Billet littéraire KS. Ep 76. «Les cailles en automne», de Naguib Mahfouz, ou la solitude d’un vaincu

Naguib Mahfouz.

Naguib Mahfouz. DR

Que devient un homme lorsque l’Histoire détruit le monde auquel il appartient? Dans «Les cailles en automne», roman publié en arabe en 1962 et aujourd’hui édité en français par Actes Sud, Naguib Mahfouz raconte la lente déchéance d’Issa al-Dabbagh, haut fonctionnaire cairote déclassé par la révolution de 1952 et livre une réflexion philosophique éblouissante sur la destinée humaine.

Le 13/03/2026 à 10h59

Dans ce récit sobre et poignant du maître de la littérature égyptienne Naguib Mahfouz, écrit en arabe en 1962 (trad. Martine Houssay, Actes Sud, février 2026), le héros Issa al-Dabbagh voit s’effondrer son monde personnel au même rythme que Le Caire monarchique fait place à l’Égypte postrévolutionnaire. Le roman s’ouvre sur le «samedi noir» du 26 janvier 1952, lorsque des foules enflammées brûlent la ville, et se conclut durant la crise de Suez en 1956. Entre ces deux repères historiques, Mahfouz suit la lente déchéance d’un haut fonctionnaire, membre du puissant parti Wafd, dont la carrière et la dignité sont anéanties après la révolution des officiers libres. «Les cailles en automne» ne raconte pas seulement le basculement d’un régime, mais la façon dont une secousse politique vient briser, de l’intérieur, un homme qui croyait son avenir assuré.

Avant la révolution, Issa était promis à un brillant avenir: jeune notabilité cairote, il allait bientôt être promu à un poste supérieur et épouser la fille d’un dignitaire. Mais au cœur de cette nuit de chaos, il laisse éclater sa colère et la fait entendre autour de lui: «Beaucoup de choses méritaient d’être brûlées, mais pas Le Caire», s’emporte-t-il s’attirant les foudres des redoutables militaires qui ont pris le pouvoir. La capitale «se soulève contre elle-même», comme si frappée de délire, elle retournait sa rage contre son propre corps. Dès les premières pages, un passant lance cette phrase d’apocalypse: «La fin du monde a commencé!» Dans la foulée, la loi martiale est décrétée, la monarchie s’effondre, le parti Wafd est dissous. Accusé à tort de corruption après le coup d’État, Issa est mis à la retraite et ses fiançailles sont rompues. Au-delà des flammes, c’est tout un ordre qui vacille, et, avec lui, la propre place d’Issa dans la société.

Dépouillé de tout, il traverse les décombres d’un monde aboli ou selon le narrateur «ses dieux se désagrégeaient entre ses mains». Le héros apparaît moins comme un simple vaincu que comme un mort-vivant qui a perdu son âme. Mahfouz, ici, excelle à faire sentir l’humiliation non comme un événement ponctuel, mais comme une lente infiltration: la disgrâce administrative devient une disgrâce humaine. Issa perd une carrière, une fiancée, un réseau; il perd jusqu’à la langue intérieure avec laquelle il se racontait sa propre importance.

Alexandrie: exil intérieur et dérives

Issa fuit Le Caire. Rejeté par sa famille et sans le sou, il s’installe à Alexandrie, dans un modeste appartement en front de mer. C’est là, sur la Méditerranée, que le titre du roman révèle toute sa métaphore: les cailles migrent depuis l’Europe, traversent la mer en héros épuisés, et terminent dans des filets tendus le long du rivage égyptien. Le sort cruel des oiseaux est l’image de l’exil intérieur du héros. Il a laissé une ville en flamme et une femme qu’il aime pour se heurter à un nouveau piège, chargé de lassitude et de désillusion. Issa, comme des millions d’Égyptiens, devient un rescapé déjà condamné, un être qui a survécu au trajet, mais non à son épuisement. L’atmosphère sur les bords de la mer est silencieuse, et chaque image — un banc vide, une mer qui vente, un café désert — porte tout le poids de sa solitude.

Issa tient un long monologue intérieur à la deuxième personne, qui intensifie le vertige psychologique de ce personnage déphasé, qui se voit désormais en double, étranger à soi. Derrière la fenêtre de son appartement, face à la mer, il se parle à lui-même: «Il te semblait que tu avais vraiment émigré, et que tu t’abreuvais d’étrangeté jusqu’à l’ivresse.» En Alexandrie, Issa se mêle peu aux hommes. Il répudie l’offre de travail que lui fait son cousin Hassan — le collaborateur qui a mieux survécu au nouveau régime — préférant s’enfoncer dans l’inaction et la résignation. Chez Mahfouz, cette passivité n’est jamais tout à fait une faiblesse psychologique individuelle: elle est aussi la forme que prend, chez certains vaincus, la fidélité malade à un passé défunt. Issa ne veut pas seulement vivre autrement; il refuse obscurément d’être sauvé par le monde qui l’a défait.

Mais l’arrivée d’une ancienne connaissance, Riri — jeune mère célibataire des bas-fonds — bouscule son existence. Le sort de l’enfant de Riri, qui fait naître chez lui un soupçon de paternité, ouvre une brèche inattendue dans sa carapace. La scène où il aperçoit la petite fille compte parmi les plus troublantes du livre: son cœur «bat au point de couvrir le bruit de la mer», dit le narrateur, comme si le tumulte historique se trouvait soudain remplacé par un battement minuscule, intime, irréfutable. Dans cette rencontre inattendue, le roman glisse du récit historique vers la sphère éthique. Issa trouve alors, sinon une rédemption accomplie, du moins une possibilité de réparation. Loin de l’Histoire nationale dont il a été répudié, l’enfant et sa mère réaniment en lui une humanité méconnue, dont il ne soupçonnait pas l’existence.

