprit de revanche mais avec une profonde inquiétude pour la France. Car au-delà du milieu militant, c’est toute la société qui pourrait être contaminée si rien n’est fait. L’histoire a montré où mènent les silences coupables et les fanatismes débridés.
La nouvelle vie de Nora Bussigny
L’auteure de cette enquête explosive vit désormais sous protection policière. Aux menaces de mort déversées sur les réseaux sociaux se sont ajoutées celles, plus inquiétantes encore, qui ont franchi le seuil de sa vie privée. Le 21 novembre dernier, elle a été auditionnée par les députés français dans le cadre d’une commission d’enquête sur les liens existants entre les députés de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste. Son livre a contribué à ouvrir des enquêtes visant des députés en France et en Europe, sous la supervision de la DGSE, de la DGSI et des renseignements territoriaux. Ainsi, l’enquête menée sur Shahin Hazamy a permis au gouvernement de le placer en garde à vue, de lui retirer son passeport algérien et iranien — mettant un terme à ses voyages mystérieux entre Alger, Téhéran et la France — et de geler ses avoirs dans l’attente de son procès, pour «incitation au terrorisme», prévu en 2026.
Au bout de l’infiltration, il reste une journaliste qui a perdu l’anonymat et gagné une cible. Son enquête a déplacé le débat du soupçon vers le dossier, du slogan vers la preuve, et l’a propulsée dans un après où chaque déplacement se calcule. C’est le paradoxe des révélations: elles éclairent, mais elles exposent. En racontant cette «longue marche vers le chaos», Bussigny a mis un nom sur une mécanique en cours en France. Désormais, la peur change de camp — sans quitter la scène. Et si la France s’enlise, son récit restera comme un signal d’alarme.
«Les nouveaux antisémites: enquête au cœur de l’ultragauche française», Nora Bussigny, 272 pages. Éditions Albin Michel, 2025. Disponible en précommande dans les librairies.








