Les cris de Hanane, le silence de Bassima…

Zineb Ibnouzahir
Zineb Ibnouzahir . Achraf Akkar

ChroniqueIl est une chose tout aussi choquante que la cacophonie indécente qui accompagne le partage sans pudeur de la vidéo du meurtre de Hanane, c’est le silence dont nous gratifie Madame Bassima Hakkaoui, alias la "Ministre de la Solidarité, de la Femme, de la Famille et du Développement".

Le 21/07/2019 à 10h59

Depuis quelques temps, dans le plus beau pays du monde, les affaires de viol, d’agressions, de harcèlement sexuel et de meurtres ternissent notre ciel bleu azur.

Non pas que cela n’aie jamais existé. Ne tombons pas non plus dans le "c’était mieux avant". Cette violence gratuite existe depuis que le monde est monde, tant celle-ci est propre à la nature de l’être humain, la seule espèce qui tue par plaisir.

Toutefois, ce qui a changé, depuis quelques décennies, c’est qu’aujourd’hui, les prédateurs qui nous entourent, qui rôdent, ne se contentent plus de rester dans l’ombre et de cacher leurs méfaits… Non, aujourd’hui, ils revendiquent leurs crimes, les exposent, les filment et les partagent. Pire encore, ces meurtriers exhibitionnistes ont un public. 

En découvrant l’horreur des meurtres des deux jeunes femmes scandinaves à Imlil filmés par des fous sanguinaires, on s’est expliqué ce geste insensé par la stratégie de la peur instaurée par Daech.

Mais voilà qu’à l’heure où le procès des trois assassins de Daech se clôture, et qu’on applaudit tristement la sentence, celle de la peine de mort prononcée par le tribunal, le même scénario cauchemardesque vient de se reproduire à Rabat.

Comme Maren et Louisa, Hanane a été torturée, sauvagement assassinée, après avoir été violée… et son calvaire a été filmé. Avant elles, il y a eu Zineb, 25 ans, agressée sexuellement dans un bus à Casablanca, une agression filmée, là aussi, sans que personne, dans le véhicule, ne bronche.

Les sévices subis par les victimes sont ainsi exposés au grand jour, commentés par des internautes en mal de sensations fortes, titillés par une curiosité malsaine, qui expriment leur horreur ou y vont même de leurs critiques quant au comportement de ces victimes.

Derrière leurs écrans, les soi-disant "gardiens" de la morale et des bonnes mœurs fustigent l’attitude, qu'ils prétendent "provocatrice", de ces victimes. Leur indécence n’a décidément plus de limite. Quant au respect des victimes, de leur mémoire, de leurs proches, il est oublié.

Mais il est une chose tout aussi choquante que cette cacophonie indécente qui accompagne sans pudeur le partage de ces vidéos, c’est le silence dont nous gratifie Madame Bassima Hakkaoui, alias la "Ministre de la Solidarité, de la Femme, de la Famille et du Développement".

Alors que les forces de l’ordre sont de plus en plus souvent confrontées à ces horreurs, et tentent du mieux qu’elles peuvent de préserver la justice dans les rues, alors que la société civile (Dieu Merci elle existe), est montée au créneau pour organiser une manifestation à Rabat, devant le parlement, afin de dénoncer l’horrible meurtre de Hanane, et appeler au durcissement des lois qui sanctionnent les violeurs, du côté de notre ministère de tutelle, à nous les femmes, rien, nada, walou.

Rien non plus dans le cas de l’agression de Zineb, ni des autres (très nombreuses) victimes qui elles n’ont pas été filmées et qui, malheureusement, société 2.0 oblige, tombent dans l’oubli beaucoup plus vite.

En fait, force est de constater que Bassima Hakkaoui, cette ministre censée nous représenter, ne s’est plus jamais prononcée sur une affaire de viol depuis l’affaire Amina Filali, violée, mariée de force à son agresseur puis décédée, après s’être donné la mort.

Et pour cause, la ministre avait alors déclaré à la presse (chose qu’elle a par la suite contesté) "l’article 475 du Code pénal ne risque pas d’être abrogé sous la pression de l’opinion publique internationale. Parfois, le mariage de la jeune fille à son violeur ne lui porte pas un réel préjudice".

Notre chère ministre s’en était aussi prise aux associations féministes marocaines qui "portent atteinte à l’image du Maroc à l’étranger par leur mauvais usage des cas de viols des enfants et le mariage de mineurs."

Face au séisme médiatique qui s’en était suivi, la dame s’est depuis recluse dans son silence, fuyant les médias comme la peste et se contentant, dans le cadre de conférences bien ficelées, d’énumérer des statistiques afin de prouver par les chiffres les avancées (ou non) réalisées sous ses deux mandats successifs. 

Du côté de la solidarité et de la famille, dont elle a la charge au vu de son titre, même silence radio. Circulez, y'a rien à voir.

Combien de morts, d’agressions, filmées ou pas, faudra-t-il pour que cette ministre daigne enfin sortir de son silence? Combien de Hanane, de Zineb & co faudra-t-il encore pour que la voix des femmes agressées porte jusqu’aux hautes instances de la justice?

Il est aujourd’hui inconcevable que les associations féministes et les médias soient les seuls porte-voix de la dénonciation de ces actes innommables perpétrés à l’encontre de femmes, mais aussi d'enfants. Car nous n’oublions pas non plus évidemment le cas de la jeune femme décapitée à Ifrane, ni celui de Reda, 11 ans, violé et décapité à Meknès, il y a quelques semaines.

En France, Marlène Schiappa, l’homologue de Bassima Hakkaoui, fait feu de tout bois pour dénoncer le moindre écart. Elle est sur tous les fronts, au point que son ministère se trouve être l’un des plus médiatisés, et, à travers lui, la cause des femmes.

Ce mutisme auquel nous nous confrontons aujourd’hui est encore plus indécent que les sauvages actes meurtriers auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés.

Reste à espérer que les lois punissant le viol et tout autre type d’agressions soient durcies comme il se doit, que la justice sache se montrer sans pitié, comme dans le cas des daechiens qui attendent aujourd’hui le jour de leur mort. Car visiblement, la sauvagerie et la barbarie ne sont plus la chasse gardée des groupes terroristes. Elles ont été intégrées par notre société et elles prendront racine tant qu’on ne les dénonce pas, et qu’on ne les sanctionne pas avec véhémence, force et sévérité.

De Madame Hakkaoui, une sortie médiatique s’impose, plus que jamais. Et si celle-ci n’a pas le courage de ses opinions, qu’elle laisse donc sa place à une autre femme, qui, elle, saura représenter et défendre les femmes de ce pays. Dignement. 

Par Zineb Ibnouzahir
Le 21/07/2019 à 10h59