Mohamed Métalsi, ancien directeur culturel de l’Institut du monde arabe (IMA) et fin connaisseur du patrimoine marocain, s’est immergé dans l’atelier et la mémoire du maitre-potier Ahmed Serghini, un «artiste visionnaire» méconnu, un «bâtisseur d’un pont entre héritage et modernité», précise l’auteur, pour composer un ouvrage exceptionnel à mi-chemin entre récit, essai anthropologique et poésie. Le beau-livre publié par Malika Éditions en décembre 2025, réalisé avec le soutien de la Fondation BMCI, se présente comme une plongée dans un univers de gestes, de patience et de transmission. Page après page, la voix de l’auteur s’entrelace aux images pour retracer le parcours d’un maâlem d’exception et mettre en lumière la transmission d’un savoir-faire artisanal longtemps façonné dans l’ombre des ateliers.
L’ensemble est illustré d’un important travail photographique de Ricky Laven Martin, qui donne à voir le corps au travail – mains caleuses, tour de potier en mouvement, four incandescent – et la matérialité des lieux, entre poussière d’argile, outils usés et surfaces patinées. Ces photographies ne se contentent pas d’orner le texte: elles prolongent le récit plus qu’elles ne l’illustrent, établissant un dialogue sensible avec les mots de Métalsi.

Safi est décrite comme une «ville-ateliers», tissée de tournettes en bois, de fours en dôme et d’une communauté d’artisans dédiée corps et âme à la terre et au feu. Il en résulte une sorte de portrait: «une mémoire collective faite de techniques, de secrets de cuisson, de formes transmises et réinventées, et de signatures stylistiques qui ont contribué au rayonnement de la céramique marocaine». On voit défiler des scènes presque intemporelles: la poussière ocre d’argile flottant dans un rayon de lumière, des mains d’artisan aux ongles noircis qui pétrissent la glaise, des poteries qui sèchent alignées au soleil sur une cour, ou encore la lueur tremblante des flammes s’échappant d’un four à ciel ouvert la nuit tombée.
Maâlem Ahmed Serghini, l’âme d’une tradition
Au centre de l’ouvrage rayonne la figure d’Ahmed Serghini, présenté tour à tour comme un maître-potier humble, un passeur de mémoire et un artiste engagé. Dès les premières pages, Métalsi dresse l’image sensible d’un homme qui a «fait de la terre un langage». Héritier d’une lignée de potiers depuis le 19ème siècle, Serghini incarne à lui seul sept générations de savoir-faire familial transmises de père en fils – ou plutôt de mains en mains. On apprend qu’un aïeul de la famille, Mohammed El Serghini, façonnait déjà l’argile au début des années 1800. Ce patrimoine s’est enraciné à Safi, où la maison Serghini est devenue au fil du temps une véritable institution de la poterie artisanale.
Métalsi, qui a longuement rencontré et écouté Serghini, restitue avec émotion les combats d’une vie dédiée à la poterie. On suit le jeune apprenti des années 1940, courbé sur le tour ancestral, qui apprend patiemment les gestes millénaires sous l’œil exigeant de son père. On découvre ensuite l’artisan passionné qui, à force de perfection, finit par faire reconnaître la poterie de Safi sur la scène internationale. Serghini fut par exemple l’un des premiers à exposer les céramiques marocaines à l’étranger, dès 1947. Et puis il y a l’homme de foi pour qui le travail de la terre revêt une dimension spirituelle profonde. Lors de l’hommage qui lui a été rendu à Casablanca en décembre 2025, Serghini a ouvert son discours par une allusion à «l’Homme d’argile» façonné par Dieu. En rappelant ainsi que l’humanité même serait née de la glaise, le maître-potier affirme que son art n’est pas un métier banal, mais bien un acte de création relié au sacré. La poterie, chez lui, tient de la vocation presque mystique: façonner la terre, c’est un peu prendre part au geste divin de la création.

Ahmed Serghini, tout en étant le gardien d’une tradition, n’a pas craint d’expérimenter de nouvelles techniques. Il est célébré pour le développement de glaçures et d’émaux originaux, notamment un émail métallique aux reflets chatoyants, d’un rose crépusculaire qui est devenu sa signature artistique. Ces touches de créativité personnelle témoignent de la façon dont un artisan enraciné dans son terroir peut aussi être un artiste visionnaire. Safi, grâce à des maîtres comme lui, a su garder ses lettres de noblesse tout en continuant d’innover, ce qui lui a valu d’être reconnue comme une capitale marocaine de la céramique.
