Parution. «Le Maroc à tire d’aile», ou l’avifaune comme récit national

Couverture du beau-livre «Le Maroc à tire d’aile», Halima Bousadik, Abdeljebbar Qninba et Patrick Bergier, 292 pages. Académie du Royaume du Maroc, 2025.

«Le Maroc à tire d’aile» propose bien plus qu’un inventaire illustré d’oiseaux. À travers près de 300 photographies et une synthèse scientifique accessible, l’ouvrage fait de l’avifaune un miroir du territoire, révélant un pays-carrefour où migrations, paysages et enjeux de conservation composent un récit national à hauteur d’aile.

Le 27/02/2026 à 11h22

Publié en octobre 2025 par l’Académie du Royaume du Maroc, «Le Maroc à tire d’aile» s’impose d’emblée comme un beau-livre naturaliste ambitieux. L’ouvrage cherche un point d’équilibre rarement atteint: conjuguer l’émerveillement visuel d’un livre d’images avec la rigueur d’une synthèse scientifique. Le pari est tenu. À travers près de 300 photographies originales et une sélection d’environ 200 espèces décrites en détail, le livre offre un panorama dense d’un patrimoine vivant souvent méconnu. En filigrane, il rappelle qu’au total 582 espèces ont été recensées au Maroc, chiffre qui dit l’essentiel: le pays est un carrefour biogéographique majeur entre l’Afrique et l’Europe.

Porté par Halima Bousadik, Abdeljebbar Qninba et Patrick Bergier, avec la participation de Saïd Lahrouz, le projet dépasse la simple galerie d’images. Il propose une lecture du territoire à travers ses oiseaux. Autrement dit, il fait de l’avifaune un récit national discret mais puissant.

Un livre d’images qui parle

L’ouvrage séduit par sa facture. Les photographies sont prises in situ, dans la lumière réelle des milieux traversés. On y voit des silhouettes découpées sur le ciel atlantique, des envols collectifs au-dessus des lagunes, des rapaces planant sur les crêtes de l’Atlas, des passereaux discrets au cœur des steppes arides.

Mais l’image n’est jamais laissée seule. Chaque photographie est accompagnée d’un texte bref et précis. Morphologie, comportements, statut saisonnier: l’essentiel est dit sans surcharge. Le lecteur comprend si l’espèce niche au Maroc, y hiverne, ne fait qu’y passer, ou combine plusieurs de ces statuts selon les régions. Cette clarté éditoriale constitue l’un des choix les plus forts du livre. Il ne s’agit ni d’un album muet destiné à décorer une table basse, ni d’un traité réservé aux spécialistes. L’ouvrage se situe entre les deux, dans un espace exigeant entre la divulgation et le livre de référence.

La photographie ornithologique impose une discipline particulière. Focales longues, patience extrême, anticipation des trajectoires, lecture fine du vent et de la lumière. Photographier un oiseau, ce n’est pas simplement appuyer sur un déclencheur. C’est comprendre un comportement en temps réel. Cette tension est perceptible dans les images. Certaines captent l’instant d’un battement d’aile. D’autres montrent une posture d’affût, un échange territorial, un nourrissage. L’esthétique repose à la fois sur la précision naturaliste et sur une vraie recherche de composition. Les lignes d’horizon, les contrastes de ciel, la dynamique de groupe deviennent un langage visuel.

Un pays-carrefour

Dans son avant-propos, Abdeljalil Lahjomri, secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, rappelle que «le Maroc se singularise parmi tous les pays du Maghreb par la diversité des systèmes écologiques qu’il présente». Cette diversité est la clé du livre. Elle explique pourquoi des millions d’oiseaux migrateurs traversent chaque année le pays.

Le détroit de Gibraltar constitue l’un des points de passage les plus spectaculaires au monde pour les rapaces et les grands planeurs. Les zones humides atlantiques accueillent des milliers d’oiseaux d’eau en hivernage. Les montagnes du Moyen et du Haut Atlas abritent des espèces adaptées aux altitudes et aux forêts. Les marges sahariennes hébergent une avifaune spécialisée, capable de survivre dans des conditions extrêmes.

Le livre organise cette richesse en quatre chapitres structurants: les territoires, la conservation, un panorama général de l’avifaune, puis des fiches d’espèces détaillées. Cette architecture narrative aide le lecteur à relier chaque oiseau à son milieu. Un flamant observé dans une lagune n’est pas seulement une ombre rose. Il devient le signe d’un écosystème particulier, fragile, dépendant de cycles hydrologiques précis.

La cartographie implicite du livre traverse des régions naturelles bien identifiées: le Tangérois et le Rif au nord, les plaines atlantiques, le Plateau central, le Moyen et le Haut Atlas, l’Oriental, le Souss, l’Anti-Atlas, le Saghro, le Bas Drâa, jusqu’aux territoires sahariens de Saquiat Al Hamra et Oued Ed-Dahab. Cette progression dessine un gradient écologique allant des forêts humides aux étendues désertiques. Le message est simple et efficace: la diversité des oiseaux épouse la diversité des paysages.

La migration comme dramaturgie

L’un des fils rouges du livre est la migration. Le Maroc n’est pas seulement un lieu de résidence pour certaines espèces. Il est un passage. Une zone de transit vitale entre deux continents. Des oiseaux partis d’Europe du Nord traversent le pays pour rejoindre l’Afrique subsaharienne. D’autres effectuent le trajet inverse au printemps.