Le roman devient alors plus subtil encore. Riri n’est pas un simple instrument narratif destiné à «sauver» le héros; elle est un rappel brutal de ce qu’Issa a méprisé, utilisé ou laissé en ruine derrière lui. Avec elle, Mahfouz évite toute mièvrerie rédemptrice. La tendresse qui affleure reste embarrassée, tardive, presque honteuse. D’où la beauté trouble de cette seconde partie: l’ancien notable ne découvre pas la pureté, mais la responsabilité. Il comprend qu’une existence peut retrouver un sens, non dans la reconquête de son rang, mais dans l’acceptation d’une dette. À ce moment du livre, la politique cesse d’être seulement un décor de catastrophe; elle devient la condition même d’un examen moral.

Prise de conscience

Les années passent, marquées par l’ennui et l’alcool. À la crise de Suez (1956) succède un bref sursaut de patriotisme, mais rien n’arrête la lente dégringolade d’Issa. Il devient un héros maudit dans l’histoire, traversé d’un désenchantement qui ne le quittera plus, d’un constat d’impuissance intérieure, comme si sa première vie pesait éternellement et ne pouvait disparaître. Le décalage entre la marche collective de l’Histoire et le vide personnel d’Issa s’accentue. Pourtant, dans le tumulte de 1956, quelque chose se fissure en lui: «la barrière dressée entre lui et la révolution se dissolvait à une vitesse qu’il n’aurait jamais imaginée», montrant le moment où un homme, malgré lui, se découvre encore capable d’un élan commun. Même vaincu, Issa reste égyptien avant de rester wafdiste; la blessure nationale réveille un fond de loyauté plus ancien que ses rancœurs.

La plume du romancier, fidèle à sa réputation, reste discrète et objective. Il ne juge pas Issa, ne l’accuse pas, ne le plaint pas; il l’observe simplement vivre, avec cette neutralité tendre et terrible qui est la marque de Mahfouz. Roman tragique et sombre de la désillusion, «Les cailles en automne» entre dans le cycle dit «philosophique» de l’écrivain égyptien englobant notamment «La quête» et «Le mendiant» consacrés au désarroi et à la souffrance des individus déclassés. Ces récits célèbres mettent en scène des Égyptiens qui cherchent une raison de continuer dans un monde qui a changé sans eux. Mais ici, le romancier va encore plus loin dans la fragilité du point de vue et place le lecteur en posture de confident muet du héros. On lit moins une intrigue qu’une usure de l’être. Le temps ne guérit rien; il dépose simplement couche après couche le sédiment d’une défaite.

Une nuit tardive au Caire, sous la statue du leader national Saad Zaghloul, lieu de mémoire du nationalisme égyptien, une rencontre ultime met Issa face à lui-même. La présence auguste de son héros l’obligera à un dernier acte significatif. Comme souvent chez Mahfouz, le héros refuse la capitulation totale, augurant une fin insolite au récit. Ce refus, cependant, n’a rien de triomphal. Il ressemble plutôt à une dernière secousse de dignité, à une manière de dire que l’homme ne se réduit ni à ses fautes ni à sa chute. C’est sans doute là que réside la grandeur secrète du roman: dans cette attention obstinée à une conscience humiliée, qui demeure capable, jusqu’au bout, d’une décision.

Un roman nouvellement redécouvert

Naguib Mahfouz (1911-2006), prix Nobel de littérature en 1988, est resté fidèlement attaché au Caire tout au long de sa vie et de ses plus de cinquante romans. Avec «Les cailles en automne», il revient symboliquement à la capitale de sa propre jeunesse: il fut également fonctionnaire et témoin de la révolution, a longtemps travaillé comme fonctionnaire, ce qui éclaire la justesse presque organique avec laquelle il décrit les hiérarchies, les humiliations administratives, les vanités de bureau et les illusions du pouvoir. Il ne cesse d’interroger, dans ses romans, ce que l’Histoire fait aux consciences.

On n’est donc pas surpris de voir reparaître aujourd’hui ce texte en français. Cette publication enrichit la vision que l’on a de ce pan de l’œuvre de Mahfouz, moins connu que ses romans emblématiques des années 1950 (Trilogie du Caire, «Le voleur et les chiens», etc.). Elle offre une lucarne sur la mémoire collective de l’Égypte d’avant Nasser, mais aussi sur la difficulté, pour les vaincus de l’Histoire, d’habiter le temps nouveau. Le lecteur y découvre un homme qui s’accroche à son honneur personnel dans une période de rupture historique. Mais c’est aussi un récit universel sur l’exil intérieur et la quête de sens quand le grand dessein politique s’efface. En cela, il nous parle encore à notre époque: il dit comment les bouleversements collectifs fabriquent des survivants sans patrie mentale, où l’Histoire comme l’aube d’automnes glaciaux laisse souvent les «cailles» des destinées humaines perdues au bord du chemin.

«Les cailles en automne», Naguib Mahfouz, traduction Martine Houssay, 192 pages. Éditions Actes Sud, collection Sindbad, 2026. Disponible en précommande dans les librairies.

Par Karim Serraj
Le 13/03/2026 à 10h59