Né en 1955, Récit nostalgique d’un passé révolu
Mohamed Loubani
Véronne éditions, Paris, 2026, 420 pages.
Le récit de Mohamed Loubani, «Né en 1955», ne s’apparente à aucune chronique linéaire. Il s’agit d’une œuvre de sédimentation où l’auteur, tel un archéologue de sa propre existence, entreprend de déterrer les fragments d’un temps disparu, enseveli sous le poids des obligations professionnelles et des silences de l’exil. En remontant le cours d’une vie qui le mène de Tanger à Paris, Loubani offre une méditation profonde sur la formation d’une identité entre deux rives, là où le souvenir devient le seul territoire véritablement habitable.
Dès l’ouverture, l’auteur place son récit sous le signe de la transmission, dédiant son livre à ses enfants. Cette intention originelle transforme l’ouvrage en une dramaturgie de la réminiscence, où le passé est sans cesse relu à la lumière du présent. L’écriture devient alors un acte de réparation, une tentative de donner forme à ce qui a été tu, de transmettre ce que la parole n’a pas su dire durant des décennies de pudeur et de retenue. Projet de vie mûri dans le secret d’un désir silencieux, ce livre s’énonce avec la force d’une nécessité organique au soir de l’existence. À soixante-dix ans, Loubani ne se contente pas de se souvenir: il fouille, interroge, reconstruit.
Ce travail de mémoire, l’auteur ne l’accomplit pas en archiviste mais en archéologue. Il rejoint ici la conception de Paul Ricœur, pour qui la mémoire n’est pas simple conservation mais «travail d’appropriation et de réinterprétation» (La mémoire, l’histoire, l’oubli, 2000). Chaque page de «Né en 1955» vibre de cette tension créatrice entre la fidélité à l’expérience vécue et la nécessité de la réécrire pour la transmettre. Car la mémoire, chez Loubani, n’est jamais donnée d’avance: il la construit, la fouille, l’interprète, traquant dans les silences hérités les linéaments d’une vérité que son écriture rend universelle.
Ce qui donne poids et profondeur au récit de l’auteur, c’est d’abord un parcours singulier: psychologue clinicien de formation, formé à l’Université de Rabat puis à Paris, il a passé des décennies à écouter la souffrance des autres au sein des institutions médico-sociales. Cette immersion dans la clinique de la précarité a aiguisé son regard sur les blessures invisibles et les mécanismes de la résilience. Cette expérience innerve chaque page du récit. Lorsqu’il évoque ses souvenirs, Loubani ne se livre pas à une simple confidence: fort de longues années d’écoute, il mène une véritable auto-analyse, traquant dans son propre parcours les échos des souffrances entendues. Pourtant, jamais il ne fait de son récit un dossier technique: il reste résolument du côté de la littérature, de la parole fragile et de la quête de sens universelle.
Le paradoxe est saisissant: celui qui a fait de l’écoute des silences des autres son métier a lui-même perpétué le mutisme familial durant des décennies. Comme si la parole professionnelle, si habile à dénouer les langues, restait impuissante face au noyau dur de l’intime. Il aura fallu l’écriture, ce silence peuplé de mots, pour que la digue cède enfin. Le style de Loubani se caractérise par une économie de moyens qui laisse affleurer une émotion retenue. Sa prose est celle d’un guetteur de signes. Il écrit comme on s’approche d’un rivage inconnu, avec une lenteur attentive qui refuse toute emphase. Ce qui domine, c’est une esthétique de la trace: un détail, une odeur, la fixité d’un regard deviennent des points d’ancrage autour desquels s’organise la conscience. L’auteur utilise la langue française non comme un simple outil, mais comme un instrument de précision pour sonder le clair-obscur de sa mémoire. Cette langue, apprise puis maîtrisée au point d’en faire son métier, devient dans ce récit le lieu d’une réconciliation. Elle permet enfin de nommer son identité profonde, de traduire l’indicible familial et de transformer le silence hérité en une architecture narrative habitable.
Cette démarche confère à «Né en 1955» une dimension universelle qui dépasse le cadre du témoignage individuel. L’exil, chez Loubani, n’est pas seulement un déplacement géographique; il devient une métaphore de la condition humaine. En décrivant sa propre brisure lors des ruptures de l’enfance, il touche à l’expérience fondamentale de la perte de l’unité première que chaque individu traverse. L’exil est le prisme par lequel se révèle la fragilité de nos attaches. Le lecteur se reconnaît dans cette quête de dignité, dans ce besoin de laisser une trace pour ne pas être effacé par le flux anonyme du temps. L’universel se niche dans le singulier: en racontant le trajet d’un homme qui a dû remonter le cours de sa vie pour comprendre ses propres choix, Loubani s’adresse à tous ceux qui, un jour, ont dû se construire une demeure intérieure faute d’un sol stable sous leurs pieds.
«C’est l’histoire d’un homme qui, après avoir été déplacé toute sa vie, trouve enfin son véritable ancrage dans la souveraineté de la page blanche et la justesse du mot.»
