Le recueil de nouvelles «Café noir» (Agullo Éditions, mai 2025), invite le lecteur à un voyage littéraire dans les tréfonds du polar noir. Neuf histoires traduites de neuf langues différentes et écrites par des auteurs originaires de Syrie, de Bulgarie, de Turquie, du Sri Lanka (diaspora tamoule), de Tchéquie, de Géorgie, du Danemark, du Portugal et de Grèce. Chaque texte offre une plongée dans un univers sombre et intrigant, explorant la littérature policière dans ce qu’elle a de plus obscur, étrange et audacieux, pour le plus grand plaisir du lecteur aventureux.Si l’on se sent en terrain reconnu, avec des crimes, des mystères et des atmosphères oppressantes, les nouvelles bousculent les codes établis. Chacune reflète aussi un travers de la société ou un enjeu social, propre au contexte culturel de son auteur. À travers le registre du polar, ces histoires explorent la face sombre de nos sociétés. C’est précisément dans ces failles sociales et morales que le recueil installe ses récits les plus marquants.
Le polar comme radiographie sociale
C’est le cas de Sainte-Amma du sri lankais Shobasakthi. Ce texte, sans doute le plus tragique du recueil, retrace la lente destruction d’une famille tamoule. Tout commence par un vol dérisoire, qui entraîne un engrenage infernal: un viol, la honte, la mort… La nouvelle dépeint l’impuissance des victimes face à la loi du plus fort et questionne la réponse de la société. La justice aurait pu passer, mais elle échoue. Reste alors le pardon, un «incompréhensible pardon», selon le narrateur, difficile à comprendre, presque coupable dans l’esprit de la victime. Shobasakthi met ainsi à nu un univers où la morale vacille. En filigrane, il dresse le portrait d’une société post-conflit où les anciens bourreaux vivent parmi les victimes, posant la question brûlante de la réconciliation et du poids du passé.

Le dernier corps de la bulgare Zornitsa Garkova commence comme le portrait d’une sculptrice contemporaine, aux prises avec sa grossesse et sa créativité. Petit à petit, le comportement de cette artiste et de son entourage devient étrange, révélant en creux une critique de la pression sociale autour du corps féminin. Entre art conceptuel et obsession de la maternité, la nouvelle pointe du doigt la façon dont la société peut objectifier le corps de la femme, une «fascination pour les corps […] considérés comme de simples objets». Le lecteur, d’abord témoin d’une situation banale, assiste à sa dérive vers le macabre, une métaphore glaçante des dérèglements intimes causés par les injonctions sociales. La progression vers la folie criminelle s’y fait par petites touches, à travers l’altération du quotidien et de la santé mentale du personnage.
Derrière chaque crime ou chaque mystère, on devine une critique ou un questionnement sur le monde réel. Cette dimension engagée confère une profondeur supplémentaire à l’anthologie, sans jamais tourner au discours moralisateur: le message social reste subtilement intégré aux intrigues, laissant au lecteur le soin de réfléchir aux travers mis en lumière.
La nouvelle grecque Notes d’un correcteur de Manos Apostolidis s’intéresse à une petite communauté d’étudiants liés par la littérature. Derrière le récit de leur amitié et de la création d’une revue littéraire, Apostolidis brosse la chronique d’une jeunesse désenchantée. Les illusions de ces jeunes idéalistes se heurtent à la réalité: leurs chemins divergent, leurs rêves communs avortent. Des années plus tard, l’obsession nostalgique pour le projet perdu ressurgit, avec son cortège de regrets et de culpabilité. Ce polar met en scène la difficulté de réaliser ses rêves de jeunesse et le poids écrasant du conformisme une fois entré dans l’âge adulte. La noirceur ici est avant tout psychologique et sociale, sans crime sanglant, mais la mélancolie d’un idéal brisé qui ronge, jusqu’au drame, les personnages.
«Café noir» aborde également la mémoire historique et la notion de patriotisme exacerbée. Dans Le serment d’Hannibal, la géorgienne Nino Sadghobelashvili imagine la confrontation tendue entre un professeur et l’un de ses anciens élèves, autour d’un secret lié aux guerres passées. Le titre évoque le célèbre serment du général carthaginois Hannibal, symbole de haine jurée envers l’ennemi, que l’auteure transpose dans une rancœur nationale contemporaine. À travers leur face-à-face, elle explore un attachement à la patrie dévoyé. La nouvelle fait écho à l’histoire tourmentée de la Géorgie, marquée par les invasions, et interroge la frontière floue entre résistance héroïque et fanatisme nationaliste. C’est tout un pan de la société géorgienne post-soviétique qui transparaît, avec ses blessures identitaires qui refusent de panser.