Le livre abonde en anecdotes et souvenirs racontés par Serghini, que Métalsi rapporte avec une tendresse palpable. On l’imagine parlant avec bonhomie de sa première grande commande ou de ses rencontres marquantes. L’ouvrage évoque par exemple le jour où le jeune artisan de Safi fut présenté, tremblant d’honneur, au roi Hassan II dans les années 1960. Plus tard, c’est le roi Mohammed VI en personne qui l’encouragera à poursuivre son œuvre, reconnaissant en lui un trésor national vivant. Ces moments ponctuent la biographie d’Ahmed Serghini comme des jalons attestant de la valeur de son art aux yeux du pays. Métalsi s’attarde aussi sur la philosophie de travail du maître-potier: sa patience infinie, son humilité devant la matière, son refus de la précipitation. On découvre un homme pour qui chaque pot, chaque plat sortant du four, est porteur d’une part d’humanité et mérite un respect quasi rituel. Serghini apparaît ainsi comme le dépositaire d’une sagesse ancienne, forgée par le contact quotidien de l’eau, de la terre et du feu.
Transmission d’un savoir ancestral
L’un des grands fils conducteurs du livre est la transmission d’un savoir-faire ancestral menacé par le temps. Métalsi montre comment Ahmed Serghini a consacré beaucoup de son énergie à former de nouveaux potiers, à transmettre son savoir aux générations montantes. Dans l’atelier familial, fils, neveux et apprentis ont appris à ses côtés, répétant les gestes cent fois jusqu’à les maîtriser. À Safi, cet apprentissage se fait souvent de manière informelle, dans l’ombre protectrice des ateliers et des fours, plus qu’à l’école. C’est un patrimoine immatériel au sens plein, qui passe par l’observation et la pratique, bien plus que par les livres. «L’apprentissage dépasse le simple métier pour relever d’un héritage culturel et spirituel», souligne Métalsi.

Le texte de Métalsi rend hommage à cette chaîne ininterrompue de transmission. Il fait revivre les moments de partage, quand le maître guide la main de l’élève sur la terre tournoyante, ou quand il révèle les secrets du feu: la température juste, la durée exacte de cuisson qui donnera à l’émail son éclat. À travers Serghini, c’est toute une lignée d’artisans – hommes et femmes – qui ont perpétué ce savoir-faire au fil des générations que le livre célèbre. On entrevoit, à la lecture, la silhouette d’ancêtres oubliés dont les gestes survivent à travers lui. On songe également aux femmes de potiers, souvent restées dans l’ombre, mais qui jouaient un rôle crucial en préparant la pâte d’argile ou en décorant les pièces. «La main, l’argile et le feu» redonne une voix à tous ces potiers effacés et traditions en péril, qui, sans qu’on les voie, ont façonné une part essentielle du patrimoine marocain.
Métalsi adopte ici un ton tantôt admiratif, tantôt inquiet. Admiratif, car chaque page exprime sa profonde reconnaissance pour ces maîtres artisans qui créent «avec lenteur, dans la fidélité à la terre» et dont l’humilité force le respect. Inquiet, car l’auteur sait que ce patrimoine est fragile. Il rappelle que ces savoirs du geste pourraient s’éteindre, faute de repreneurs, dans un monde obsédé par la vitesse et la rentabilité. D’où l’urgence, pour lui, de fixer sur le papier cette mémoire vivante tant qu’il est encore temps, d’où, aussi, le caractère engagé de son livre qui se veut à la fois document et manifeste.
L’artisanat confronté à l’Intelligence artificielle
Au-delà du portrait de Safi et de Serghini, l’ouvrage de Métalsi soulève en filigrane une question universelle et brûlante: quelle place pour l’artisanat et le travail de la main dans notre époque hyper-technologique? Que deviennent les savoirs du geste face à la déferlante de l’Intelligence artificielle? Ces questions, posées explicitement dans le texte, résonnent d’autant plus fort qu’elles sont mises en regard d’images de mains modelant la terre. La confrontation est saisissante: d’un côté, la main de l’homme, avec sa force et ses imperfections, patinée par le labeur et ancrée dans le réel; de l’autre, la dématérialisation galopante d’un monde où le virtuel et la machine semblent parfois supplanter les savoir-faire concrets.
Métalsi ne tombe pas dans une opposition simpliste entre tradition et modernité, mais son engagement transparaît nettement. Il plaide pour que l’on retrouve une forme d’équilibre, une «autre manière d’être au monde», en réapprenant la valeur du geste lent et de la matière tangible. Son livre rappelle que les métiers manuels comme la poterie sont porteurs d’une discipline du temps long: ils nous enseignent la patience, l’attention aux cycles naturels (le séchage de l’argile, la cuisson progressive) à rebours de la frénésie contemporaine.
À Safi, les objets utilitaires comme les plats, jarres, fontaines deviennent œuvres d’art par la grâce du savoir-faire. C’est cette beauté modeste et authentique que Métalsi met en avant, ce que l’atelier recèle d’archaïque et de moderne: une économie du geste, une discipline du temps long, et une esthétique forgée dans le quotidien, loin des projecteurs.