Cette dynamique donne au territoire une dimension saisonnière forte. Un même site peut paraître ordinaire à un moment de l’année, puis devenir spectaculaire quelques semaines plus tard, quand des milliers d’individus s’y concentrent. Le livre suggère cette dramaturgie naturelle sans tomber dans l’emphase. Il montre que la migration n’est pas un phénomène abstrait. Elle dépend de points d’arrêt, de zones de repos, de ressources alimentaires précises. Si ces maillons disparaissent, la chaîne se rompt.

En cela, l’ouvrage joue un rôle pédagogique essentiel. Il rapproche l’idée de patrimoine naturel de celle, plus familière, de patrimoine culturel. On protège une médina ou un site archéologique parce qu’ils racontent une histoire. On devrait protéger une zone humide pour la même raison: elle raconte une circulation du vivant à l’échelle des continents.

Les pressions contemporaines

Le livre n’idéalise pas. Il nomme les menaces. Urbanisation rapide, artificialisation des littoraux, déforestation, surpâturage, pollution, fragmentation des habitats, recul des zones humides, effets du changement climatique. Ces pressions sont connues, mais leur traduction concrète apparaît plus nette quand on la relie à des espèces précises.

Un marais asséché, ce n’est pas seulement une surface en moins sur une carte. C’est un site d’hivernage compromis. Une montagne surexploitée, ce n’est pas qu’un paysage altéré. C’est une chaîne trophique perturbée. En insistant sur ces liens, Le Maroc à tire d’aile adopte un plaidoyer discret pour la conservation. Le ton reste mesuré, mais l’intention est claire: comprendre pour mieux protéger.

Cette posture est cohérente avec la trajectoire des auteurs. Abdeljebbar Qninba et Patrick Bergier sont des figures centrales de la recherche ornithologique marocaine. Tous deux ont cofondé le Laboratoire d’étude de l’avifaune marocaine et participé à des dispositifs de collecte et de validation de données, notamment sur les espèces rares. Leur travail s’inscrit dans la durée. Il nourrit une connaissance cumulative du territoire.

Halima Bousadik apporte une autre dimension. Figure pionnière de la photographie animalière marocaine, ancienne enseignante en sciences de la vie et de la Terre, elle s’est engagée de longue date dans l’éducation et la sensibilisation. Son regard ne se contente pas de documenter. Il cherche à transmettre. Cette articulation entre science et pédagogie structure l’ensemble du projet.

Un outil de médiation

Le livre laisse entrevoir un autre usage possible: celui d’outil de médiation pour le tourisme ornithologique. Le Maroc attire déjà des amateurs d’oiseaux, notamment autour du Sahara atlantique et de la péninsule de Dakhla. Les guides locaux, les écolodges, les institutions régionales peuvent s’appuyer sur ce type d’ouvrage pour enrichir leurs discours.

Mais l’enjeu dépasse le tourisme. Il touche à la manière dont une société se représente son environnement. Pendant longtemps, le patrimoine naturel a occupé une place secondaire dans les récits nationaux. On célébrait l’architecture, la littérature, les arts. Les oiseaux restaient à la marge, perçus comme décor ou curiosité.

En choisissant l’avifaune comme fil conducteur, «Le Maroc à tire d’aile» propose une autre entrée. Il montre que la biodiversité fait partie intégrante de l’identité du pays. Que les migrations saisonnières inscrivent le Maroc dans des flux planétaires. Que les montagnes, les plaines et les déserts ne sont pas seulement des paysages, mais des habitats.

Un récit à hauteur d’aile

Le livre sélectionne, organise, éclaire. Les 200 espèces détaillées fonctionnent comme des portes d’entrée vers un ensemble plus vaste de 582 espèces recensées. Ce choix évite la dispersion tout en donnant une idée de l’ampleur du patrimoine.

Le lecteur referme l’ouvrage avec une perception transformée. Un oiseau en vol raconte une saison, un trajet, un équilibre fragile. Cette transformation du regard est sans doute la contribution la plus précieuse du livre.

Dans un contexte où les crises écologiques sont souvent abordées à travers des chiffres globaux et des scénarios abstraits, «Le Maroc à tire d’aile» propose une approche incarnée. Il montre des individus, des espèces, des milieux. Il relie la science à l’émotion, sans sacrifier l’une à l’autre.

C’est en cela qu’il peut être lu comme un récit national discret. Non pas un récit figé, mais un récit en mouvement, à l’image des migrations qu’il documente. Un récit qui rappelle que le territoire n’est pas seulement une surface politique. C’est un espace traversé, habité, partagé par des formes de vie multiples.

En donnant à voir et à comprendre cette circulation du vivant, l’ouvrage invite à une responsabilité collective. Protéger les zones humides, préserver les forêts, maintenir les équilibres pastoraux, limiter la fragmentation des habitats: ces actions ne relèvent pas d’un luxe environnemental. Elles conditionnent la survie d’un patrimoine commun.

À tire d’aile, le Maroc se raconte autrement. Par ses oiseaux, il se relie à deux continents. Par ses paysages, il affirme sa singularité. Et par ce livre, il rappelle que la beauté n’est jamais dissociée de la connaissance.

«Le Maroc à tire d’aile», Halima Bousadik, Abdeljebbar Qninba et Patrick Bergier, 292 pages. Académie du Royaume du Maroc, 2025. Prix public: 120 DHS.

Par Karim Serraj
Le 27/02/2026 à 11h22