— Mohamed Métalsi
Comme l’écrit Maurice Halbwachs, la mémoire est toujours collective. Loubani le montre en retraçant un parcours traversé par l’histoire familiale, les ruptures, les exils, mais aussi par la société marocaine et française, les institutions, les langues, les codes.
L’enfance de Loubani fut une succession de ruptures. Le foyer familial fut le fruit d’une reconstruction patiente par des parents qui ont souvent érigé le silence en rempart protecteur. Le passage vers le monde des institutions et de l’enseignement constitua la première grande brisure. Ce ne fut pas seulement un changement de lieu, mais une expérience de la solitude où l’auteur dut apprendre à se forger une armure mentale. En étant déplacé de ses ancrages premiers, Loubani entama un exil intérieur bien avant de franchir les frontières. Ce déracinement précoce est décrit comme la matrice de son identité future: celle d’un homme qui, ayant très tôt perdu son centre de gravité domestique, passera le reste de sa vie à en réinventer un par l’esprit, l’étude et l’engagement clinique auprès des autres.
Le départ en France vint parachever ce cycle. Si l’exil extérieur fut marqué par les débuts difficiles dans la capitale, l’exil intérieur demeura une béance durable entre l’être et ses origines. Loubani interroge avec acuité ce double mouvement: l’ancrage nécessaire dans la mémoire et la capacité, vitale, de se réinventer dans l’ailleurs. L’arrivée à Paris illustre cette tension fondatrice. La métropole ne fut pas d’emblée une terre d’accueil, mais le lieu de l’anonymat. C’est pourtant dans cet espace de transition que se joua une métamorphose essentielle: l’étudiant studieux devint l’homme qui conquit sa dignité par le savoir. L’exil fut ici transcendé par l’étude, transformant les abris précaires en sanctuaires de la pensée.
Ce double exil illustre la conception de Pierre Nora: la mémoire est «en perpétuelle évolution», ouverte à la dialectique du souvenir et de l’oubli, toujours reconfigurée par les lieux et les appartenances.
Le texte révèle également une dimension poignante: le silence transmis. L’auteur confie avoir reproduit, malgré sa longue expérience de praticien, le mutisme des générations précédentes. Ce silence n’était pas un manque d’affection, mais une stratégie de survie héritée d’un passé complexe. Loubani fait de l’écriture un moyen de briser ce sceau familial pour payer sa dette envers les siens et offrir une généalogie à ses descendants. En choisissant d’écrire, il accomplit un geste à la fois éthique et intime: il refuse que l’oubli soit le seul legs. Il transforme le non-dit en une parole généreuse, capable de traverser les frontières pour relier les vivants et les disparus, l’histoire personnelle et la mémoire collective.
Pourquoi écrire à soixante-dix ans? Parce que raconter sa vie était un désir silencieux, un rêve ancien qui a attendu que le tumulte se calme pour enfin s’énoncer. Il s’agit de dérouler le film de la vie pour y déceler les motifs secrets et les loyautés invisibles. En offrant ce texte à ses enfants, Mohamed Loubani tente de combler la distance créée par l’exil et la différence de cultures. Il prouve que devenir soi demande un courage immense: celui de se retourner pour regarder, sans ciller, les zones d’ombre de ses propres commencements.
«Né en 1955» est bien plus qu’une autobiographie classique: c’est une célébration de la parole retrouvée. L’auteur transforme la douleur sourde des départs successifs en une parole claire, faisant de sa mémoire personnelle un horizon possible pour ceux qui le suivront. C’est l’histoire d’un homme qui, après avoir été déplacé toute sa vie, trouve enfin son véritable ancrage dans la souveraineté de la page blanche et la justesse du mot.
Ce cheminement exemplaire nous rappelle que la littérature n’est jamais vaine lorsqu’elle s’enracine dans la vérité du cœur. En affrontant le vide de l’absence, l’auteur nous enseigne que la seule patrie vraiment inaliénable est celle que l’on se construit mot après mot. Sans chercher à rivaliser avec les grandes œuvres, «Né en 1955» entre en résonance avec une certaine tradition de la littérature intime, celle qui, de part et d’autre de la Méditerranée, tente de saisir ce que signifie être d’ici et de là-bas. Il évoque, de loin, ces écrivains marocains de langue française qui ont fait de l’exil la matière d’une quête identitaire. Mais Loubani n’imite personne: son écriture procède d’une nécessité intérieure, celle d’un homme qui, après des décennies de silence, choisit enfin de dire. La beauté de cette écriture tient à cette économie de moyens qui fait de chaque mot l’exacte mesure d’une émotion contenue. Et c’est peut-être là son apport le plus précieux: nous rappeler que la littérature peut naître partout où une vie cherche à se transmettre.
Références
- Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, 2000.
- Maurice Halbwachs, La mémoire collective, PUF, 1950.
- Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, Gallimard, 1984.