Le ton de Métalsi est personnel et parfois empreint de mélancolie. On le sent ému par le constat que, peu à peu, de vieux fours s’éteignent et des ateliers ferment, faute de repreneurs ou face à la concurrence des produits manufacturés bon marché. Pourtant, le livre n’est pas qu’une élégie du passé, c’est aussi un appel à l’action et à la réflexion. En montrant la réussite et la créativité d’un homme comme Serghini – qui a su faire évoluer son art sans renier ses racines – il envoie un message d’espoir: oui, il est possible de réinventer l’artisanat dans la modernité, de préserver ce savoir ancestral tout en l’adaptant au monde actuel. Il suffit pour cela d’y accorder de la valeur, de soutenir ces artisans et d’apprendre de leur philosophie. «La main, l’argile et le feu» propose en creux une sorte de manifeste pour une reconquête de la culture du geste. Il invite à voir dans l’atelier du potier un modèle de résilience culturelle, un lieu où se conjuguent l’archaïque et le futur, où se fabriquent des objets durables à l’heure de l’obsolescence programmée, où l’on prend le temps face à l’accélération générale.
Un essai visuel et poétique, entre histoire et anthropologie
La grande force de cet ouvrage réside dans son approche à la fois érudite et poétique. Mohamed Métalsi est un intellectuel – docteur en esthétique, urbaniste, auteur de monographies sur les villes du Maroc – mais ici, il écrit presque en conteur. Son texte se lit par moments comme une légende, une fable qui aurait pour héros un modeste potier défiant l’oubli. La plume est riche en images et en métaphores. Par exemple, Métalsi compare la transmission du savoir à Safi à une flamme qu’on entretient: chaque maître y ajoute du combustible pour qu’elle ne s’éteigne pas. Il évoque les fours comme des «ventres ardents» où naissent les œuvres d’argile, ou les ateliers comme des havres de silence où l’on entend «parler» la terre. Ces envolées lyriques cohabitent avec une dimension documentaire très concrète: on trouve également dans le beau-livre des encadrés historiques sur l’introduction de certaines techniques, des repères chronologiques sur l’évolution du quartier des potiers, ou des descriptions précises des différentes étapes de fabrication (du malaxage de l’argile jusqu’à l’émaillage et la cuisson). Le tout compose un récit lumineux et inquiet, à la croisée de l’histoire, de l’anthropologie et de la poésie, comme l’indique fort justement la quatrième de couverture.
Visuellement, l’ouvrage tient aussi du livre d’art. La mise en page soignée laisse la part belle aux photographies pleine page de Ricky Laven Martin, qui dialoguent avec le texte sans jamais le subordonner. On peut admirer de superbes portraits en noir et blanc de potiers au travail, leurs visages burinés concentrés sur la pièce en devenir. D’autres clichés montrent des détails : le sillage des doigts sur la matière molle, la texture craquelée d’un émail ancien, ou encore une rangée de pots empilés formant une harmonie de formes rondes. Ces images dégagent une esthétique sobre et puissante, en accord avec le sujet du livre. Elles prolongent l’émotion suscitée par les mots, par exemple lorsqu’après un passage sur la solitude de l’artisan face à son four, on tourne la page et l’on découvre la silhouette solitaire de Serghini, de dos, assis devant la gueule rougeoyante du four, comme en méditation. De tels enchaînements créent une expérience de lecture immersive, quasi cinématographique. Le lecteur a l’impression de voir et de sentir la poterie de Safi: l’odeur de l’argile humide, la chaleur du feu, le silence ponctué par le tournement régulier du tour.
En filigrane, Métalsi fait aussi œuvre de mémoire littéraire et artistique. Il émaille son texte de références subtiles: on reconnaît ici un écho au poème de Rumi sur le potier et le vase, là une allusion aux écrits d’Henri Focillon sur les gestes des artisans et la forme du temps. Il cite un proverbe marocain sur la transmission («La main suit le cœur, et la terre suit la main» pourrait-on résumer) et rappelle que dans la culture populaire de Safi, on dit des potiers qu’ils ont la baraka – une bénédiction – car ils transforment la terre en objets utiles et beaux. Ces incursions enrichissent le propos en le reliant à une toile plus large de significations culturelles. Le livre n’est donc pas seulement l’histoire d’un homme ou d’un atelier, il rejoint des thèmes universels: la mémoire contre l’oubli, la relation de l’homme à la matière, le dialogue entre l’ancien et le nouveau.
En refermant «La main, l’argile et le feu», le lecteur est habité par un double sentiment: la gravité face à la fragilité de cet héritage, et l’espérance que celui-ci perdure. Mohamed Métalsi a réussi un pari délicat: célébrer la beauté d’un art ancestral tout en lançant un avertissement pour l’avenir. Il rappelle que ces artisans sont des poètes à leur manière, «l’artisan devient poète, et l’argile, miroir de notre humanité», lit-on encore. En même temps, son ton engagé nous pousse à regarder en face la réalité.
«La main, l’argile et le feu. Serghini et les potiers de Safi», Mohamed Métalsi, photographies Ricky Laven Martin, 200 pages. Éditions Malika, 2025. Prix public : 364 DH.








