Adil Hanine, batteur marocain de renom, a forgé sa carrière en jouant simultanément dans plusieurs groupes phares de la scène alternative marocaine: Haoussa, Darga, Kingston et Hoba Hoba Spirit. Membre fondateur de Bob Maghrib, projet né en 2011 autour de l’idée simple et audacieuse de revisiter le répertoire de Bob Marley avec des instruments marocains, il le relance aujourd’hui avec un noyau fidèle.
Le360: Bob Maghrib a vu le jour en 2011. D’où vous est venue l’idée de relancer ce projet musical?
Adil Hanine: J’ai quitté Bob Maghrib en 2014, et depuis, j’attendais que ça reprenne. C’était comme une séparation au sein d’un couple, un groupe avec plusieurs membres, mais avec la certitude qu’un jour on se retrouverait. C’est cet espoir qui restait toujours vivant. Et même si je n’étais plus membre de Bob Maghrib, lorsque j’entendais Corsa Live en 2014, la nostalgie était là. J’ai quitté Hoba Hoba Spirit il y a deux ans, et maintenant je me consacre pleinement à Bob Maghrib. C’est une résidence artistique créée avec L’Boulevard, via Hicham Bahou et Hicham Bajjou. Ils m’avaient contacté en sachant que j’avais une sensibilité reggae et j’ai accepté. La force de ce projet, c’est qu’il réunissait les «All Stars» de la musique marocaine à cette époque: Foulane Bouhcine, Anas Chlih, qui a d’ailleurs créé le Witar électrique, son propre instrument, spécialement pour ce projet.
Quelle était la composition originale du groupe?
Il y avait Hicham Bajjou au son. Il jonglait entre les instruments. Il avait même conçu un instrument hybride entre le guembri et l’ukulélé, qu’on a baptisé le «guembrilélé». Il y avait aussi le banjo, un ordinateur qu’il avait configuré lui-même, Oubiz, ex-Darga, qui joue désormais avec Hoba Hoba Spirit, Mehdi Nassouli, Younes Leftal à la percussion, un enfant d’Agadir, et moi à la batterie.
Au départ, on avait sollicité Khalid Berkaoui à la percussion, mais il était très pris entre l’émission Amalay et son projet personnel. On le voulait vraiment dans la formation. Mais malheureusement, ça n’a pas abouti. C’est Younes Leftal, qui maîtrise parfaitement la percussion, qui a pris le relais.
Bob Maghrib, c’est donc le répertoire de Bob Marley revisité à la sauce marocaine?
Oui, c’est exactement ça. En parlant de Mehdi Nassouli, son guembri est le premier guembri à quatre cordes électrique au monde. Il y a aussi le Witar d’Anas Chlih, le «guembrilélé» de Hicham Bajjou. Et moi-même, j’avais demandé à Foulane Bouhcine de me dénicher une grosse caisse en peau de chameau. On a tenté l’expérience lors d’un festival à Casablanca: le matin, pendant les balances, tout se passait parfaitement. Le soir venu, avec l’humidité… plus aucun son. (rires)
Qui est resté, qui est parti?
Hicham Bajjou, Oubiz, Mehdi Nassouli et Younes Leftal sont partis. Faiçal Boudli, de Wachmenhit, remplace Mehdi Nassouli. C’est le meilleur bassiste reggae du Maroc. On avait déjà joué ensemble dans un groupe appelé Roots in Culture. On a aussi Mourad Belouadi à la flûte, au guembri et à la kora, Simo Babara à la percussion et Wassim Tajmouati au clavier. L’ancien noyau dur est resté: Foulane Bouhcine, Anas Chlih et moi.
Hicham Bajjou est-il au courant que Bob Maghrib est de retour?
Oui. Quand on a pris la décision avec Foulane et Anas, je l’ai contacté et lui ai envoyé un message sur Facebook. Hicham est aujourd’hui en Pologne avec sa famille. Il travaille dans le domaine du cinéma. Mehdi Nassouli, lui, tourne beaucoup, il est très sollicité. Aucun d’eux n’a réagi négativement.
À vrai dire, c’est Foulane qui n’arrêtait pas de me répéter qu’il fallait faire revivre Bob Maghrib. Pourtant, Foulane est lui-même très occupé, mais ce projet l’a profondément touché. Il m’a dit: «Ce n’est pas normal de laisser tomber ce projet.» C’est lui qui nous a redonné envie de tout relancer.