Mais au-delà des drames intimes et historiques, une violence plus diffuse et protéiforme irrigue l’ensemble du recueil.
Pouvoir et dérèglements contemporains
Une violence protéiforme traverse chaque nouvelle, tantôt explicite, tantôt latente. Physique, sociale, psychologique: toutes les formes de brutalité sont explorées au fil du recueil, faisant de la lecture une expérience intense. Certaines histoires frappent par leur violence physique crue. Dans Le dernier pêcheur de la danoise Rakel Haslund-Gjerrild, l’intrigue met en scène un vieux pêcheur sur une côte battue par les vents, et prend une tournure féroce lorsqu’un prédateur sauvage vient disputer à l’homme son territoire de pêche. Le face-à-face entre l’humain et l’animal dégénère en un déchaînement soudain, «une explosion de violence que rien ne laissait attendre», souligne le récit. Et le sang coule littéralement, y compris celui de pauvres phoques, témoins tragiques de cette lutte pour la survie. Mais, derrière la parabole du dernier pêcheur, c’est la lutte primitive pour la domination du milieu naturel qui transparait. Elle renvoie à la part animale de l’homme, capable des pires excès lorsqu’il se sent menacé.
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D’autres nouvelles distillent une violence plus insidieuse mais tout aussi marquante. Tel Traitement d’un suspect du portugais José Viale Moutinho, qui explore le versant noir politique, et fait monter une tension palpable sans une goutte de sang versée, à travers le pouvoir de l’intimidation et de l’abus d’autorité. L’histoire emprunte à la fable kafkaïenne: un simple citoyen est convoqué au commissariat sans savoir pourquoi, et interrogé de manière de plus en plus irréelle et inquiétante. Le récit, tendu, flirte avec le conte philosophique, jusqu’à basculer dans une forme de terreur bureaucratique glaçante. Ici, le genre policier est utilisé pour dénoncer l’arbitraire et l’oppression d’un système autoritaire. Le lecteur ressent presque physiquement l’angoisse du personnage convoqué par la police, face à un interrogatoire qui vire au cauchemar administratif. La violence psychologique réside dans les mots tranchants, les silences oppressants, l’absurdité d’une situation sans issue.
D’autres récits du recueil adoptent une approche tout aussi déroutante du polar. Sans entracte du turc Murat Çelik par exemple commence de façon banale, puis un minuscule détail incongru, glissé sans emphase, en quelques mots, vient teinter le récit d’une ambiguïté criminelle. Cette subtilité narrative, presque surréaliste, laisse libre cours à de multiples interprétations sur ce qui s’est réellement passé. On est loin des schémas classiques du polar à énigme: ici, le crime affleure en creux, suggéré plutôt qu’explicite. Murat Çelik joue sur la suspension du normal. L’inexplicable surgit sans crier gare et agit comme un coup de couteau dans la réalité du récit. L’auteur turc fait vaciller la perception du lecteur, qui réalise qu’un acte terrible a pu se produire en coulisse. Cette économie de moyens rend la violence encore plus déstabilisante.
La tension comme fil conducteur
Certaines histoires jouent avec les attentes du lecteur de manière originale. Par exemple, la nouvelle Fais-moi voir plus de violence de la syrienne Rasha Abbas met en scène un dialogue grinçant entre une écrivaine et son éditeur. Ce dernier, très cynique, reproche à l’auteure que son roman n’est «pas assez choc» à son goût. Dénoncer la dictature ou l’oppression des femmes, selon lui, c’est du déjà-vu, du cliché qu’il faudrait dépasser. «Les lieux communs de la vertu socio-politique contemporaine ne suffisent plus, parce qu’il en faut toujours plus. Et si l’éditeur en demande trop, il risque bien de finir par en obtenir un peu trop», s’insurge la narratrice. Cette mise en abîme du monde de l’édition, avec une bonne dose d’humour noir, débouche sur une escalade inattendue, jusqu’à la tragédie, et fait de cette histoire un polar satirique qui renouvelle le genre.
Enfin, dans la neuvième nouvelle du recueil, la tchèque Kateřina Tučková, avec Vie et œuvre de la baronne Mautnic, raconte plusieurs décennies de l’histoire d’une famille à Prague. Sous l’apparente romance historique d’un baron qui épouse une orpheline dans une somptueuse demeure au début du 20ème siècle, le récit cache des crimes et des secrets inavouables. Le texte mêle grande Histoire et petite histoire criminelle: invasions russes, spoliation sous un régime autoritaire, vengeance tardive… Un véritable roman noir où l’enquête se fait à rebours du temps.
«Café noir», recueil de nouvelles collectif, 188 pages. Agullo Éditions, 2025. Disponible en précommande dans les librairies.