Qu’est-ce qui a changé dans le projet, mis à part les nouveaux membres?
Les instruments, principalement. La basse électrique remplace le guembri, qui avait pourtant un son très original. Pour ce poste, il fallait absolument le bon bassiste. Avant de contacter Faiçal, j’avais sollicité mon ami Othmane Fassi Fihri, qui joue avec moi dans mon groupe de reggae, on fait des reprises. Il devait être des nôtres, mais des problèmes de santé l’ont empêché de s’engager. Mais il reste le bienvenu quand il peut venir.
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Du côté du répertoire, c’est le même programme qu’avant?
En grande partie, oui. Cela dit, avant mon départ de Bob Maghrib, on avait eu l’idée d’enregistrer un album. On avait fait une résidence de dix jours à Marrakech et composé quelque chose de vraiment différent. Ce qui me faisait vibrer, c’était précisément ce mélange entre le reggae et le Maghreb, tout ce qu’on peut imaginer comme héritage nord-africain. On va reprendre des morceaux à consonance reggae, les jouer sur scène, et peut-être en composer de nouveaux ensemble. La composition collective, c’est toujours plus riche. Ce que m’a appris Hoba Hoba Spirit, c’est que plus il y a de personnalités autour d’un projet, meilleur est le résultat.
Ce qui est magnifique dans Bob Maghrib, c’est la diversité des univers musicaux. Anas écoute du jazz, Foulane Bouhcine puise dans le patrimoine amazigh, moi dans la culture reggae, Wassim aussi, mais on écoute tous plein d’autres choses. Wassim est quelqu’un d’exceptionnel: il a appris à jouer du clavier en autodidacte pendant le Covid. Il est tout simplement extraordinaire.
On vous connaît notamment à travers Darga, le groupe où vous avez démarré votre carrière…
Au départ, je jouais avec Haoussa. On avait remporté le tremplin en 2001 à la FOL. C’est là que Hoba m’ont repéré: ils étaient mes voisins à Belvédère. Reda Allali et Anouar Zahouani m’ont proposé de jouer avec eux, j’ai accepté. Un mois plus tard, l’ancien batteur de Darga était parti pour des raisons personnelles, et je me suis retrouvé simultanément batteur de Hoba, de Darga, de Haoussa et de Kingston. On plaisantait en disant: «Si tu veux louer une batterie, tu la loues avec Adil Hanine.» (rires)
Quel impact a eu ce nomadisme sur votre carrière?
Honnêtement, répéter quatre à cinq fois par semaine avec cinq groupes différents m’a fait gagner l’équivalent de cinq ans de carrière. J’étais une sorte de musicien schizophrène, passant d’un style à un autre, avec beaucoup de fusion. J’ai aussi eu la chance de jouer d’emblée avec des groupes qui composaient leur propre musique. Au départ, j’avais un groupe de métal, puis j’ai rencontré Badr Belhachemi (Pedro) de Darga qui m’a initié au reggae.
Darga fait partie de l’histoire de la nouvelle scène marocaine. Y a-t-il un projet de faire revivre ce groupe?
J’ai entendu dire que Darga allait revenir. Ce serait vraiment génial, même avec de nouveaux membres, car Pedro est au Canada et Azzedine est en Suède.
Oubiz pourrait-il jouer avec Darga, même s’il joue déjà avec Hoba?
Bien sûr! Oubiz était à la base avec Darga, et c’est moi qui l’ai appelé pour rejoindre Hoba. C’est un vrai mercato. (rires)
Et toi, tu rejouerais dans Darga?
Si on m’appelle, je n’hésiterais pas une seconde. À cette époque, les groupes foisonnaient. Aujourd’hui, il y en a très peu. Il faut accepter l’évolution de la musique et s’y adapter. Malheureusement, l’académisme ne suit pas toujours. Quand j’ai voulu apprendre la musique au Conservatoire national de la rue de Paris, j’avais 19 ans. On m’a dit de commencer par le solfège et le piano. Mais moi, je voulais jouer de la batterie. Du coup, j’ai eu du mal avec le piano classique. C’est seulement maintenant que je m’y remets, car c’est un instrument essentiel pour la composition.




